Les notes de bas de pages



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Source : fr.wikisource.org
  1. La distinction que fait ici M. Ricardo, d’après Adam Smith, entre la valeur d’utilité et la valeur échangeable, est fondamentale en économie politique.
    Peut-être aurait-il dû remarquer que cette dernière, la valeur échangeable, est celle dont Smith s’est exclusivement occupé dans tout son ouvrage, et que c’est en cela que consiste le grand pas qu’il a fait faire à l’économie politique, à la science de toutes, peut-être, qui influe plus directement sur le sort des hommes. En effet, la Valeur, cette qualité abstraite par laquelle les choses deviennent des Richesses, ou des portions de richesses, était une qualité vague et arbitraire que chacun élevait ou abaissait à son gré, selon l’estime que chacun faisait de sa chose ; mais du moment qu’on a remarqué qu’il fallait que cette valeur fût reconnue et avouée pour qu’elle devînt une richesse réelle, la science a eu dès lors une base fixe : La valeur courante ou échangeable des choses, ce qu’on appelle leur prix courant, lorsque l’évaluation en est faite dans la monnaie du pays. En raisonnant sur cette valeur, sur ce qui la crée, sur ce qui l’altère, on n’a plus raisonné sur des abstractions, pas plus que deux héritiers, après avoir fait l’inventaire d’une succession, ne se partagent des abstractions.
    Je ne saurais m’empêcher de remarquer ici que cette nécessité de fixer la valeur des choses par la valeur qu’on peut obtenir en retour de ces mêmes choses, dans l’échange qu’on voudrait en faire, a détourné la plupart des écrivains du véritable objet des recherches économiques. On a considéré l’échange comme le fondement de la richesse sociale, tandis qu’il n’y ajoute effectivement rien. Deux valeurs qu’on échange entre elles, un boisseau de froment et une paire de ciseaux, ont été préalablement formées avant de s’échanger ; la richesse qui réside en elles existe préalablement à tout échange; et, bien que les échanges jouent un grand rôle dans l’économie sociale, bien qu’ils soient indispensables pour que les produits parviennent jusqu’à leurs consommateurs, ce n’est point dans les échanges mêmes que consiste la production ou la consommation des richesses. Il y a beaucoup de richesses produites, et même distribuées sans échange effectif. Lorsqu’un gros cultivateur du Kentucky distribue à sa famille et à ses serviteurs le froment de ses terres et la viande de ses troupeaux ; lorsqu’il fait filer et tisser dans sa maison, pour son usage, les laines ou le coton de sa récolte, et qu’il distile même des pêches pour faire sa boisson, lui et les siens produisent et consomment des richesses qui n’ont point subi d’échange.
    La valeur échangeable d’une chose, même lorsque l’échange ne s’effectue pas, sa valeur vénale, c’est-à-dire la valeur qu’elle aurait dans le cas où l’on jugerait à propos de la vendre, suffit donc, même sans qu’aucune vente ait lieu, pour constituer la richesse. C’est ainsi qu’un négociant connaît sa richesse par l’inventaire qu’il fait de son fonds, même sans avoir l’intention de le vendre.
    J.-B. Say.
  2. Smith, et, après lui, tous les écrivains anglais, confondent les mots travail et industrie. D’après l’analyse des travaux productifs qui fait partie de mon Traité d’Économie politique, on voit que les travaux productifs sont ceux du savant qui étudie les lois de la nature, de l’entrepreneur d’industrie qui les applique à la satisfaction des besoins de l’homme, et de l’ouvrier qui exécute le travail manuel qui résulte de l’indication des deux premiers. Le mot travail exprime imparfaitement toutes ces opérations, dont quelques-unes renferment des résultats de ce qu’il y a de plus relevé dans l’intelligence humaine. C’est à leur ensemble qu’il convient de donner le nom d’industrie, pour réserver le nom de travail aux opérations qui sont plus dépourvues de combinaisons. L’analyse des diverses opérations de l’industrie est d’autant plus nécessaire, qu’elles obtiennent, dans la distribution des valeurs produites par leur moyen, des rétributions très-diverses. J.-B. Say.
  3. Livre I, chap. 16, p. 65, édit. Guillaumin.
  4. M. Ricardo me semble à tort ne considérer ici qu’un des éléments de la valeur des choses, c’est-à-dire le travail, ou, pour parler plus exactement, l’étendue des sacrifices qu’il faut faire pour les produire. Il néglige le premier élément, le véritable fondement de la valeur, l’utilité. C’est l’utilité qui occasionne la demande qu’on fait d’une chose. D’un autre coté, le sacrifice qu’il faut faire pour qu’elle soit produite, en d’autres mots, ses frais de production font sa rareté, bornent la quantité de cette chose qui s’offre à l’échange. Sa valeur s’élève d’autant plus qu’elle est plus demandée et moins offerte, et s’élève d’autant moins qu’elle est moins demandée et plus offerte. Ce principe est fondamental en économie politique ; il est confirmé par une expérience constante ; il est expliqué par le raisonnement. (Voyez mon Traité d’Économie politique, liv. II, chap. 1.) Ge ne sont donc pas les frais de production seuls, ce que M. Ricardo, d’après Smith, appelle le prix naturel d’une chose, qui règle sa valeur échangeable, son prix courant, si l’on veut exprimer cette valeur en monnaie. Lorsque les frais de production augmentent, pour que la valeur échangeable augmentât aussi, il faudrait que le rapport de l’offre et de la demande restât le même ; il faudrait que la demande augmentât aussi ; et il est de fait qu’elle diminue ; il est impossible, toutes ces circonstances étant d’ailleurs les mêmes, qu’elle ne diminue pas. La valeur échangeable ne peut donc pas monter comme les frais de production. C’est pour avoir perdu de vue ce fait constant, et par conséquent ce principe fondamental, que M. Ricardo a été entraîné, je crois, dans quelques erreurs, que je prendrai la liberté de relever dans l’intérêt de la science, et sans m’écarter des égards que mérite l’auteur par ses qualités personnelles autant que par ses talents. J.-B. Say.
  5. La vérité est que la valeur des choses étant une qualité essentiellement variable d’un temps à un autre, d’un lieu à un autre, la valeur d’une chose (fût-ce celle du travail) ne peut servir de mesure à la valeur d’une autre chose, si ce n’est pour un temps et pour un lieu donnés. C’est pour cela que, pour chaque lieu, il y à, tous les jours, un nouveau prix courant des marchandises, et un nouveau cours du change (qui n’est que le prix courant des diverses monnaies). Une mesure invariable des valeurs est une pure chimère, parce qu’on ne peut mesurer les valeurs que par des valeurs, c’est-à-dire par une quantité essentiellement variable. Il n’en résulte pas que la valeur soit chimérique; elle ne l’est pas plus que la chaleur des; corps qui ne peut pas se fixer davantage. J.-B. Say.
  6. M. Ricardo ne tient nul compte de la raison qui a été donnée pourquoi la valeur du blé a dû être plus invariable que celle de toute autre marchandise. La population dans tout pays s'élevant et s’abaissant toujours en proportion des subsistances, le rapport entre la quantité de blé produite (quelle qu’on la suppose), et la quantité demandée, restant la même, la valeur échangeable a dû rester la même aussi. Le blé est un produit qui, par sa présence, crée ses consommateurs, et qui par son absence les détruit. On n’en peut pas dire autant de l'or. J.-B. Say.
  7. « Quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise, ce n’est pas celle d’après laquelle on l’estime ordinairement. Il est souvent difficile de déterminer la proportion qui existe entre deux différentes quantités de travail. Le temps employé à exécuter deux différentes espèces d’ouvrage n’est pas toujours suffisant pour déterminer cette proportion. Il faut encore tenir compte des différents degrés de fatigue que l’ouvrier a endurée et de la dextérité qu’il a montrée. Un travail violent d’une heure peut être beaucoup plus pénible que celui de deux heures employées à un ouvrage aisé; et il peut y avoir beaucoup plus de travail dans une heure d’application à un métier qu’il a fallu dix ans de peines pour apprendre, que dans un mois de travail appliqué à une occupation ordinaire et aisée. Mais il n’est point aisé de trouver une mesure exacte du degré de fatigue ou de dextérité. Il est vrai qu’en échangeant les différents produits de différentes sortes de travail les uns contre les autres, on en tient compte ordinairement jusqu’à un certain point. Cependant cela ne se règle pas par une mesure exacte, et n’est que le résultat du débat entre le vendeur qui exige et l’acheteur qui marchande, et qui se décide d’après cette espèce d’égalité approximative, qui, quoiqu’inexacte, suffit cependant dans les transactions ordinaires de la vie. Richesse des Nations, liv. I, chap. 10. (Edit. Guillaumin.)
  8. Richesse des Nations, liv. I, chap. 10
  9. M. Ricardo paraît n’avoir pas compris là-dedans les profits ou l’intérêt des capitaux comme partie constituante du prix des choses. Lorsqu’un acheteur paie la valeur d’une partie de bas, et que le travail du planteur qui a cultivé le coton, le travail du négociant qui l’a fait venir en Europe, le travail même du constructeur qui a bâti le navire, qui a construit les métiers du fileur, du tisserand ; lorsque tous ces travaux, dis-je, font partie du prix des bas, il n’y a encore rien dans ce prix pour payer l’usage des différentes portions de capitaux qui ont servi durant l’exercice de tous ces travaux. Et remarquez bien que lorsque je dis l’usage des capitaux, je ne veux pas dire seulement leur détérioration, la dépense nécessaire pour conserver aux instruments aratoires, aux navires, aux machines, leur entière valeur. Je suppose qu’il n’y a nulle détérioration dans la valeur capitale, et que les fonds qui ont servi dans ce commerce et dans ces manufactures sont, après la production, en raison de l’entretien et de la restauration des valeurs employées, égaux à ce qu’ils étaient lorsqu’on a entrepris cette production. Je dis que l’intérêt de ce capital n’est point encore payé indépendamment de l’acquittement de tous ces frais ; il faut nécessairement que cette production paie le profit ou l’intérêt de ces mêmes capitaux, et par conséquent que l’intérêt du capital fasse partie du prix des choses produites. On en peut dire autant du revenu des propriétaires fonciers (rent of land). Par suite,M. Ricardo ne comprend point, dans ce qu’il nomme, d’après Smith, le prix naturel des choses, ni l’intérêt du capital, ni les profits du fonds de terre qui ont concouru à leur production. Cependant le concours du fonds capital et du fonds de terre est tout aussi indispensable pour la production que le concours des facultés industrielles ; les propriétaires des facultés productives du capital et des terres ne fournissent pas gratuitement ce concours, puisque l’un retire un intérêt et l’autre un fermage. Cet intérêt et ce fermage font bien nécessairement partie du prix des produits, puisque les frais de production ne peuvent être payés qu’avec le prix des produits qui en résultent. — J.-B. Say
  10. Division peu essentielle et qu’il est d’ailleurs difficile d’établir d’une manière bien nette.
  11. Ceci nous indique pourquoi les vieilles sociétés sont constamment entraînées à employer des machines et les sociétés jeunes à employer surtout du travail : à chaque nouvelle difficulté que présente la nourriture, l’entretien des hommes, le travail hausse nécessairement et cette hausse est un stimulant pour la création et la mise en œuvre de machines. Or, cette difficulté agit constamment dans les nations déjà avancées : tandis que la population peut se développer subitement dans un pays neuf sans amener de hausse dans les salaires. Il peut être, en effet, aussi facile de pourvoir à la subsistance de 7, 8 ou 9 millions d’individus qu’à celle de 3 ou 4 millions.
  12. Si les forêts du propriétaire norvégien étaient en coupe réglée, c’est-à-dire s’il s’était arrangé pour que sa terre lui fournît toujours le même revenu en arbres, les arbres qu’il vendait, ou que le fermier de ses forêts vendait pour lui, formaient bien en réalité le profit résultant du pouvoir productif de son fonds. Si la pousse annuelle ne remplaçait pas la vente annuelle, alors il vendait chaque année une portion du capital dont ses terres étaient couvertes. Smith me paraît au surplus fondé à considérer comme faisant partie du fonds de terre le capital qui s’y trouve répandu en améliorations, en bâtiments d’exploitation, etc., et comme faisant partie du profit des terres ou des fermages, l’intérêt que le propriétaire retire de ce capital. Je sais qu’il est susceptible d’altération, de destruction absolue, tandis que le pouvoir productif du sol ne peut pas se détruire. Mais quant aux profits, quant aux loyers, ce capital suit le sort de la terre elle-même. Les améliorations faites à une terre ne peuvent être transportées à une autre ; elles augmentent son pouvoir productif, et leur effet est en tout semblable aux effets du pouvoir productif indestructible de la terre elle-même. — J.-B. Say.
  13. « La terre, ainsi que nous l’avons déjà vu, n’est pas le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif ; mais c’est le seul, ou à peu près, que l’homme ait pu s’approprier, et dont, par suite, il ait pu s’approprier le bénéfice. L’eau des rivières et de la mer, par la faculté qu’elle a de mettre en mouvement nos machinés, de porter nos bateaux, de nourrir des poissons, a bien aussi un pouvoir productif ; le vent qui fait aller nos moulins, et jusqu’à la chaleur du soleil, travaillent pour nous ; mais heureusement personne n’a pu dire : Le vent et le soleil m’appartiennent, et le service qu’ils rendent doit m’être payé. » Économie politique, par J.-B. Say, liv. II, chap. 9.
  14. Dans la notice historique placée en tête de ce volume, nous avons esquissé et discuté la théorie dont Ricardo s'est fait le plus vigoureux apôtre. Nous y renvoyons le lecteur, afin de ne scinder l'attention qu'au profit des maîtres dont nous citerons l'opinion en marchant. — A. F.
  15. Il ne me semble pas prouvé que tout le profit que retirera le cultivateur dans ce cas soit le profit de son capital. Le terrain ne sera cultivé qu’autant qu’on en aura assuré la propriété au cultivateur ; dès lors il a quelque chose de plus précieux que tout autre terrain de même qualité, non encore approprié. — J.-B. Say.
  16. M. Say n’a-t-il pas oublié dans le passage suivant que ce sont les frais de productions qui règlent définitivement les prix ? — « Les produits de l’industrie agricole ont même cela de particulier, qu’ils ne deviennent pas plus chers en devenant plus rares, parce que la population décroît toujours en même temps que les produits alimentaires, diminuent ; et que, par conséquent, la quantité de ces produits qui est demandée diminue en même temps que la quantité offerte. Aussi ne remarque-t-on pas que le blé soit plus cher là où il y a beaucoup de terres en friche, que dans un pays complétement cultivé. L’Angleterre, la France, étaient beaucoup moins bien cultivées au moyen âge que de nos jours ; elles produisaient beaucoup moins de céréales, et néanmoins, autant qu’on en peut juger par comparaison avec quelques autres valeurs, le blé ne s’y vendait pas plus cher. Si le produit était moindre, la population l’était aussi : la faiblesse de la demande compensait la faiblesse de l’approvisionnement. » Liv. III, Chap. 8. M. Say, persuadé que le prix du travail était le régulateur de celui des denrées, et supposant avec raison que les établissements de charité de toute espèce tendent à augmenter la population au delà de ce qu’elle serait devenue si elle était livrée à elle-même, et par conséquent à faire baisser les salaires, dit : « Je soupçonne que le bon marché des marchandises qui viennent d’Angleterre tient en partie à la multitude d’établissements de bienfaisance qui existent «dans ce pays. » Liv. III, chap. 6. Cette opinion est conséquente dans un auteur qui soutient que les salaires règlent les prix.
    Je ne pense point que ce soient les frais de production qui définitivement règlent le prix des choses ; car, lorsqu’une chose coûte trop cher à faire, elle ne se vend point. Le prix s’établit en raison directe de la quantité demandée, et en raison inverse de la quantité offerte. Lorsque le prix courant paie peu généreusement les producteurs*, la quantité produite, c’est-à-dire offerte, diminue ; le prix monte, et en même temps un certain nombre de consommateurs renoncent à se porter demandeurs ; et lorsque le prix monte au point d’excéder les facultés des plus riches amateurs, la production et la vente de cette espèce de produit cessent complètement. (Note de l’Auteur.)
    Relativement à l’influence que les secours donnés aux indigents exercent sur les salaires, et par suite sur le prix des produits, on sait qu’en Angleterre les paroi-scs viennent au secours des ouvriers qui gagnent trop peu pour soutenir leurs familles. Sans un tel secours ces familles ne pourraient pas s’entretenir et se perpétuer. La classe des ouvriers deviendrait moins nombreuse et plus chère. Il est permis de croire qu’alors leurs produits renchériraient et soutiendraient moins favorablement la concurrence dans l’étranger. Au surplus, je crois, avec M. Ricardo, que la valeur des salaires, dans la plupart des cas, influe, sinon point du tout, au moins faiblement, sur la valeur des produits. Toute augmentation dans les frais de production diminue l’avantage que l’entrepreneur d’un certain produit en particulier trouve à le produire, diminue par conséquent la quantité de ce produit qui est apportée sur le marché, et, par suite, en fait monter le prix ; mais, d’un autre côté, à mesure que le prix monte, la demande diminue de son côté. C’est ce qui fait que les producteurs ne peuvent jamais faire supporter au consommateur la totalité de l’augmentation de leurs, frais. Pour ne point diminuer la quantité qui se consomme, ils aiment mieux altérer leurs qualités qu’élever leurs prix. C’est ce qui fait que plus les marchandises montent et moins elles sont bonnes. S’il fallait faire les soieries aussi substantielles qu’elles l’étaient il y a cinquante ans, la consommation en cesserait presque entièrement. — J-B. Say.
  17. De ce que le prix du blé ne baisserait pas quand même tous les fermiers seraient débarrassés de leurs propriétaires, il ne s’ensuit pas que le prix du blé ne paie aucun profit en raison du droit de propriété. Qui ne voit que, dans ce cas, les fermiers se substitueraient aux propriétaires, et empocheraient leurs profits ? La terre est un atelier chimique admirable où se combinent et s’élaborent une foule de matériaux et d’éléments qui en sortent sous la forme de froment, de fruits propres à notre subsistance, de lin dont nous tissons nos vêtements, d’arbres dont nous construisons nos demeures et nos navires. La nature a fait présent gratuitement à l’homme de ce vaste atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses productions ; mais certains hommes entre tous s’en sont emparés, et ont dit : À moi ce compartiment, à moi cet autre ; ce qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose étonnante ! ce privilège usurpé, loin d’avoir été funeste à la communauté, s’est trouvé lui être avantageux. Si le propriétaire d’une terre n’était pas assuré de jouir de ses fruits, qui voudrait faire les avances de travail et d’argent nécessaires pour sa culture ? Les non-propriétaires eux-mêmes-, qui maintenant du moins peuvent être passablement vêtus et se procurer leur subsistance avec le produit de leur travail, seraient réduits, comme cela se pratique dans la Nouvelle-Zélande, ou bien à Nootka-Sound, à se disputer perpétuellement quelques pièces de poisson ou de gibier, à se faire, tout nus, une guerre éternelle, et à se manger les uns les autres, faute d’un aliment plus honnête.
    C’est ainsi qu’un fonds de terre a pu fournir une quantité décuple, centuple, de produits utiles à l’homme. La valeur de ces produits une fois créée a formé le revenu, 1° du propriétaire foncier ; 2° du capitaliste qui a fourni les avances (soit qu’il se trouve être le propriétaire lui-même ou bien le fermier) ; 3° des cultivateurs, maîtres et ouvriers dont les travaux ont fertilisé le sol. —Qui a payé cette valeur dont,s’est formé le revenu de tous ces gens-là ? — L’acheteur, le consommateur des produits du sol. —Et je dis que le produit dû sol a payé tout cela ; car s’il avait été insuffisant, une partie de ces moyens-de production, ne recevant point d’indemnité pour son concours, se serait retirée de la production ; que le propriétaire lui-même n’aurait plus voulu louer son atelier (le terrain), puisque cette location ne lui aurait rien rapporté. Dès lors plus de garantie, plus de certitude de recueillir les produits ; le terrain serait resté en friche, et la quantité offerte des produits territoriaux devenant moins grande, serait remontée au taux nécessaire pour que le propriétaire fût payé. (Il est entendu que cet effet aurait eu lieu, toutes choses d’ailleurs égales, et dans un état donné de la société.)
    Je conviens que ce profit du propriétaire foncier supporte, plus que les profits du capital et de l’industrie, les inconvénients du local ; car une certaine portion du capital et les travaux ne sont pas aussi immobiles que la terre ; ils peuvent petit à petit changer d’objets, tandis que le fonds de terre ne pouvant ni se transporter dans un lieu où ses produits auraient plus de valeur, ni donner d’autres produits que ceux auxquels la nature l’a rendu propre, n’a pu composer ses profits que de la valeur qui, dans ses produits, excède les profits du cultivateur qui n’est pas propriétaire.
    Voilà pourquoi de certaines terres ne rapportent que 20 sous l’arpent à leur propriétaire, tandis que d’autres se louent 100 fr, 200 fr., et davantage.
    La proportion entre l’offre et la demande fixe le prix des produits territoriaux comme de tout autre produit. Sur ces prix l’industrie et les capitaux dont le concours a été nécessaire, retirent des profits proportionnés aux risques, aux talents, et au taux ordinaire des profits dans tout autre genre de production. Les surplus forment le revenu du propriétaire foncier, le profit annuel de son utile usurpation. En cela nous sommes d’accord avec M. Ricardo ; mais lorsqu’il prétend que, n’y eut-il point de propriétaires, le prix du blé resterait le même, nous ne pouvons le croire.
    Lorsque, soit à cause de la médiocrité du terrain, soit à cause de la pesanteur des impôts, le travail et le capital employés à la culture coûtent plus que ne vaut le produit qui en résulte, alors non-seulement il n’y a pas de profits, de revenu, pour le propriétaire du fonds ; mais il n’y en a point non plus sur ce même fonds pour les capitaux ni l’industrie ; ils se consomment ou s’enfuient ; les terres restent en friche ; la population décroît, la civilisation s’altère , et la barbarie revient. C’est l’observation que Volney a faite sur la Syrie , et qu’on pourrait faire, quoique à un moindre degré, sur de certaines parties de l’Italie et de l’Espagne, qui ont été mieux cultivées et plus populeuses qu’elles ne le sont à présent.
    Il m’a paru plus simple d’exposer ce que je crois être le véritable état des choses, que de combattre, paragraphe par paragraphe, la doctrine de M. Ricardo.— J.-B. Say.
  18. Il se peut qu’une telle théorie convienne mieux aux habitudes et peut-être aux préjugés des Anglais sur la propriété ; mais elle nous paraît inférieure à celle d’Adam Smith, qui est plus conforme à la nature des choses, et qui explique d’une manière beaucoup plus simple l’origine du fermage. Le fermage n’est, selon nous, que le prix de location d’un instrument privilégié dans les pays d’aristocratie, et d’un accès plus libre dans les pays où règne l’égalité des partages. La liberté absolue du commerce en ferait encore plus baisser le taux, si elle existait quelque part.—A. Blanqui.
  19. « D’ailleurs, dans la culture de la terre (dit Adam Smith), la nature travaille conjointement avec l’homme ; et quoique le travail de la nature ne coûte aucune dépense, ce qu’il produit n’en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers. » On paie la nature pour son travail, non en raison de ce qu’elle fait beaucoup, mais parce qu’elle fait peu. A mesure qu’elle se montre avare de ses dons envers nous, elle exige plus de prix de son ouvrage. Quand elle est généreuse et libérale, elle travaille toujours gratuitement. « Les bestiaux employés à l’agriculture, non-seulement contribuent par leur travail, comme les ouvriers des manufactures, à la reproduction d’une valeur égale à leurs propres consommations, ou au capital qui les emploie, en y ajoutant les profits des capitalistes ; mais ils produisent encore une valeur bien plus grande. Outre le capital du fermier et tous ses profits, ils reproduisent régulièrement le fermage du propriétaire. On peut considérer ce fermage comme le produit de cette puissance de la nature dont le propriétaire prête la jouissance au fermier ; il est plus ou moins fort, selon qu’on suppose à cette puissance plus d’étendue, ou, en d’autres termes, selon la fertilité naturelle ou artificielle dont on suppose la terre susceptible. C’est l’œuvre de la nature qui rèste, après qu’on a déduit ou compensé tout ce qu’on peut regarder comme l’œuvre de l’homme. C’est rarement moins du quart, et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une pareille quantité de travail productif employé en manufactures ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci la nature ne fait rien, c’est l’homme qui fait tout. Et la reproduction doit être toujours en raison de la puissance des agents qui l’opèrent. Ainsi, non-seulement le capital employé à l’agriculture met en activité une plus grande quantité de travail productif que tout autre capital d’égale valeur employé en manufactures, mais encore à proportion de la quantité de travail productif qu’il emploie, il ajoute une beaucoup plus grande valeur au produit annuel des terres et du travail du pays, à la richesse et au revenu réel de ses habitants. De toutes les manières dont un capital peut être employé, c’est sans comparaison la plus avantageuse à la société. » Livre II, chap. 5.
    La nature ne fait-elle donc rien pour l’homme dans les manufatures ? N’est-ce rien que la puissance du vent et de l’eau qui font aller nos machines, et qui aident à la navigation ? La pression de l’atmosphère et l’élasticité de la vapeur de l’eau, au moyen desquelles nous donnons le mouvement aux machines les plus étonnantes, ne sont-elles pas des dons de la nature ? Pour ne rien dire des effets du Cilorique qui ramollit et fond les métaux, Di de la décomposition de l’air dans les procédés de la teinture et de la fermentation, il n’existe pas une seule espèce de manufacture dans, laquelle la nature ne prête sou aide à l’homme, et elle le fait toujours avec libéralité et gratuitement1.
    M Buchanan fait sur le passage d’Adam Smith, que nous avons transcrit, la remarque suivante : « J’ai essayé de montrer, dans mes observations sur le travail productif et improductif renfermées dans le quatrième volume, que l’agriculture n’augmente pas plus le capital national que tout autre genre d’industrie. Smith, en regardant la portion de la production territoriale qui représente le profit du fonds de terre, comme si avantageuse à la société, n’a pas réfléchi que la rente n’est que l’effet de la cherté, et que ce que le propriétaire gagne de cette manière, il ne le gagne qu’aux dépens du consommateur. La société ne gagne rien par la reproduction du profit des terres ; c’est, une classe qui profite aux dépens des autres. S’imaginer que l’agriculture donne un produit net, parce que la nature concourt avec l’industrie des hommes aux opératious de la culture, et qu’il en résulte une rente, c’est une rêverie. Ce n’est pas du produit que naît la rente, mais bien du prix auquel le produit est vendu ; et ce prix on l’obtient, non parce que la nature a aidé à la production, mais parce que, seul, il fait concorder l’offre avec la demande » (Note de l’Auteur.)
    On ne saurait disconvenir à la suite de ces deux estimables écrivains, de M Buchanan, compatriote d’Adam Smith et qui soutient si bien l’honneur de la célèbre école d’Edimbourg, et de M. David Ricardo, qui a développé avec tant de sagacité les lois de la dépréciation du papier-monnaie ; on ne saurait disconvenir, dis-je, que le propriétaire foncier n’ajoute personnellement rien à l’utilité annuellement produite dans un pays. Si donc les circonstances du pays établissent, pour les produits agricoles, une demande telle que leur valeur vénale excède les autres avances, de manière à former un revenu pour le propriétaire foncier, il faut convenir que cet excédant est une portion de richesse tirée de la poche des consommateurs, pour être mise, sans équivalent de leur part, dans la poche des propriétaires fonciers. On eu peut dire autant du capitaliste qui fait valoir son capital Cependant s’il est impossible, comme il est prouvé dans mon Traité d’Économie politique (liv. I), que la production ait lieu, non-seulement sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens de production ne soient des propriétés, ne peut-on pas dire que leurs propriétaires exercent une fonction productive, puisque sans elle la production n’aurait pas lieu ? fonction commode à la vérité, mais qui cependant, dans l’état présent de nos sociétés, a exigé une accumulation, fruit d’une production et d’une épargne, c’est-à-dire d’une privation antérieure. Quant aux capitaux, ils sont évidemment le fruit de la production de leurs auteurs ; et quant aux terres, si le premier occupant en a pu jouir à titre gratuit, à coup sûr on ne peut obtenir une terre actuellement que par une production de valeurs épargnées, égale à sa valeur. Je ne parle pas des biens qu’on a par succession ou par dons entre-vifs qui ne changent en rien la nature et les effets de la propriété par rapport au consommateur.
    Si donc les propriétés territoriale et capitale sont le fruit d’une production de la part de leurs possesseurs ou de ceux qui la leur ont transmise, je suis fonde à représenter ces propriétés comme des machines travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les bras, tireraient un loyer ; et j’ajoute que ce loyer ferait partie des frais de production, de ce que Smith appelle le prix naturel du produit. Il entrerait aussi dans le prix vénal de ce même produit ; car si l’acquéreur ne payait pas tout ce qu’il faut pour que la machine gagnât un loyer, cette machine, dont la volonté est représentée par la volonté de ses maîtres, cesserait de prêter son concours, et le produit n’aurait pas lieu.—J.-B. Say.
  20. La parfaite intelligence de ce principe me paraît une chose de la plus haute importance en économie politique. (Note de l’Auteur.)
  21. Entendons-nous. Si l’auteur veut dire que le profit foncier, le revenu du propriétaire, ne fait pas partie de ce que Smith appelle le prix naturel des choses, c’est-à-dire du montant des frais nécessaires de leur production, il peut avoir raison (sauf la restriction contenue en la note précédente). Si l’auteur veut dire que le revenu du propriétaire ne fait pas partie du prix courant des choses, de ce prix auquel le balancement de la quantité demandée avec la quantité offerte porte les choses, il me semble être dans l’erreur. La faculté productive du sol, du moment qu’elle est devenue une propriété, me semble être du même genre que la faculté productive du travail, qui est la propriété du travailleur. Les facultés de l’homme elles-mêmes, sa force musculaire, et même sa force d’intelligence, ne sont-elles pas un don gratuit de la nature, comme les facultés du sol ?
    Que si M. Ricardo prétendait que la demande des produits territoriaux ne va jamais au delà des facultés productives du sol, c’est-à-dire au delà des produits que peuvent fournir toutes les terres, les mauvaises comme les bonnes, je répondrais que je n’en vois pas la raison ; que les circonstances du pays peuvent être telles que les produits du sol, nécessairement bornés, soient toujours à un prix monopole qui assure au propriétaire des plus mauvaises terres un profit foncier ; que les capitaux ne peuvent pas être attirés vers ces produits, et les multiplier au delà des bornes que leur opposent l’étendue du pays et la fertilité de son sol, et qu’en supposant même que l’on regardât le commerce étranger comme un supplément suffisant à la production du pays, il resterait toujours à payer le profit foncier du propriétaire étranger ( qui n’est pas plus disposé que le propriétaire indigène à céder pour rien le concours de ses terres), sans parler des frais et des risques du commerce étranger. Enfin, l’expérience nous apprend que dans les pays populeux et productifs, les plus mauvaises terres, du moment qu’elles sont cultivées, rapportent toujours quelque fermage, et par conséquent quelque revenu foncier. — J.B. Say.
  22. C’est après avoir fait, dans son cours d’Économie politique, une magnifique et séduisante exposition de la théorie de la rente, que M. Rossi, partageant l’enthousiasme de M. Culloch et de la plupart des économistes anglais, a consacré à Ricardo ces; paroles qui sont une véritable couronne scientifique : « Telle est la base de cette théorie si neuve et si capitale, qui est, disons-le, la gloire de l’économie politique moderne et qui donne l’explication des faits économiques les plus importants et les plus compliqués. » — Nous ne savons pas jusqu’à quel point cette théorie est moderne, puisque, déjà bien avant Ricardo et Malthus, elle avait été nettement esquissée par Anderson et E. West : mais nous sommes certain qu’elle ne constitue pas la gloire de l’économie politique actuelle. On n’y retrouve pas ces larges et fortes conséquences, ces arguments puissants qui font changer de face les questions et les sciences. C’est à la faveur d’hypothèses, d’analyses contestables et contestées, que Ricardo déroule la chaîne de ses aphorismes ; et tout cela pour aboutir à prouver que la rente, cette dîme passablement aristocratique, n’ajoute rien aux frais de production, c’est-à-dire, pour aboutir à une logomachie ou à une erreur. Qu’on le sache bien, la gloire de Ricardo, comme celle de l’économie politique, n’est pas là : il faut la chercher, la trouver ailleurs, et c’est ce que nous avons fait. —A. F.
  23. Afin de rendre ceci palpable, et de montrer à quel point peuvent varier les rentes en blé et en argent, supposons que le travail de dix hommes, dans une terre d’une qualité donnée, rapporte cent quatre-vingts quarters de blé à 4 l. le quarter, ou 720 l., et que le travail de dix hommes de plus sur la même terre, ou sur toute autre, ne produise qu’une augmentation de cent soixante-dix quarters : dans ce cas, le blé monterait de 4 l. à 4 l. 4 s, 8 d. ; car 170 : 180 :: 4 l.:4 l.4 s. 8 d. Ou bien, comme la production de cent soixante-dix quarters exige dans un cas le travail de dix hommes, tandis que dans l’autre 9.44 suffisent, la hausse serait comme 9. 44 : 10, ou comme 4 l. : 4 l. 4 s. 8 d. Si l’on employait encore dix hommes, les produits étant de
    160 le prix s'éleverait à ........................ l. 4. 10. 0
    150 ........................ à ........................ ... 4. 16. 0
    140 ........................ à ........................ ... 5. 2. 10

    et s’il n’était point payé de rente pour la terre qui rapporte les cent quatre-vingts quarters, lorsque le blé est à 4 l., la valeur de dix quarters serait donnée en paiement de la rente, du moment où on ne récolterait plus que cent soixante-dix quarters de blé qui vaudrait alors, à raison de 4 l. 4 s. 8 d., 42 l. 7 s. 6 d.

    
\left.
\begin{smallmatrix}
20 \\ 30 \\ 40
\end{smallmatrix}
\right\} 
quarters, quand le produit était de 
\left\{
\begin{smallmatrix}
160 \\ 150 \\ 140
\end{smallmatrix}
\right\}
et au prix de 
\left\{
\begin{smallmatrix} l. & 4. & 10. & 0 \\ & 4. & 16. & 0 \\ & 5. & 2. & 10
\end{smallmatrix}
\right\}
rapporteraient 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & 90. & 0. & 0 \\  & 144. & 0. & 0 \\ & 205. & 13. & 4
\end{smallmatrix}
\right\}
. La rente en blé augmenterait donc dans la proportion de 
\left\{
\begin{smallmatrix}
100 \\ 200 \\ 300 \\ 400
\end{smallmatrix}
\right\}
et la rente en argent, dans la proportion de

    
\left\{
\begin{smallmatrix}
100 \\ 212 \\ 340 \\ 485
\end{smallmatrix}
\right\}
.(Note de l’auteur.)
  24. Smith avait dit, au contraire : « Le prix de la mine de charbon la plus féconde » règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit en vendant à un prix un peu inférieur à celui de leurs voisins. » — Nous avons jugé ces diverses opinions dans notre Introduction. — A. F.
  25. Si la quantité de travail industriel nécessaire pour se procurer les métaux précieux déterminait seule leur valeur, cette valeur, au lieu de décroître comme elle a fait depuis deux cents ans, se serait accrue ; car ces frais d’extraction ont été toujours plus considérables à mesure que les mines se sont approfondies. Mais tandis que les frais augmentaient, la masse de l’approvisionnement augmentait aussi, et même surpassait les progrès que la demande faisait de son côté. La cour d’Espagne dès lors était forcée d’abaisser les droits qui représentent une part des profits fonciers ; et les propriétaires-exploitateurs voyaient diminuer l’autre part qui forme leur revenu.
    Il faut donc toujours en revenir à cet unique régulateur des prix : la proportion entre l’offre et la demande ; ce qu’il faut chercher, c’est ce qui change les quantités offertes ou demandées : parce que cela seul influe sur les prix. Les profits eux-mêmes, fût-ce ceux du fonds, sont soumis à cette loi comme tout le reste, et varient selon les circonstances qui font varier la quantité offerte ou demandée du service de ces mêmes fonds.
    Si l’abondance d’un profit ne suffisait pas pour abaisser sa valeur ; si la seule diminution du travail que nécessite sa production pouvait occasionner cet effet, l’argent vaudrait autant qu’avant la découverte de l’Amérique ; on ne donnerait pas, comme on fait à présent, quatre onces d’argent environ pour avoir un setier de blé ; on ne donnerait qu’une once, comme au quinzième siècle, ou très-peu plus; car il n’est pas probable que les seuls progrès dans l’art d’exploiter aient fait tirer quatre onces avec le même travail qui n’en procurait qu’une seule. Il me semble que je peux répéter ici ce que j’ai dit à l’occasion du profit ou fermage des terres. Le propriétaire, comme tout propriétaire foncier, exerce une espèce de monopole qui lui permet de soutenir la valeur de son produit au delà des frais de main-d’œuvre et des intérêts de capitaux nécessaires pour le terminer et le mener sur le marché. Ce prix-monopole baisse par la concurrence, mais ne saurait, je crois tomber à rien ; car si le propriétaire des mines ne pouvait plus tirer aucun loyer de ses mines ; ou, ce qui est la même chose, s’il ne faisait plus, en exploitant, aucun profit par-delà la réintégration et l’intérêt de ses capitaux, il ne les affermerait, ni ne les exploiterait ; ce qui réduirait la quantité offerte de ce genre de produit, et le ferait monter jusqu’à ce qu’il offrît de nouveau un profit purement foncier, et susceptible d’être affermé.
    Cependant il faut convenir, à l’appui de l’opinion de M. Ricardo, que les vastes capitaux engagés dans l’exploitation des mines sont un motif de les travailler même après qu’elles ne rapportent autre chose que l’intérêt de ces mêmes capitaux, même lorsqu’elles rapportent moins que l’intérêt de leurs capitaux ; car des capitaux engagés à ce point, et qui ne peuvent se consacrer à aucun autre emploi sans perdre la majeure partie de leur valeur, contractent le désavantage du fonds : on continue à les faire travailler, quoiqu’ils rapportent moins que tout autre placement, afin de ne pas perdre même le peu qu’ils rapportent. Je les assimile complètement au fonds de terre ou à la mine, et je dis que du moment qu’ils ne rapportent plus rien, on les abandonne ; mais qu’aussi longtemps qu’ils rapportent quelque chose, il y a un profit foncier pour le propriétaire.
    Les métaux précieux servant à la fois pour fabriquer des monnaies et pour fabriquer des objets d’utilité et de luxe, doivent être plus recherchés à mesure que la civilisation s’étend et que les nations deviennent plus populeuses et plus riches, par la raison qu’alors elles ont plus d’échanges à opérer au moyen des monnaies et plus d’ustensiles d’or et d’argent à leur usage. Si, comme il est probable, la civilisation gagne l’Amérique tout entière ; si ce vaste continent se couvre d’États indépendants, agriculteurs, manufacturiers, commerçants, et par conséquent riches ; si l’Europe est destinée en même temps, comme il est permis de le croire, à jouir, en raison du progrès des lumières, d’une plus grande liberté d’industrie, il en résultera pour l’opulence générale du monde des progrès tels, qu’ils surpasseront de beaucoup les progrès faits durant les trois derniers siècles, tout immenses qu’ils sont. Les métaux précieux devenant par cette raison beaucoup plus demandés, il se peut que les profits des propriétaires des mines, qui ont été en décroissant jusqu’à présent, recommencent à croître. Mais il se peut, d’un autre côté, que la quantité de métaux précieux qui sera jetée dans la circulation, soit par la découverte de nouveaux filons, soit par de meilleurs procédés d’exploitation, devienne si considérable, que l’accroissement de cette production marche d’un pas plus rapide encore que l’accroissement de la demande, quelque rapide qu’il soit. Alors les profits fonciers des mines recommenceraient à baisser.
    Ce cas ne peut pas paraître invraisemblable, lorsqu’on voit M. de Humboldt affirmer que depuis le commencement du seizième siècle jusqu’à la fin du dix-huitième, la quantité annuelle de métaux précieux que l’Amérique a versée en Europe, a augmenté successivement depuis 3,000,000 de piastres jusqu’à 35,300,000; tellement que chaque année met au jour maintenant une quantité d’or et d’argent plus de dix fois aussi grande que chacune des années qui ont suivi la découverte de l’Amérique. Le même voyageur est tenté de croire que les gîtes de minerais qui sont restés intacts dans la chaîne des Andes sont tellement considérables, que l’on commence à peine à jouir de cet inépuisable fonds de richesses que renferme le Nouveau-Monde.
    Quel sera le rapport entre les progrès de la civilisation et des richesses d’une part, et le progrès du produit des mines d’autre part ? Nos neveux pourront l’apprécier ; mais de ce rapport seul, je ne crains pas de le dire, dépendront la valeur des métaux précieux, et les profits fonciers de leurs propriétaires.
    Quelle que soit cette valeur, elle importe peu aux nations. Les métaux servent ou comme monnaies ou comme ustensiles. Gomme ustensiles, les objets de service qui en sont faits sont de haut prix si la matière première en est rare, et de bas prix si elle est commune; les mêmes ustensiles, sont, dans ce dernier cas, plus abondants et à la portée de plus de monde; mais leur rareté n’est pas une calamité, car ils ne sont ni de première, ni même de seconde nécessité. Comme monnaies, que la matière dont on les compose soit d’une grande ou d’une petite valeur, il n’en résulte rien que la nécessité d’en transporter de grosses masses quand ils sont communs, et de petites quand ils sont rares ; du reste, il n’y a jamais, dans quelque pays que ce soit, qu’une valeur en monnaie déterminée, non par la valeur de sa matière, non par la quantité qu’en fabrique le gouvernement, mais par la valeur des échanges qui sont à faire. Les monnaies, fussent-elles de diamant ou fussent-elles de papier, ne forment toujours qu’une somme de valeurs qui est dans une proportion quelconque avec les biens à échanger. Lorsqu’une fabrication surabondante fournit une somme nominale supérieure aux besoins des transactions, la somme nominale diminue de valeur réelle, de manière à ne s’élever toujours qu’à la même valeur, et elle n’achète toujours qu’une même quantité de marchandises. C’est une des belles démonstrations qui résultent des excellentes brochures de M. David Ricardo sur la dépréciation du papier-monnaie d’Angleterre. — J.-B. Say.
  26. La distinction entre le prix naturel et le prix courant que M. Ricardo admet après Smith, paraît être tout à fait chimérique. Il n’y a que des prix courants en économie politique. En effet, que voyons nous dans toute espèce de production? 1° des services productifs fonciers (l’action productive de la terre), dont le prix courant s’établit comme la valeur de toute autre chose, en raison composée de la quantité de ce service, offerte et demandée en chaque lieu ; 2° des services rendus par des capitaux productifs dont le prix courant, le loyer, se règle sur les mêmes motifs ; 3° enfin des travaux de tout genre, dont le prix courant dépend des mêmes causes.
    Qu’est-ce qui établit la demande du service productif de ces divers agents ? la demande qu’on fait du produit qui doit en résulter. Et qu’est-ce qui établit la demande de ce produit ? le besoin qu’on en a, l’utilité dont il est.
    Mais comme on n’achète un produit qu’avec un autre produit*, et que le produit qui achète n’a pu exister de son côté que par des services productifs analogues à ceux qui ont donné naissance au premier, les hommes qui composent la société ne font, dans la réalité, qu’offrir les services productifs propres à un genre de production, en échange des services productifs propres à un autre genre, propres à créer le produit dont ils ont besoin, — et par services productifs j’entends non - seulement les services que rend le travail que l’auteur aurait dû nommer industrie, mais de plus les services que rendent les capitaux et les terres.
    Il en résulte, pour chaque genre, une quantité d’offres et de demandes qui règle la valeur courante, le prix courant de tous ces différents services. Il n’y a point là de prix naturel, de taux commun et fixe, parce qu’il n’y a rien de fixe dans ce qui tient aux valeurs.
    Ce n’est pas un prix que le taux auquel une chose ne se vend pas ; et si elle se vend à ce taux, ce taux devient son prix courant.
    Tout le reste est hypothétique et de peu d’usage dans la pratique.—J.-B. Say.
  27. L’abri, le vêtement indispensable dans un pays peuvent ne l’être pas dans un autre. Un ouvrier indien conservera toute sa vigueur dans une habitation qui suffirait à peine pour préserver l'ouvrier russe de la souffrance et de la mort. Même, dans les pays qui présentent un climat analogue, les mœurs, les habitudes sociales peuvent occasionner souvent des variations sensibles dans le prix naturel du travail, et ces variations peuvent être aussi considérables que celles produites par les causes naturelles.— Essai sur le commerce extérieur du blé, par R. Torrens, Esq. pag. 68. —Toute cette matière a été traitée fort habilement par le colonel Torrens.
  28. Ces tristes paroles semblent une prophétie. On dirait que Ricardo sentait déjà frémir ces bandes affamées d'Irlandais qui cherchent aujourd'hui, les armes à la main, le désespoir au cœur, une nourriture que les saisons leur ont refusée. C'est qu'il s'est fait dans la malheureuse Erin un partage étonnant des joies et des douleurs, de la disette et de l'abondance : à ceux qui creusent le sol, le fertilisent, l'inondent de sueur, ont été dévolues les tortures de la misère ; à ceux qui épuisent la terre avec leurs meutes de chasse, et boivent des moissons entières dans leur coupe de Tokay ou de Johannisberg, ont été répartis les revenus, et partant l'éclat, et partant la puissance. La richesse y ressemble donc à un beau fleuve qui aurait sa source en Irlande, et son embouchure en Angleterre : on sème à Dublin, et on récolte à Londres ; de telle sorte qu'il ne s'y amasse pas de grands capitaux, et que l'industrie n'y peut naître pour donner du travail, des salaires à des millions de bras qui se disputent le sol. On peut même dire que, grâce à l'avidité des middlemen,—ce crible vivant où se dépose une grande portion des ressources du pays, en passant de l'humble cultivateur à l'opulent seigneur, — grâce, encore, à la concurrence acharnée que se font les fermiers, et au morcellement infini des domaines, l'agriculture est plutôt une lutte de paysan à paysan qu'un travail régulier et social. Au haut de l'échelle se trouve le propriétaire qui hérite des bénéfices de cette folle enchère ; au bas, le cottager sur qui elle pèse d'un poids écrasant. En effet, pour payer son fermage, celui-ci consacre la plus grande partie de son travail et de ses efforts à de larges étendues de terrain qu'il couvre de blé, et ne se réserve qu'un champ limité où croissent, quand Dieu le permet, les pommes de terre qui composent son unique ressource. Vienne une année où la terre, frappée de stérilité, ne donne que de rares épis, et le pauvre Irlandais, impuissant à assouvir le middleman expie, par la contrainte par corps ou le bannissement, les caprices de l'atmosphère ; vienne une autre année "où ce sont les pommes de terre qui manquent, et il se trouve atteint dans son existence même. Son propriétaire est payé, et peut aller commanditer les coulisses de Covent-Garden et les courses d'Epsom ; mais il lui faut, à lui, subir toutes les souffrances de la faim, à moins de courir les coupables et tristes hasards de la révolte, de la vengeance, de l'homicide. Il y a quelques mois, en effet, un seul propriétaire expulsait de ses domaines des centaines de malheureux cottagers, avec le même sang-froid que mit Caton à vider ses ergastules, et que mettent nos maquignons à vider leurs écuries. De plus, nous pouvons assister de loin au drame lugubre qui se joue en Irlande, à coups de fusils, de haches, de faux, drame qui nous reporte aux jours terribles du White-Boysm. Il y a donc ici plus qu'un mauvais système d'agriculture, il y a un vice social manifeste, criant ; et s'il est important, comme le dit Ricardo, pour une nation, de ne pas placer la sécurité de ses approvisionnements dans une seule plante, de ne pas jouer son existence sur une seule carte, il est plus important encore de ne pas concentrer toutes les forces du pays sur une seule industrie. Il arrive en effet alors, qu'aux époques où cette industrie languit, la vie s'arrête dans le corps social tout entier, et qu'il ne s'ouvre pas dans les autres fonctions de refuge pour les bras inoccupés. Ce qui a sauvé tant de fois l'Angleterre du désespoir des comtés agricoles, ce n'a pas été la pâle charité des hauts-barons distributeurs de cuillers de bois et de soupes économiques, mais bien les comtés manufacturiers. La mule-jenny est ainsi venue au secours de la charrue, et l'industrie manufacturière a alimenté des légions de cultivateurs, comme une généreuse nourrice qui prête le sein à un enfant étranger. Or, l'Irlande n'a pas de mule-jennys, pas de capitaux : tous les bras sont tendus vers le sol qu'on appauvrit par une subdivision extrême. Aussi, ou aura beau encourager, comme le veut l'auteur, tous les Irlandais à multiplier leurs jouissances et leur bien-être, si la constitution économique les pousse à s'arracher des lambeaux de terre et à se créer, pour toute existence, une auge de quelques toises remplies de pommes de terre ; si l'épargne est impossible et avec elle les capitaux, les progrès, ils devront se résigner à tourner éternellement dans ce cercle fatal de la misère, de la faim, du crime. Rien de plus facile que de désirer le bien-être, et il n'est pas d'homme, fût-il le plus intraitable des ascètes, qui n'y aspire perpétuellement : mais lorsque ces désirs se brisent contre des vices fondamentaux, il faut bien se résigner à n'y voir qu'une bien faible ressource pour des populations. Soyez sûr que l'Irlandais désire et que le cri du Rappel est le cri de la faim, de la chair qui se révolte, plutôt qu'un cri religieux ou politique. Seulement, le réseau des middlemen, des absentéistes, des orangistes, l'enserre de toutes parts, l'étouffé. Il le sait, et voyant que la sueur ne suffit plus à féconder, pour lui, sa patrie, il veut essayer du sang, et le sang coule. A. F.
  29. Il est impossible de ne pas protester hautement contre des conclusions presque fatidiques et qui emporteraient condamnation de tout notre système économique. Il a fallu même bien du calme à Ricardo pour n’avoir pas été saisi de vertige, n’avoir pas senti trembler sa main au spectacle du sort que l’avenir réserve, selon lui, aux travailleurs. À ses yeux, les classes ouvrières marchent fatalement vers un abîme que la civilisation couvre habilement de fleurs, mais au fond duquel est la mort : à nos yeux, au contraire, elles s’élèvent à des destinées meilleures et se font chaque jour une place plus large dans le pouvoir et le bien-être répartis aux sociétés. Ricardo, frappé de la somme de douleurs et de privations qui accable, au milieu des splendeurs de notre industrie, les mains généreuses et fortes qui exécutent l’œuvre de la production entière ; étonné de voir tant de haillons à côté de tant de luxe, et tant de crises à côté de tant de progrès, s’est pris à désespérer de l’avenir, et, suivant son habitude, ce désespoir que tant d’autres mettent en élégies et en philippiques, il l’a mis en formules, ce qui est plus net, mais tout aussi injuste, tout aussi réfutable. Et d’abord le résultat immédiat, nécessaire de cette croyance au malheur futur des travailleurs, devrait être de suspendre tout à coup le mouvement social, de faire volte-face, et de reprendre en sous-œuvre toutes les théories, toutes les données que les siècles semblent avoir consacrée . Il n’est personne, en effet, doué de quelque prévision, mu par quelque générosité, qui ne frémisse devant cet avertissement sombre, dernier mot de la science de Ricardo : Chaque jour abaisse le salaire réel de l’ouvrier et grandit le prix des subsistances : —ce qui équivaut à dire que chaque jour la société doit s’anéantir par un supplice incessant, que chaque jour doit retrancher un battement au cœur du pauvre et exagérer pour lui le supplice de Tantale en éloignant de plus en plus les fruits et l’eau de ses lèvres avides. Le devoir de tout penseur, de tout législateur, serait donc de faire prendre à la société d’autres routes et de ne pas permettre que la subsistance des masses passât dans le corps des riches, comme passaient la chaleur et la vie des vierges dans les corps débiles et disloqués des vieux rois de la Bible. Mais il n’en est rien, et le bilan de notre société suffirait, sans autres considérations, pour combattre le pessimisme de Ricardo. Ainsi le développement de l’industrie n’a-t-il pas mis à la portée de tous les objets qui constituaient il y a cent ans un luxe ruineux, impossible ? La guimpe délicate qui entoure le sein de nos villageoises, les chauds vêtements qui couvrent nos paysans et nos ouvriers sont d’institution toute récente et témoignent d’un bien-être croissant. Des voies de communication plus parfaites ont permis aux hommes, aux idées, aux choses, de rayonner de toutes parts et de moraliser les populations : des écoles, des salles d’asile, des hôpitaux, des hospices, des crèches s’ouvrent de toutes parts devant l’intelligence qui va éclore, l’enfant qui va naître, le vieillard qui va mourir; l’air, la lumière, l’eau commencent à circuler dans les rues, grâce à nos institutions municipales, et pour résumer tous ces faits en un seul fait décisif, la moyenne de la vie humaine s’est accrue depuis cinquante années, hâtons-nous de le dire, ailleurs que dans les colonnes élastiques et torses de la statistique.
    Et il n’en saurait être autrement. L’évolution économique suit nécessairement l’évolution politique, et l’influence que gagne chaque jour la démocratie, — cet évangile systématisé et démontré,—doit se refléter et se reflète dans la prospérité générale. Le premier mouvement d’une nation qui se sait indépendante est de se vouloir heureuse, riche ; d’organiser les intérêts et les individus en vue de ce bien-être, et, par conséquent, de progresser, d’aller en avant. Or, la tendance moderne des peuples est versl’indépendance, et on ne saurait faire un procès à notre époque, sous le rapport industriel, sans y joindre un procès politique, sans souffleter, comme l’ont fait les socialistes et les pessimistes de toutes les sectes, la liberté sur la joue de l’économie politique. Et d’ailleurs la théorie, la logique démontrent tout cela bien avant les faits. Quel est ici-bas le capital du prolétaire? le travail. Quel principe règle la valeur du travail, en fixe la rémunération ? l’offre et la demande des bras. Entre quelles limites extrêmes oscille cette rémunération ? entre le point où les salaires prélèveraient sur les profits une part trop large et qui mettrait le chef d’industrie dans l’impossibilité de continuer son œuvre, — danger peu redoutable, avouons-le : — et, d’un autre côté, le point où les salaires deviendraient insuffisants pour nourrir l’ouvrier. Le problème consiste donc à accroître constamment la somme de travail à répartir, afin d’élever la valeur de ce travail, et par conséquent de grossir le revenu du pauvre : il consiste encore à élargir la zone où il puise sa consommation, les marchés où se rendent les céréales, les bestiaux, les étoffes, afin de le faire participer au bénéfice de la concurrence la plus complète, la plus absolue. Laissez circuler le travail, laissez circuler les produits, toute la question est là, et, avec elle, le bonheur des classes laborieuses. Pour affaiblir entre les mains des propriétaires ce monopole formidable que couvre d’une sanction nécessaire, — sinon sacro-sainte, comme on l’a bien voulu dire, — le pacte social, il suffit de mettre à la disposition de tous, la terre qui appartient à tous, et de laisser se développer librement cette grande loi économique qui divise le travail parmi les nations, et fait cultiver par l’Indien ou l’Américain le sucre qui doit s’échanger contre les produits de l’Européen. L’espèce humaine a besoin d’un espace illimité pour entretenir ses membres toujours plus nombreux : c’est un flot qui grandit sans cesse, et à qui il faut les plages les plus vastes, sous peine de désordres, de calamités. Les quelques esprits égarés qui, par conviction, veulent le maintien de nos restrictions commerciales, c’est-à-dire l’appauvrissement de l’ouvrier par l’action combinée d’un travail moins actif et de subsistances moins abondantes ; les esprits égarés, dis-je, qui n’ont pas compris la fécondité des principes de liberté commerciale, et ceux qui, au contraire, plus nombreux, plus audacieux, ne veulent pas de ces principes, parce qu’ils en comprennent trop bien la grandeur, ne sauraient nier cependant qu’il faut à l’expansion naturelle des générations une sphère immense, où se nivelleront les besoins, les intérêts, les capitaux. L’univers est une immense ruche où les travailleurs doivent circuler librement de cellule en cellule. Tandis que sur les districts manufacturiers, agités par la fièvre de la production et par les crises financières , s’agglomèrent aujourd’hui des légions d’ouvriers qui les surchargent et les épuisent, d’énormes superficies de terrain restent incultes et désertes, attendant les capitaux et le travail pour épancher des monceaux de produits. Croit-on, par exemple, que si nos lois et les lois anglaises sur les céréales eussent été abolies, tout le territoire de la Pologne, de la Hongrie, de l’Ukraine, de l’Égypte, de l’Amérique, ne se fût pas couvert, comme par enchantement, de moissons qui, déversées sur l’Europe, eussent à la fois abaissé le prix des aliments, excité le travail de nos manufactures, la valeur du travail, et réfuté par l’éclat des résultats la décourageante hypothèse de Ricardo ? A quoi servirait donc de découvrir des Amériques et des Océanies, si ce n’était pour y aller chercher les ressources qui nous manquent, la place que demandent nos cités encombrées? Avec le système de l’affranchissement commercial, les civilisations sont constamment jeunes, constamment vigoureuses. Lorsqu’un sol a été épuisé, on va chercher ailleurs une sève nouvelle, et la société se trouve ainsi constamment maintenue dans cette période active, où la somme de travail dépasse la somme de bras et se joint au bas prix des subsistances pour améliorer le sort de l’ouvrier. Plus un arbre est élevé, plus il faut à ses racines de l’espace pour se nourrir : il en est de même des nations, et s’il est encore ici-bas tant de souffrances et tant de crises, il faut encore en chercher la cause aussi bien dans l’isolement absurde des centres de production, que dans les vestiges d’aristocratie ou de privilèges politiques qui déshonorent les constitutions européennes. Sans doute la question de population, l’excès des travailleurs se dresseront toujours à nos yeux comme une menace lointaine : mais que de mines fécondes encore à exploiter, que de plaines à fertiliser, de fleuves à traverser, de richesses à puiser de toutes parts ! Nous ne sommes qu’au début de la production, de l’industrie, de l’agriculture, et, sans prendre la liberté du commerce pour une panacée infaillible, il est permis de dire que tout irait mieux, du jour où on laisserait la concurrence des capitalistes et des propriétaires s’organiser en présenqe de celle des ouvriers. Ricardo a raisonné dans l’hypothèse d’un déplorable statu quo : nous raisonnons dans l’hypothèse d’un affranchissement qui déjà commence. Il a désespéré, et tout nous conduit au contraire à espérer dans l’avenir. A. F.
  30. Si M. Buchanan, dans le passage suivant, n’a eu en vue qu’un état de misère passager, je suis entièrement de son avis. — « Le grand malheur de la condition de l’ouvrier, c’est l’indigence qui provient de la disette des vivres ou du manque d’ouvrage. Aussi a-t-on fait chez tous les peuples des règlements sans nombre pour venir à son secours. Mais il est dans l’état social des maux que la législation ne saurait soulager ; et il est utile par conséquent de connaître les limites dans lesquelles elle doit se renfermer, afin d’éviter qu’en visant à ce qui est impraticable, nous ne manquions le but utile qu’il est en notre pouvoir d’atteindre. » — Buchanan, p. 61.
  31. Cette vieille législation des pauvres, criblée d’abus, et ruineuse pour la Grande-Bretagne, au point d’avoir absorbé, en 1818, 7,870,801 livres sterlings, et, en 1832, le chiffre colossal de 8,739,882 livres sterlings, a été complètement réformée par l’acte de 1834 auquel on a donné le nom par trop modeste d’amendement. Dans le fond, il y a eu substitution d’un système entièrement nouveau dans les annales de la charité légale. Ce système est celui des Work-Houses ou ateliers de charité qui s’ouvrent comme un refuge devant les ouvriers inoccupés, et leur distribuent la nourriture, le vêtement, le logement en échange de leur travail. — Voyez, pour l’esquisse de cette nouvelle législation, le chapitre XVIII : Des Taxes pour les pauvres. A. F.
  32. Les progrès que l’opinion publique a faits sur cette grave question depuis 1796 sont très-remarquables, et il est facile de les constater en comparant le dernier rapport des commissaires de la loi des pauvres, avec les paroles suivantes prononcées par M. Pitt, il y a près de trente ans : — « Faisons, des secours à répandre dans les familles nombreuses, un lien d’honneur et de charité et non un signe d’opprobre et de mépris. On fera ainsi des enfants du pauvre une bénédiction et non une calamité : et l’on tracera une ligne de démarcation rationnelle et digne entre ceux qui sont capables de se suffire au moyen de leur travail, et ceux qui, après avoir doté leur pays d’un grand nombre d’enfants, ont acquis le droit de réclamer les moyens de les élever. » — Histoire parlementaire de Hansard, v. 32, p. 710.
  33. Ces vues qui ne sont pas seulement d’un philanthrope, mais d’un philanthrope éclairé, font sentir l’Imbécillité des princes qui consacrent les événements heureux de leur règne par le mariage de quelques filles pauvres, c’est-à-dire qui se rejouissent en condamnant aux larmes, et peut-être à la mort, les familles qui naîtront de ces unions follement provoquées. Plutôt que de multiplier les créatures vivantes et susceptibles de souffrir, il vaudrait mieux favoriser la multiplication des moyens de subsistances, c’est-à-dire abolir les entraves à l’industrie, ne point emprunter, afin de laisser les capitaux chercher des emplois productifs, et diminuer les impôts qui augmentent la cherté des produits et par conséquent la difficulté de vivre ; mais ces moyens qui n’effraient point les bons princes, sont très-difficiles pour les mauvais. — J. B. Say.
  34. Le lecteur est prié de se rappeler que dans le but d’être plus clair, j’ai considéré l’argent, ou la monnaie, comme invariable dans sa valeur ; et par conséquent toute variation de prix comme l’effet d’un changement dans la valeur de la marchandise seulement. (Note de l’Auteur. )
  35. Je vois, moi, dans ces deux faits un parallélisme, constant, inévitable même, et non cet antagonisme déplorable que signale Ricardo. Suivant lui, les salaires et les profits représenteraient les deux plateaux d’une balance, l’un s’a-baissant tandis que l’autre s’élèverait : et comme le manufacturier peut toujours troubler l’équilibre à son profit, grâce aux capitaux dont il dispose, il s’ensuivrait que les profits suivraient une progression toujours ascendante. Or, il n’en est rien. Pour nous les intérêts de l’ouvrier et du chef d’industrie sont entièrement liés : greffés comme deux rameaux sur la production, ils ensuivent toutes les phases, prospérant ou languissant avec elle. En effet, n’est-ce pas sur le prix courant des marchandises que le manufacturier prélève son revenu et celui de l’ouvrier, et ce prix courant ne varie-t-il pas en raison des frais de production combinés avec l’abondance des produits ? Faites que les demandes soient actives, que les échanges se multiplient, que l’industrie fatigue les machines à produire, et vous, aurez élevé le prix des marchandises. Et comme une production animée nécessite des bras nombreux, le travail haussera de valeur inévitablement : — c’est l’époque où l’ouvrier commande et fait largement sa part dans le butin industriel. Faites, au contraire, que les besoins diminuent, que les magasins encombrés de produits réduisent au repos la plupart des usines, et vous voyez fléchir aussitôt le prix des marchandises. Or, comme un travail languissant est le signal de la désertion des ateliers, l’ouvrier voit s’anéantir ses ressources : — c’est l’époque où il fléchit le genou, pressé par la faim et par une concurrence acharnée. Mais dans tous les cas les chances sont les mêmes pour le travailleur et le capitaliste; et s’il arrive que, même aux époques de prospérité manufacturière, l’ouvrier ne participe que faiblement aux bénéfices de la production, on peut être sûr que sa condition est bien plus douloureuse, plus poignante aux moments de crise et d’abaissement. L’exemple de l’Angleterre depuis ces dernières années suffirait seul pour démontrer la vérité de ces conclusions que nous dictent le bon sens et la logique. En 1838, 39 et 40, on vit les districts manufacturiers s’assombrir tout à coup, menacés par une disette imminente et par une crise qui devait être le contre-coup des crises financières de l’Amérique. Les manufacturiers, privés des demandes ordinaires de la classe laborieuse, restreignirent leur fabrication. Le 12 mai 1839, quarante-cinq filateurs de coton s’engagèrent à ne pas travailler plus de quatre jours par semaine, et tandis que les capitaux s’épuisaient dans une production ruineuse, tandis que les profits se changeaient en faillites nombreuses, les salaires baissaient de 20, de 40 pour cent. Lorsque l’industrie courbée sous ces orages financiers se releva, on vit les manufacturiers reconstituer leurs fortunes ébranlées, activer le travail, et hausser immédiatement les salaires. Or, ce qui est vrai pour l’Angleterre est vrai pour tous les pays, et suffit sans aucune espèce d’optimisme pour nous rassurer sur l’avenir des masses et les prédictions de Ricardo. A. F.
  36. Le lecteur doit s’apercevoir que nous faisons abstraction des variations accidentelles qui proviennent des bonnes ou mauvaises saisons, et de l’augmentation ou de la diminution de la demande par suite de quelque changement soudain dans l’état de la population. Nous voulons parler du prix naturel et constant du blé, et non de son prix accidentel et variable. (Note de l’auteur.)
  37. Les cent quatre-vingts quarters de blé se partageraient dans les proportions suivantes entre le propriétaire, le fermier et les ouvriers, par l'effet des variations supposées dans la valeur du blé.
    Prix du qarter.
    l. s. d.
    4 0 0
    4 4 8
    4 10 0
    4 16 0
    5 2 10
    Fermage
    en blé
    point
    10 quarters
    20 -
    30 -
    40 -
    Profit
    en blé
    120 quarters
    117. 7
    103. 4
    95.
    76.
    Salaires
    en blé
    60 quarters
    58. 3
    56. 6
    55.
    53. 3
    Total
    180


    et dans ces mêmes circonstances, les fermages en argent, le salaire et les profits seraient :


    Prix du qarter.
    l. s. d.
    4 0 0
    4 4 8
    4 10 0
    4 16 0
    5 2 10
    Fermage.
    l. s. d.
    point
    42 7 6
    90 0 0
    144 0 0
    205 18 4
    Profit.
    l. s. d.
    480 0 0
    473 0 0
    465 0 0
    456 0 0
    445 15 0
    Total.
    l. s. d.
    240 0 0
    247 0 0
    255 0 0
    264 0 0
    274 5 0
    Total.
    l. s. d.
    720 0 0
    762 7 6
    810 0 0
    864 0 0
    925 13 4
  38. Voyez Adam Smith, liv. I, chap. 9.
  39. Loi fatale, et que j’ai réfutée au chapitre des Salaires. A.F.
  40. Cette assertion, pour être catégorique, n’en est pas moins parfaitement insoutenable. — Si les prix baissent, c’est que les sommes destinées à acheter ces velours, ces soieries, ces superfluités dont parle Ricardo, ont diminué ou pris une autre direction. Supposez une année de disette où les populations, inquiètes sur leur existence, voient leurs épargnes se dissiper en achats de blé ; une année où les appels de la faim étouffent tous les autres désirs, toutes les autres jouissances : supposez encore un revirement dans le goût des consommateurs, un de ces caprices soudains et inexplicables qui font préférer telle étoffe à telle autre, telle école de coiffure ou de parure à telle autre école, et dans les deux cas vous aboutissez à faire payer par l’industrie les frais de ces anomalies des saisons ou des esprits : — dans les deux cas, c’est le travail qui comble le déficit créé par la famine, les crises financières ou les mobiles décrets de la mode. Or, dès que l’on voit diminuer la somme de travail à répartir entre les ouvriers, dès que s’affaiblit la demande de bras, on peut en conclure hardiment que la valeur du travail, en d’autres termes, les salaires doivent bientôt fléchir. En effet, ce qui constitue la dotation de l’industrie, ce sont les capitaux ; si ces capitaux diminuent par la baisse des prix, il y a atteinte grave portée au budget des travailleurs, et, dès lors, la part de chacun doit s’affaiblir. Les profits de l’entrepreneur s’amoindrissent, et avec eux l’épargne au moyen de laquelle se créent les fortunes, et avec l’épargne, enfin, ces fortunes mêmes qui sont la source d’où naissent les salaires. Dire que les profits peuvent diminuer sans qu’une diminution analogue atteigne la rémunération de l’ouvrier, c’est donc dire que les sources d’un fleuve peuvent se tarir sans que le niveau du fleuve s’abaisse immédiatement ; c’est commettre une erreur que le souvenir des désastres de Manchester, de Spitalfieds, de Coventry et de l’Amérique eût dû épargner à Ricardo. A. F.
  41. Un pays qui, par sa supériorité dans les machines et l’habileté de ses ouvriers, fabrique avec une plus grande économie de main-d’œuvre que ses voisins, peut, avec les produits de son industrie, faire venir du dehors le blé nécessaire à sa consommation, lors même que son sol serait plus fertile, et que le blé y viendrait avec moins de travail que dans le pays d’où il tirerait son approvisionnement. Supposons deux ouvriers sachant l’un et l’autre faire des souliers et des chapeaux : l’un d’eux peut exceller dans les deux métiers ; mais en faisant des chapeaux il ne l’emporte sur son rival que d’un cinquième, ou de 20 pour cent, tandis qu’en travaillant à des souliers, il a sur lui un avantage d’un tiers, ou de 33 pour cent. Ne serait-il pas de l’intérêt de tous les deux que l’ouvrier le plus habile se livrât exclusivement à l’état de cordonnier, et le moins adroit à celui de chapelier ? (Note de l’Auteur.)
    Les explications données ici, soit dans le texte, soit dans la note qui précède, tendent de plus en plus à faire sentir la folie du système exclusif qui prohibe les produits étrangers pour favoriser les produits indigènes. Tout ce qu’une nation peut consommer se produit chez elle ; elle ne peut consommer aucune valeur qui n’ait été produite chez elle*; car avec quoi peut elle acheter un produit de la Chine, si ce n’est avec un produit qu’elle a créé, ou, ce qui revient au même, avec le prix de vente d’un produit qu’elle a créé ? De même que les Anglais fabriquent leur vin en draps, on peut dire que les Français, en faisant des étoffes de soie, fabriquent du sucre. Et si, par le moyen du commerce, le sucre qui leur vient des îles leur coûte moins que celui qu’ils pourraient tirer de leur sol, il leur convient, il convient à l’État, comme aux particuliers, qu’on le fasse venir du dehors. Ces principes, déjà exposés dans la Richesse des Nations de Smith, et dans mon Traité d’Économie politique, ne sauraient être trop reproduits sous différentes formes.
    Les douanes ne sont donc jamais bonnes pour favoriser l’industrie d’un pays ; mais on peut en prendre la défense comme d’une machine fiscale ; et jusqu’au moment où les hommes auront appris les moyens de se faire gouverner à bon marché, ils doivent supporter de forts droits d’entrée aussi bien qu’un fort impôt sur les terres.** — J. -B. Say.
  42. Sauf pourtant les frais d’assurance et de commerce nécessaires pour faire passerdes métaux précieux d’un pays dans l’autre. Je peux consentir à recevoir quatre-vingt-dix-huit onces d’argent à Paris contre une lettre de change valant cent onces d’argent payable à Londres ; car si je faisais venir en nature les cent onces d’argent qu’on me doit à Londres, il se pourrait qu’elles fussent réduites, par les frais, à quatre-vingt-dix-huit onces. Mais quand il n’y a pas de prohibition, ces frais se réduisent à peu de chose pour l’or et pour l’argent, et même quand il y a des prohibitions, il n’en est pas qu’on élude plus facilement. Quant aux marchandises encombrantes, elles peuvent, même avec la liberté de commerce, différer beaucoup dans leur valeur en argent d’un pays à l’autre, parce que les frais de transport sont proportionnellement plus considérables pour ces marchandises que pour les métaux précieux. Les différents degrés de difficultés qu'il y a à transporter les marchandises d'un pays dans un autre, soit que la difficulté naisse de la nature des choses ou des lois, sont la seule raison qui établisse une grande différence de prix en argent pour, ces marchandises dans les deux pays. — J.-B. Say.
  43. Lorsque le gouvernement, comme il arrive en Angleterre, dépense annuellement une forte somme levée par les emprunts, alors il dépense évidemment une portion du capital du pays, ou du moins des accumulations de l’année, qui, sans cela, seraient allées grossir le capital productif du pays. — J.–B. Say
  44. M. Ricardo donne à quelques-unes de ses propositions une généralité de laquelle il est impossible de demeurer d’accord. Par exemple, il dit que le profit des terres, ordinairement représenté par le fermage, se règle toujours sur la dernière qualité des terres ; que celles-ci ne paient absolument aucun fermage, parce que leur produit ne fait qu’indemniser le cultivateur des avances et des frais de culture, et il en tire la conséquence que le moindre impôt sur les terres ou sur leur produit immédiat, doit élever le prix de ce produit, ou faire abandonner la culture des terres qui ne paient point de profit foncier à leur propriétaire. Mais les choses ne se passent pas rigoureusement ainsi. Toute terre cultivée paie toujours un fermage, quelque faible qu’il soit. Un propriétaire, ne fût-ce que par mauvaise humeur, ne laisserait pas cultiver sa terre, si elle ne lui rapportait absolument rien. On voit dans les montagnes des Alpes et du Jura une foule de mauvais pâturages sur lesquels il n’y a aucun capital répandu, qui tous rapportent un loyer à leurs propriétaires. S’il y a quelques terres cultivées qui ne rapportent absolument rien à leur propriétaire pour son droit de propriété, elles sont en si petite quantité, que sur un grand pays elles exercent probablement peu d’influence sur la quantité et le prix des produits généraux. Il faudrait qu’un nouvel impôt sur les produits des terres fût considérable au point de faire abandonner des terres actuellement en culture, pour qu’il fît augmenter le prix des blés. Si un tel impôt n’augmente pas sensiblement l’étendue des terrains en friche, on ne voit pas pourquoi le prix des blés augmenterait, puisque l’approvisionnement serait le même. Le gouvernement ou le clergé lèveraient des dîmes en nature, que le prix du blé resterait encore le même, puisque la même quantité de ce produit irait sur le marché, serait jetée dans la circulation par les collecteurs à défaut des cultivateurs. Tout impôt de ce genre, à moins qu’il ne soit exagéré, ne peut donc que diminuer les profits du propriétaire et ceux du cultivateur, sans faire renchérir le produit des terres. — J. -B. Say .
  45. Ce phénomène des transitions douloureuses que réserve aux ouvriers notre système industriel, est peut-être le plus grand problème de l’économie politique actuelle. Nous en avons étudié l’importance et la menaçante gravité dans l’Introduction. A. F.
  46. Ce sont précisément ces degrés très-différents de célérité, qui sollicitent l’attention du penseur, de l’économiste. Cette célérité qui suffit à l’auteur, dont la plume glisse sur ces redoutables problèmes, se traduit en une effrayante et longue agonie pour les classes sur lesquelles retombent les crises financières. Une heure, un jour, une année ne sont rien pour des théories scientifiques dont le domaine est l’infini, dans le temps, dans l’espace ; mais ils suffisent pour décider de l’agonie [d’une famille, et de la ruine d’une industrie. A la longue, sans doute, l’équilibre entre les salaires et les subsistances tend à se rétablir, et, à prendre l’histoire de l’industrie par catégories de siècles, on verra croître parallèlement le niveau des salaires et celui des prix ; mais combien de transitions cruelles, cachées sous cette vaste enveloppe des siècles, viennent démentir l’assertion de Ricardo 3 combien de convulsions ont démontré la lenteur avec laquelle s’opère la hausse des salaires, et la rapidité avecjaquelle, au contraire, ils s’abaissent dans les années de disette. Les faits? abondent pour certifier ce douloureux martyrologe. Ainsi, pour chercher nos exemples dans la terre classique des crises industrielles, on a toujours vu, en Angleterre, les époques de grande cherté correspondre avec celles des salaires réduits et insuffisants. En 1804, le prix du blé étant de 44 sh. 10 s., le salaire des agriculteurs s’éleva à 8 sh. En 1817, les prix ayant atteint 100 sh. 5 d., les salaires s’arrêtaient à 12 sh. : — posant ainsi un accroissement de 260 % dans les prix, en face d’un accroissement de 33 % seulement dans les salaires. Adam Smith avait entrevu ce jeu fatal des salaires et des subsistances, et les événements l’ont mis]hors de doute avec une impitoyable rigueur. Il n’a manqué à Ricardo, pour rester convaincu de l’erreur où il s’est laissé entraîner, que d’assister au drame lugubre qui se joua en 1839-40-41, dans les districts manufacturiers de l’Angleterre. Il eût pu voir la réserve de la Banque descendre de 9,362,000 1. à 3,500,000 l., le nombre des faillites s’élever en quatre ans de 800 à 1,500, la taxe des pauvres grandir à Oldham de 159 %, à Bolton, de 304 %, enfin, le pays se dépeupler par l’émigration, la mort et les prisons. Quelques mois suffirent pour répandre ces calamités sur la puissante Albion, et il lui fallut cinq ans d’efforts, de sacrifices pour réparer ses forces, reprendre son aplomb et se remettre en marche avec son énergique mot d’ordre : All right ? Que deviennent, en présence de tous ces faits, les degrés très-différents de célérité que Ricardo affirme ici pour les combattre un peu plus loin ? A. F.
  47. Peut-être M. Rieardo ne tient-il pas assez de compte de la difficulté que les capitaux ont, dans beaucoup de cas, pour changer d’emploi. Un très-grand nombre d’entrepreneurs d’industrie (et par cette expression j’entends ceux qui emploient soit dans l’agriculture, soit dans les manufactures, soit dans le commerce, des capitaux qui appartiennent soit à eux-mêmes, soit aux autres) ; un grand nombre d’entrepreneurs d’industrie sont obligés de faire marcher leurs capitaux avec eux, c’est-à-dire de les laisser dans l’emploi où ils restent eux-mêmes. L’agriculture d’un canton a beau devenir moins avantageuse à ceux qui l’exercent que ne le serait toute autre profession, ils n’en restent pas moins agriculteurs, parce que telles sont leurs habitudes, tels sont leur expérience et leurs talents. On en peut dire autant d’un manufacturier. Or, si cet homme reste manufacturier ou cultivateur, il laisse dans son genre d’industrie les capitaux qui marchent nécessairement avec lui, c’est-à-dire ceux qui lui appartiennent, et même les capitaux d’emprunt. Relativement à ceux-ci, il en paie bien toujours l’intérêt, mais il n’y fait point de profit par delà les intérêts ; il peut, même en tirer moins de profit qu’il n’en paie d’intérêts, sans cependant interrompre durant de nombreuses années une entreprise qui, à capital égal, à mérite égal dans son entrepreneur, rapporte moins que beaucoup d’autres entreprises. — J.-B. Say.
  48. La raison pour laquelle les impôts sur les produits immédiats de l’agriculture ne font pas renchérir les objets d’exportation ne paraît pas être celle qui est assignée ici par l’auteur. Il prétend que, pour que ces denrées fussent plus chères, qu’elles se payassent de plus d’argent, il faudrait qu’il y eût, en raison de cela, plus d’argent introduit, ce qui est inadmissible. Mais elles peuvent être plus chères sans que l’argent perde de sa valeur générale. Quand la récolte est mauvaise, et que le prix du blé vient à doubler, on le paie le double en écus, quoique le nombre des écus soit demeuré le même dans le pays ; de même qu’on le paie d’une double quantité de sucre, de toile, de savon, de toute autre marchandise. C’est-à-dire que si le blé vaut 6 l. st. le quarter, le fabricant de drap, par exemple, est obligé de vendre quatre aunes de son drap, qui vaut 30 sch., pour obtenir l’argent qui achètera un quarter de blé, tandis qu’il ne serait obligé d’en donner que deux aunes pour le même quarter, si le quarter était à 3 liv. st. On ne peut pas dire qu’il faut que la quantité de drap ait doublé dans le pays, pour qu’on en donne ainsi le double en échange d’une mesure de blé. De même il n’est pas nécessaire que le numéraire augmente en quantité pour q’une denrée se vende plus cher.
    Il y a une cherté propre, une cherté réelle indépendamment de la valeur relative des choses, et cette cherté propre est en raison des frais de production (Voyez le ’’Traité d’Économie politique’’, liv. II, chap. 4. ) — J.-B. Say.
  49. C’est-à-dire de 18 quarters à raison de 4 l. 8 sch. 10 ? d., et 9 quarters à 4 l. 8 sch. 10 ? l.
  50. En regard de ces maximes généreuses qui sont, en quelque sorte, une déclaration des droits du contribuable, nous croyons utile de placer celles que M. de Sismondi — cette âme si forte et si tendre à la fois — a émises sous l’inspiration des idées démocratiques les plus élevées. Cela fait, nous réclamerons l’attention du lecteur pour les choses graves que nous essaierons de dire sur la question des charges publiques.
    1. Tout impôt doit porter sur le revenu et non sur le capital. Dans le premier cas, l’État ne dépense que ce que les particuliers devraient dépenser ; dans le second, il détruit ce qui devait faire vivre et les particuliers et l’État
    2. Dans l’assiette de l’impôt, il ne faut point confondre le produit brut annuel avec le revenu ; car le premier comprend, outre le second, tout le capital circulant : et une partie de ce produit doit demeurer pour maintenir ou renouveler tous les capitaux fixes, tous les travaux accumulés et la vie de tous les ouvriers productifs.
    3. L’impôt étant le prix que le citoyen paie pour des jouissances, on ne saurait le demander à celui qui ne jouit de rien : il ne doit donc jamais atteindre la partie du revenu qui est nécessaire à la vie du contribuable.
    4. L’impôt ne doit jamais mettre en fuite la richesse qu’il frappe; il doit donc être d’autant plus modéré que cette richesse est d’une nature plus fugitive. Il ne doit jamais atteindre la partie du revenu qui est nécessaire, pour que ce revenu se conserve.
    Ces règles, ajoute l’illustre économiste, doivent être combinées avec celles données par Adam Smith. En les observant, si on ne saurait faire que l’impôt soit un bien, on fera du moins qu’il soit un moindre mal. » (Sismondi, t. II, livre vi, chap. 8.)
    Il y a, comme on le voit, dans les prescriptions de Smith quelque chose de plus pratique, de plus financier ; dans celles de Sismondi, quelque chose de plus social, de plus élevé peut-être ; mais chez les deux penseurs on retrouve le même désir de proportionner les charges publiques à la force de ceux qui les supportent, et de repousser le sens des vieux adages qui faisaient de la gent travailleuse la gent taillable et corvéable à merci. Dans ce siècle où le genre humain choisit ses guides et ses prophètes dans les rangs des travailleurs, — penseurs, poètes, industriels, artistes, — il était naturel qu'on reconnût à ces créateurs, à ces soutiens de toute civilisation, le droit de n'être plus rançonnés à outrance sous prétexte de droit divin, de servage, de prolétariat. Après avoir réhabilité le travail, et la source d'où il s'épanche, le peuple, on était amené forcément à lui reconnaître le droit à la première place dans les jouissances sociales, le droit à la dernière dans les charges publiques : deux nécessités logiques que la Révolution publia par la terrible voix de ses canons, la science sociale par l'éloquente proclamation de Turgot, de Smith, et qui, après s'être imposées aux esprits, s'imposent de nos jours aux faits. Qu'est-ce, en effet, que le morcellement de la propriété, la diffusion des capitaux, la multiplication de ces caisses prévoyantes où l'épargne, comme une urne intarissable, verse les millions dus aux sueurs de l'ouvrier, et, trop souvent aussi, aux fourberies de nos laquais, — scapins éhontés qui déshonorent l'économie, achètent des chemins de fer et commanditent jusqu'à des dynasties espagnoles ou portugaises avec des sous pour livre, des gratifications et des bouts de bougie ? Qu'est-ce que l'abaissement de l'intérêt, et l'accroissement du salaire, si ce n'est un progrès évident vers le bien-être de la masse? Et que sont, d'un autre côté, ces réformes incessantes dans la répartition des impôts ; ces lois qui dégrèvent les matières premières, ce pain de l'industrie ; les subsistances, ce pain des générations; les lettres, les écrits, ce pain de l'intelligence et de l'âme? Que sont ces décrets à l'allure passablement révolutionnaire qui, déplaçant les sources de l'impôt, tendent graduellement à l'asseoir, comme en Angleterre, sur des revenus fixes, des propriétés mollement étalées au soleil, — income-tax, property-tax,—et non sur les bases mouvantes et capricieuses du salaire? Que sont, dis-je, toutes ces choses, si ce n'est l'allégement progressif du travail? La première condition d'existence pour une société, c'est une légion innombrable d'ouvriers, toujours prêts à creuser le sol, à battre le fer; et on s'est aperçu, après tant de siècles d'ignorance et d'iniquité, qu'il était absurde de décimer ou d'affaiblir ces bataillons, vraiment sacrés, en leur enlevant par mille taxes oppressives le sang de leurs veines, la moelle de leurs os. Le prolétaire a besoin de tout son salaire pour retrouver l'immense énergie qu'il déploie chaque jour dans la production : c'est le géant sur lequel repose le monde social; et Atlas lui-même, qui étayait de ses vastes épaules l'univers ancien, eût succombé sous la tâche, s'il lui avait fallu payer la taxe sur le pain, sur le sel, sur la viande. Il est impossible de remuer cette noble science de l'Économie politique que nous définissons, pour notre part : la science du travail et de sa rémunération , sans se sentir entraîné par une immense sympathie pour tout ce qui pense, agit, crée ici-bas, sans chercher à traduire cette sympathie en formules protectrices et fortes ; et l'on ne doit pas s'étonner si J.-B. Say eut l'insigne honneur d'accumuler sur sa tête toutes les haines de la bureaucratie, par l'impitoyable rigueur avec laquelle il disséqua les budgets d'alors, et si les plaidoyers les plus énergiques contre les maltôtiers modernes sont partis des rangs des économistes. C'est qu'en effet ils sont les défenseurs nés des classes laborieuses et qu'ils ont, plus encore que les réformateurs politiques, ôté la couronne aux hommes de la féodalité pour la donner aux hommes de la paix et de la production : c'est que Ad. Smith, Turgot, Sismondi, en quelques lignes, ont donné la force d'axiomes à ces notions d'égalité qui n'existaient dans les âmes qu'à l'état de sentiment. Pour eux, en effet, la classe taillable et corvéable est, avant tout, surtout, la classe oisive, rentée, aristocratique, et ils se sont parfaitement entendus dans l'émission de cette vérité bien simple : — le seigneur, le financier, le bourgeois, gentilhomme ou non, participant plus largement que l'ouvrier aux joies et aux splendeurs de la civilisation, doivent participer plus largement aussi à ses dépenses.
    Il en est de cette répartition des charges publiques comme des taxes que les directeurs de concerts prélèvent sur la curiosité et le dilettantisme. Le même spectacle est ouvert à tous : le même lustre verse sur la scène ses gerbes de lumière -, les mêmes vers, les mêmes harmonies font courir sur tous les fronts le souffle divin du génie ; les mêmes décors, le même fard, les mêmes pirouettes, suivies des mêmes coups de poignard, s'adressent à tous les spectateurs, et cependant lisez le tarif, que de nuances de prix correspondant à combien de places différentes! Les charges qui pèsent sur chacun sont mathématiquement proportionnées à la dose d'aisance, de commodité dont il jouit, et si nous avions à proposer aux législateurs un modèle pour la péréquation de l'impôt, nous n'en voudrions pas d'autre que cette échelle si habilement graduée par les imprésarios. La civilisation n'est-elle pas, en effet, une fête immense et perpétuelle que le genre humain se donne à lui-même, et ceux-là qui assistent à cette fête du haut de leurs amphithéâtres somptueusement décorés, n'en doivent-ils pas défrayer les dépenses plus largement que la foule qui gronde dans l'arène poudreuse du parterre, ou qui s'agite, comme l'Irlandais de nos jours et l'Ilote de l'antiquité, sans même entrevoir les splendeurs de ce jubilé? C'est ainsi que l'on est amené forcément à placer au-dessus du principe qui veut qu'on frappe chaque citoyen dans la mesure de ses ressources, un autre principe plus grand encore, qui porte en lui la solution à la fois mathématique et paternelle du vaste problème de l'impôt et qui n'est que la loi de la solidarité sociale mise en chiffres. Ce principe entrevu par Montesquieu, confirmé par J.-B. Say, et formulé dans la théorie de l'impôt proportionnel, veut ceci : La taxe qui atteint cette portion de la richesse du pays qui sert à la satisfaction des premiers besoins, doit être infiniment moins lourde que celle supportée par les consommations de luxe. Ainsi, des esprits que l'on a traités de rêveurs et de révolutionnaires, — et nous nous faisons honneur d'appartenir à cette jacquerie financière, — certains esprits ont eu l'audace de penser et de dire que tout homme doit avoir dans ses ressources une partie inviolable, respectée, celle où il puise son existence matérielle et celle de ses enfants. Ce fonds indispensable, qu'on ne saurait atteindre sans commettre un crime pareil à celui qu'on commettrait en diminuant la somme d'air qu'il faut à ses poumons, la somme de liberté qu'il faut à sa conscience, ce fonds ne relève pas de l'impôt c'est le tribut payé à la faim, à la nature. Le prélèvement de la société commence là où la consommation des individus franchit les lignes sévères du besoin pour entrer dans le domaine infini et varié des choses d'agrément>u de luxe- C'est alors que l'impôt doit frapper, et frapper avec une énergie d'autant plus grande, que la consommation est plus facultative, plus futile : de telle sorte qu'au bas de l'échelle l'homme du peuple ne soit pas obligé de partager avec le fisc le morceau de pain que trempent ses sueurs, et qu'au sommet, au contraire, les grands seigneurs, les primadona et les vieilles marquises paient fort cher le droit d'avoir des chevaux pur sang, des rivières de perles et des king-charles. Eu un mot nous ne verrions, avec tant d'autres, aucun inconvénient à ce que la taxe fût de 100 pour 100 pour les mille superfluités qui égaient la vie des privilégiés d'ici-bas, s'il fallait acheter à ce prix le dégrèvement du sel, du vin, des lettres • et nous trouverions fort raisonnable une loi qui, établissant une taxe de 2 pour 100 sur un revenu de 500 francs, grèverait de 3 pour 100 un revenu de 1000 francs, de 6 pour 100 un revenu de 10,000 fr., et ainsi de suite. Si même l'on objectait, ce que l'on a constamment objecté, que nous mentons au grand principe de la proportionnalité des charges, que nous oublions les notions les plus simples de l'arithmétique, nous dirions que la science sociale, opérant sur des éléments sensibles et non sur des abstractions, nedoitpas chercher l'équilibre des charges publiques dans des formules mathématiques, fausses à force de vérité, mais bien dans une appréciation intelligente des droits, des besoins, des instincts de chacun. Vouloir que l'ouvrier qui a lentement accumulé à force de sueurs, de privations un revenu de 500 fr., paie au trésor 50 fr., par la raison que le grand propriétaire jouissant d'un revenu de 50,000 fr., paierait 5000 f., c'est vouloir que parce qu'un homme de vingt ans peut soulever un poids de 200 kilogrammes, un enfant de deux ans soulève un poids de 20 kilogrammes qui briserait ses faibles bras; c'est vouloir l'absurde, l'injuste ; c'est ne tenir compte ni du développement des forces individuelles ni des nécessités sociales. Quoi qu'on dise ou fasse, en effet, il sera toujours plus facile pour le riche de renoncer à des voluptés gastronomiques, que pour le pauvre de renoncer à un pain noir qu'il brise parfois à coups de hache, comme dans les Alpes, comme en Suède, lorsque la faim le presse et que sa dent ne peut l'entamer.
    On a dit, il est vrai,— et sans remuer ici la question si vaste et si compliquée des impôts, il nous est permis d'en dresser l'état actuel et les contours généraux, — on a dit que l'impôt ainsi conçu, tendait, sous des apparences spécieuses, à décourager l'accumulation des capitaux par une sorte de maximum dirigé contre ceux qui grossissent leur fortune et leurs revenus : on a ajouté que, fatal sous ce rapport, notre système était de plus inefficace en ce que les consommations de luxe étant purement facultatives, les classes opulentes les délaisseraient pour éviter l'impôt. À la première accusation je réponds par cette simple réflexion, que s'il est bon de ne pas décourager l'accumulation,— ce qu'un impôt bien établi serait d'ailleurs bien loin de faire, — il est urgent et charitable de ne pas décourager le travailleur en rognant son modique salaire au moyen des octrois, des taxes sur les matières premières, etc. Qui n'aimerait mieux voir s'arrêter dans leur progression géante les fortunes de nos modernes traitants ? qui n'aimerait mieux provoquer le découragement chez des millionnaires avides de nouveaux trésors, plutôt que devoir le malheureux canut en lutte avec le fisc? Quant à l'inefficacité des impôts somptuaires, nous pourrions la réfuter d'un seul mot, en citant l'exemple de l'Angleterre et de quelques autres pays où le trésor prélève des tributs considérables sur la vanité et la frivolité des classes aisées : nous pourrions dire que quelques francs de plus ajoutés par l'impôt à des objets de luxe comme ceux dont nous avons déjà parlé, pèsent bien peu devant la fantaisie d'une grande dame, et qu'un impôt sur les perles n'eût pas empêché Cléopâtre d en boire ni nos cantatrices d'en porter ; mais nous aimons mieux admettre le fait pour vrai et reconnaître que les revenus déserteraient les objets de haut luxe. Eh bien! à nos yeux, la société devrait se réjouir d'un tel résultat : car les fonds qui servaient à commanditer les plaisirs et les soupers fins des grandes villes, s'adresseraient à des consommations plus sérieuses, plus vives, et iraient alimenter de vastes usines, de riches ateliers. Sans anathématiser le luxe, comme le fit l'excellent abbé Pluquet, il est permis de contempler sans douleur cette transmigration si peu probable des capitaux, et de songer qu'un jour pourrait venir où les trésors que la noblesse romaine dissipe dans les bals, les fêtes, les processions somptueuses, serviraient à défricher cette campagne de Rome d'où s'exhalent encore de nos jours, avec l'âme des vieux héros, tant de miasmes destructeurs.
    Et d'ailleurs le système actuel des impôts dans notre France régénérée et libérale ne réalise même pas le programme rétréci de nos adversaires. Ainsi le vin du pauvre acquitte à la barrière le même droit que le vin des plus riches gourmets ; la taxe sur les bestiaux étrangers pèse aussi lourdement sur les faibles épaules de l'ouvrier que sur les robustes ressources des classes aisées; et le sel, que Dieu a jeté, comme la manne, en masses inépuisables sur nos côtes et dans les entrailles de la terre, le sel qu'on arrache aux malheureux paludiers, nous rappelle encore les plus mauvais jours de la gabelle, du quint et du requint. Des taxes oppressives, que toute l'indignation des cœurs honnêtes ne peut faire lever, privent l'indigent de cet aliment précieux et retardent les progrès de notre agriculture, tandis que le trésor prélève à peine quelques deniers sur les produits qui ornent les tables aristocratiques. Est-ce là de la justice, de l'égalité, nous le demandons ? et est-il encore besoin de prouver les scandalesde ce régime, après les pages énergiques écrites par Ricardo, Sismondi, Say, à ce sujet; après les protestations ardentes de la tribune et les émouvantes improvisations de MM. Rossi, Blanqui et Chevalier, au Conservatoire et au Collège de France ? Vous aurez beau dire que les impôts indirects se recommandent par une admirable souplesse, se paient par parcelles minimes aux époques choisies par le consommateur, et grandissent ou diminuent avec ses ressources : ce sont là des sophismes bons tout au plus à satisfaire les employés de l'octroi, les optimistes et les naïfs. Et d'abord, c'est une bien étrange souplesse que celle d'une institution qui s'aggrave chaque jour et ne s'allège jamais. Un ressort souple est celui qui se détend après avoir été tendu ; or, qui se rappelle avoir vu diminuer et surtout annuler des impôts? Cette souplesse est donc analogue à celle du knout, et nous la désavouerons en la baf-fouant, tant que nous verrons des décimes de guerre se perpétuer en pleine paix. Quant à la facilité d'ajourner à volonté l'impôt individuel, nous dirons que là repose encore une erreur grave et dangereuse. Il est bien vrai sans doute que le sacrifice se fait par parcelles; mais il n'est pas vrai que le consommateur puisse choisir l'époque à laquelle il devra l'acquitter, ni que la taxe grandisse ou diminue avec ses ressources, c'est-à-dire avec la consommation effectuée. En effet, la vie a des exigences quotidiennes qu'il faut satisfaire quotidiennement, et s'il est possible d'ajourner au lendemain un plaisir, ou l'achat de quelque, superfluité, il n'en est pas de même des denrées de première nécessité. Celles-là il les faut avoir sous peine de mort, et pour les avoir il faut payer tribut à ce créancier inflexible qui ne fait crédit ni aux larmes ni à la faim, et qu'on appelle l'Octroi. Il faut donc rayer encore de la liste des avantages attachés aux contributions indirectes, ces prétendus accommodements et cette prétendue souplesse. Reste donc maintenant le parallélisme qu'on dit exister entre la consommation elle-même, l'impôt qui la grève, et les ressources de la masse. Rien de plus réel, de plus séduisant au premier coup d'œil, rien de plus faux en réalité. Voici comment : Étant donnée une taxe de 0,05 c. stir un litre de lait, celui qui achète deux litres paiera 0,10 c, celui qui en achète quatre paiera 0,20 c, et ainsi de suite. Notre intelligence va jusqu'à comprendre cela; mais cette taxe en sera-t-elle pour cela-plus équitable, plus régulière, plus proportionnelle, en un mot? Nullement. Pour tous les individus jouissant de revenus fixes le sacrifice fait en faveur de la société sera sans doute le même chaque jour : ce n'est qu'à de larges intervalles, en effet, que s'abaissent l'intérêt des capitaux et la rente foncière. Mais quoi de plus mouvant, de plus capricieux que les salaires de l'ouvrier : aujourd'hui, sous l'influence d'une industrie prospère, ils atteindront un niveau élevé et, le lendemain, si des crises financières, des sécessions menacent la grande ruche populaire, ils diminueront, ils s'anéantiront peut-être ! Une taxe que l'ouvrier supportait aisément avec une rétribution de 3 ou 4 francs par jour, lui paraîtra écrasante alors que cette rétribution ne sera plus que de 2 ou de 1 franc. Or, comme ces variations du tempérament industriel se représentent chaque jour, on voit à quoi se réduit ce rapport tant vanté entre les ressources du citoyen et le tribut qu'il paie à l'État. En réalité ce rapport qui existe pour certaines classes ne l'est pas pour d'autres : il est vrai aujourd'hui, et ne l'est plus le lendemain.
    À quoi on a objecté qu'il faut à tout prix des revenus à l'État, que l'égalité réelle et non fictive demandée par nous est tout simplement une chimère, et qu'il est impossible, par exemple, de déboucher toutes les bouteilles de vin pour savoir si on a affaire à du Johannisberg, à du Porto ou à du Surène. Il faut des revenus à tout prix, sans doute, excepté au prix de l'injuste et des privations de la classe laborieuse qui a besoin de toutes ses forces pour sa rude et incessante tâche, véritable rocher de Sisyphe, qui seulement ne retombe pas. Et quant à l'impossibilité d'asseoir nos contributions sur les données du bon sens, je la récuse d'abord et j'ajoute que les nations ne doivent pas souffrir de l'impuissance des législateurs, ne peuvent pas se contenter] de cette fin de non-recevoir, et qu'elles ont droit d'attendre autre chose de ceux à qui elles remettent le soin de les gouverner. Comment? il serait impossible de proportionner le droit sur le vin à la fortune de celui qui le consomme! Mais que fait-on donc à la frontière pour distinguer nettement entre les graisses de cheval, d'ours, de bœuf, entre les dix ou douze espèces de poils qui paient tribut à la protection? Les douaniers sont-ils doués d'une science universelle en fait de produits, et sauraient-ils classer à l'odorat telle ou telle qualité de graisse, comme un courtier de thés, en Chine, classe par la dégustation les innombrables variétés de cette plante? Eh bien! ce qu'on fait pour ces produits et pour tant d'autres, il serait très-facile de le faire, par exemple, pour les vins. Outre que les vases qui les contiennent affectent des formes très-variées, suivant l'origine et la qualité, formes auxquelles la consommation est habituée et qui, pour les vins du Rhin, le Champagne, le Tokay, sont devenues traditionnelles, il est un moven bien simple; — en dehors de l'entrée en tonneaux qui a ses inconvénients, :—c'est de prélever le droit ad valorem sur le montant des factures ou des lettres de voiture. Le procédé, comme on voit, n'a rien de révolutionnaire, rien d'inquisiteur, et il trouverait une garantie puissante dans la pénalité redoutable qui s'attache à toutes les fraudes commises au préjudice du trésor. Ce serait là une réforme transitoire en attendant le moment où, balayées par le souffle du progrès, les barrières de l'octroi tomberaient avec celles de la douane aux applaudissements de tous. Je ne veux pour [garants de ces applaudissements, que les passages lumineux que M. Horace Say a consacrés à ce problème des octrois dans ses belles Études sur l'administration de la ville de Paris*. Renoncer aux magnifiques recettes que font les caisses municipales avec leurs droits d'entrée, est quelque chose qui peut paraître aussi utopique qu'héroïque : mais il faudra bien y venir le jour où les idées que nous venons d'émettre, et que couvre la sanction de maîtres illustres, auront fait irruption dans l'esprit public ; d'ici là il faudra ramener peu à peu les droits sur les denrées de première nécessité à des tarifs qui semblent légers, même aux plus pauvres : d'ici là il faudra faire violence au trésor, par le raisonnement, pour lui faire adopter ces tarifs modérés, qui seraient son honneur et sa richesse s'il savait s'en servir. Et comme les améliorations s'enchaînent, comme le bien a sa logique ainsi que le mal, la nécessité d'alléger le fardeau qui retombe sur les classes pauvres, conduira à la nécessité de diminuer l'ensemble des charges publiques ; de désarmer ces légions de soldats qui sont un véritable anachronisme à une époque où triomphent les théories de la paix ; d'arracher de nos dépenses toutes les branches gourmandes, de nos industries tous les monopoles, de notre régime économique tous les; abus. Le licenciement de la moitié de l'armée, suivant le mode prussien, n'ôterait rien de leur héroïsme à nos soldats, restituerait à la production des bras vigoureux, et permettrait de faire à la nation la remise de deux à trois cents millions. Or, ce licenciement que tout rend probable, s'effectuera dès l'instant où corn prenant l'amère tristesse de Napoléon à Eylau, on se détournera avec horreur des champs de bataille. La philosophie nous apprend en effet que toutes les fois qu'on creuse la tombe d'un homme on creuse celle d'une richesse matérielle et intellectuelle : la nation perd un citoyen, la famille un ami, l'Économie politique une valeur — et la plus noble de toutes. Si maintenant nous voulions résumer en quelques ligues, nos idées sur la répartition de l'impôt, sur le point où il doit cesser et commencer, nous proposerions, en complétant et élargissant les maximes posées par Sismondi, Smith et Ricardo, les règles suivantes :
    1. L'impôt, pour être régulièrement et solidement assis , doit atteindre surtout les revenus fixes, les propriétés, les différentes branches du travail industriel et commercial, par les contributions directes, les patentes et une application judicieuse de l'income-tax (taxe sur les revenus).
    2. L'impôt, pour être équitable, doit ne s'adresser aux revenus incertains, variables de l'employé, de l'artiste, de l'ouvrier, qu'après avoir épuisé toutes les autres sources de recettes.
    3. L'impôt, pour être réellement proportionnel, doit effleurer seulement les objets de consommation nécessaire pour peser lourdement sur les matières de luxé et d'ostentation. De même. De taxe sur les revenus devra tenir compte non seulement du chiffre des revenus, mais encore de leur destination, et ne pas demander 5 pour cent à un pauvre rentier de 500 fr., comme au Nabab qui reçoit annuellement 500,000 francs.
    4. L'impôt, pour être productif, doit être modéré, et l'être d'autant plus, qu'il atteindra des objets de consommation générale, qui s'adressent surtout aux humbles, aux pauvres.
    De cette manière on attend, pour y puiser, que les richesses du pays soient créées et on n'en tarit pas les sources en accablant le travailleur : de cette manière on est juste tout en étant charitable, charitable tout en étant habile, noble et triple résultat que nous recommandons à nos législateurs. A.F.
  51. M. Ricardo part toujours du principe qu’on est loin de lui accorder, que l’impôt sur les premiers produits, et que l’impôt en nature, comme la dîme, ne tombent pas sur le propriétaire foncier, mais bien sur le consommateur. C’est qu’il admet pour la fixation des prix d’autres bases que la quantité offerte et la quantité demandée de chaque chose en chaque lieu, quoiqu’il n’y en ait point d’autre. C’est sur ce fondement que Smith a justement établi que l’impôt sur les terres, aussi longtemps qu’il n’altère pas la qualité et la quantité des produits livrés à la consommation, n’en fait pas hausser le prix, et par conséquent n’est pas payé par le consommateur. — J.-B. Say.
  52. Si, dans mon Traité d’Économie politique, j’ai dit que l’impôt en nature, avec l’apparence d’être le plus équitable des impôts, en était le plus inégal, c’est après avoir prouvé, d’après Smith, dont je crois le raisonnement bon, que tous les impôts sur les terres, ou sur le produit immédiat des terres, tombent sur les propriétaires fonciers.Or, dans l’exemple cité, le produit net des deux terres, qui est pour l’une de 10,000 fr., et pour l’autre de 4,000 fr., n’est pointée qui compose le profit du fermier, c’est ce qui compose le profit du propriétaire, le fermage : non pas ce que le fermier gagne, mais au contraire ce qu’il paie. J’ai donc été fondé à dire qu’un impôt qui enlève à l’un le quart de ce fermage, de ce produit net, et à l’autre seulement le dixième, est un impôt fort inégal. Si l’impôt en nature tombait sur les profits du fermier ou du cultivateur, non pas en tant que propriétaire , mais en tant que capitaliste industrieux (ce que je ne crois pas ), il serait inégal encore ; car, dans l’exemple cité, un fermier qui ferait annuellement des avances de culture égales à 2,000 fr., paierait 1,000 fr. d’impôts ; et celui qui ferait des avances égales à 8,000 fr., c’est-à-dire qui emploierait une industrie quatre fois plus grande, et ferait en conséquence des profits probablement quatre fois plus considérables, ne paierait aussi que 1,000 fr. d’impôts. — J.-B. Say.
  53. L’auteur met ici en opposition deux impôts supposés ; mais je crains qu’il ne se trompe sur l’effet qu’il leur attribue. Si le gouvernement levait cent quarters de blé sur mille, et continuait à les lever, les neuf cents quarters qui resteraient ne vaudraient jamais plus que neuf cents ; car les cent quarters levés par le gouvernement retourneraient toujours à la consommation, quoique dans l’intérêt du prince. Il y aurait toujours la même quantité produite et le même nombre de consommateurs. Quant à l’impôt sur l’or, je pense, au contraire, que le gouvernement, en raison du monopole de la fabrication des monnaies, pourrait mettre dans la circulation neuf cents onces d’or en monnaie, et les faire valoir autant que mille en lingots. — J.-B. Say.
  54. Nous croyons avoir réfuté cette décourageante doctrine dans un précédent chapitre. A. F.
  55. Il serait très-avantageux pour les propriétaires que l’impôt atteignît les profits du fermier, plutôt que ceux de tout autre capitaliste. En effet, on asseoirait alors sur les consommateurs de denrées agricoles, une taxe qui profiterait et à l’État et aux maîtres du sol.
  56. De plus longues réflexions me font douter de la nécessité où l’on se trouverait d’avoir plus d’argent pour desservir la circulation de la même somme de marchandises, dans le cas où les prix hausseraient par l’impôt et non par les difficultés de la production. Supposons qu’à une certaine époque, en un certain lieu, 100,000 quarters de blé se vendent à raison de 4.V. par quartier, et que, par suite d’une, contribution directe de 8 sch, le prix s’élève à 4 l. 8 sh., je crois que la même masse de numéraire suffirait dans les deux cas. Ainsi, si j’achetais auparavant 11 quarters à 4 l., et que le poids de la taxe me forçât de réduire ma consommation à 10 quarters, il me faudrait la même somme de numéraire, uniquement, car dans tous les cas je paierais 44 l. pour mon blé. La nation consommerait en réalité un onzième de moins, et ce onzième irait augmenter la consommation du gouvernement. L’argent serait prélevé par l’État sur le fermier, mais celui-ci retrouverait les 8 sch. dans la vente de son blé. Aussi cette taxe est-elle réellement une taxe en nature, et n’exige-t-elle aucun excédant de numéraire ; —du moins, cet excédant est-il si faible qu’on peut le négliger sans crainte.
  57. M. Ricardo, dans tout ce chapitre, et dans plusieurs autres endroits de son ouvrage, ne fait pas attention qu’il y a une autre variation de prix qu’une variation purement relative. Pour lui l’argent devient plus cher si dans un achat on donne moins d’argent pour avoir une même marchandise- A ce compte, comme on donne à présent seulement une once d’argent environ pour acheter un volume ordinaire, un Nouveau-Testament, par exemple; tandis que pour se procurer le même ouvrage en l’année 1500, il fallait donner environ deux onces d’argent, il en résulterait que l’argent est devenu plus cher, plus précieux, puisqu’on en donne moins pour une quantité de marchandise pareille. Cependant il n’en est rien. D’autres considérations nous ont appris, au contraire, que l’argent est dix fois plus abondant, et environ quatre fois meilleur marché qu’en 1500. Si l’on donne une fois autant de livres pour un même poids d’argent, il faut donc que les livres aient diminué de prix dans la proportion à peu près de huit à un.
    Il m’est impossible de me livrer ici aux développements qui seraient nécessaires pour faire entendre la différence qu’il y a entre une baisse réelle et une baisse relative des prix ; on les trouve dans mon Traité d’économie politique, liv. II, chap. 4. Ils se réduisent en somme à ceci : la baisse du prix d’un produit est réelle lorsque, avec les mêmes moyens de production, les mêmes frais de production, le même terrain, le même capital, le même travail, on obtient une plus plus grande quantité de produit. Un livre imprimé, comparé avec un livre manuscrit, coûte huit fois moins d’intérêt de capital et de main-d’œuvre : donc il est réellement huit fois moins cher.
    Une once d’argent coûte, en Europe, quatre fois moins d’avances et de main d’oeuvre qu’elle ne coûtait en 1500 ; elle est réellement quatre fois moins chère. La valeur relative de ces deux choses a changé, mais la valeur de l’une n’a pas haussé. Avec la même fortune, avec le même revenu, c’est-à-dire le même fonds de terre, le même capital, le même travail industriel qu’en 1500, un homme peut avoir huit fois plus de livres et quatre fois plus d’argenterie. — J.-B. Say.
  58. Dans la note de la page 129, nous avons fait voir ce qu’il y a de vrai et ce qu’on peut aussi découvrir d’erroné dans cette proposition du savant et profond commentateur de Smith. A. F.
  59. Rien de plus vrai que le contraste offert par le renchérissement des subsistances, et la dégradation des salaires, aux époques de disette. C’est qu’en effet la lutte se trouve alors engagée entre deux faits bien distincts : un fait naturel, physique, qui est la végétation; un fait social, qui est l’offre et la demande des bras : — le premier frappant comme la foudre, le second ne pouvant subir que des transformations lentes, du moins quand ces transformations ne sont pas précipitées, aggravées par les crises de l’industrie, du commerce ou de l’agriculture. Un mois suffit, en effet, pour dessécher la racine des plantes, et frapper de mort les ressources agricoles de tout un pays ; mais il faut des années quand il ne faut pas des siècles pour accroître avec l’industrie la valeur du travail. Un mois suffit pour tripler le prix du blé, mais pour tripler des salaires, il faut de grands efforts, suivis de grands succès. À n’étudier, donc, que les phénomènes économiques d’un petit nombre d’années, l’ascension du prix des subsistances sera, comme le dit M. Buchanan, contemporaine de l’abaissement des salaires ; mais si, élargissant l’horizon, on surveille la marche séculaire du travail, à travers les oscillations infinies et infiniment douloureuses qu’il éprouve, on découvre que sa valeur s’est accrue constamment, et que la même somme d’efforts donne aujourd’hui à l’ouvrier une somme de bien-être, de jouissances bien plus considérables que du temps de la reine Berthe, du roi Arthur ou des Pharaons. Les ognons d’Égypte, le pain noir des Ergastules, les maigres deniers qu’on donnait aux ouvriers du moyen-âge, sont devenus des salaires de 3 à 4 francs ou schillings, et la scène attristée de l’esclavage antique, ou du servage féodal s’est illuminée aux reflets de cette lampe merveilleuse qui est la liberté de penser, de dire et d’agir. Si bien que demain, peut-être, les salaires baisseront dans un pays, pour se relever, après-demain, et puis tomber encore ; mais nous certifions que dans un siècle ils auront définitivement haussé.
    Tout ce que nous pouvons concéder à M. Buchanan, c’est que les travailleurs ne, marchent pas vers le bien-être, comme une flèche vole au but, sans détours, sans déviations : ils y vont à travers mille obstacles, mille sinuosités, mais en réalité, ils y vont.
    Et d’ailleurs, nous ne voyons pas ce que la nature a à faire dans la fixation du taux des subsistances, et en quoi la Providence se mêle de rédiger les tarifs de la Halle ou de Mark-Lane. Nous ne voyons pas surtout en quoi, comme le veut M. Buchanan, comme le prétend Ricardo : Dieu contrarierait ses propres desseins en permettant aux salaires de s’élever dans le rapport du renchérissement des subsistances. Les desseins de Dieu, en couvrant la terre de générations vivantes, n’ont pas été de les affamer ou de les étouffer dans les étaux d’un syllogisme économique. En créant l’homme, il lui a légué la terre pour nourrice, comme en créant l’enfant il a gonflé le sein des mères. Si maintenant les moissons se flétrissent, si les plantes meurent frappées d’innombrables fléaux, si le lait manque aux faibles, et le pain aux forts, il faut voir dans ces faits redoutables, une transgression des lois divines, il faut courber la tête devant ces mornes et implacables énigmes, et non les expliquer par une barbare préméditation de la Providence. En fait, la Providence n’intervient nullement dans de si basses œuvres ; elle permet les famines, les disettes : la force des choses, l’organisation sociale, la logique des événements font le reste, et nous sommes convaincu que Dieu ne s’opposerait nullement à ce que le travailleur eût toujours la même dose d’aliments, — résultat que M. Buchanan trouve incompatible avec ses desseins.
    Il était, comme on voit, fort inutile de faire jouer à la nature un rôle si peu digne d’elle, et d’introduire jusque sur le terrain de l’économie politique ces influences occultes et ces miracles qui ont tant tourmenté les alchimistes et les philosophes. Cela ne convient ni à notre époque, ni à nos esprits, et il suffisait, dans cette circonstance, de l’usage modeste du bon sens.
    Les résultats indiqués par le .judicieux commentateur de Smith, sont, en effet, faciles à expliquer, et nous les avons déjà expliqués plus haut. Ainsi, les subsistances venant à hausser, le travail se ralentit immédiatement dans toutes les branches de la production ; et cela forcément, fatalement, par cette loi de solidarité qui lie toutes les classes de la société. Si les agriculteurs sont misérables, ils achètent moins de vêtements, — ce qui restreint la production manufacturière ; si les tisserands sont misérables, ils consomment moins de pain, moins de viande, moins de yin, — ce qui restreint la production agricole. De là, diminution dans la demande des bras, par conséquent, baisse dans les salaires. Pas m’est besoin des divinités de l’Olympe pour produire et démontrer ces fléaux; pas n’est besoin d’elles non plus pour y porter remède, le progrès des connaissances humaines et des institutions sociales tendant chaque jour à les affaiblir. C’est ainsi que l’amélioration des méthodes agricoles a rendu les disettes infiniment moins fréquentes : c’est ainsi que la rapidité des voies de communication a mis les continents anciens de plein pied avec les continents nouveaux ; c’est ainsi que les pays où les récoltes ont été abondantes peuvent laisser s’épancher ces richesses sur les pays frappés de stérilité, et échanger, dans le langage de la Bible, leurs vaches grasses contre leurs vaches efflanquées ; c’est ainsi que l’égalité des partages tend à assurer à chacun une place au grand festin que donne la terre à ses enfants ; c’est ainsi, enfin : que la liberté du commerce, en élargissant la zone où se puisent les produits, et celle où s’achète le travail, prépare un équilibre futur que troubleront seulement de rares et faibles secousses.
    Sans accorder à ces généreuses réformes des vertus irrésistibles, et en faire une panacée infaillible, nous les croyons infiniment plus puissantes que le manichéisme de Buchanan. Incarnées dans cette association géante qui les fit triompher en Angleterre, à la voix inspirée de Cobden, — apôtre de cette religion de la liberté dont Smith, Condorcet, Rousseau avaient été les révélateurs; inscrites dans les lois commerciales d’un grand peuple, par la main d’un grand ministre, qui a enlevé près de douze cents articles aux tyrannies du fisc, elles ont pénétré dans les intelligences les plus avancées de notre pays, et pénétreront bientôt dans notre code, grâce à la plume incisive et humoristique de M. Bastiat, grâce à la parole tantôt brillante, tantôt grave, tantôt mordante de MM. d’Harcourt, Blanqui, Faucher, Dunoyer, Chevalier, Wolowski, etc., grâce surtout au plus grand de tous les maîtres : l’expérience. Il s’est trouvé de plus que, pour leur début, ces doctrines de liberté ont préservé l’Europe d’une disette effrayante, et de secousses épouvantables. Elles ont payé leur bienvenue dans ce monde en sauvant des milliers de malheureux dont nous entendions déjà le râle en Irlande, en Angleterre, et chez nous-mêmes. Qu’en dit M. Buchanan ? A. F.
  60. M. Buchanan, d’Edimbourg , le dernier éditeur de Smith, et l’un de ses plus dignes interprètes, me paraît avoir ici raison contre M. Ricardo. Il établit que rareté et cherté sont une seule et même chose ; je le pense comme lui. Rareté, en matière de valeurs, ne se prend pas, ne peut pas se prendre dans un sens absolu, mais dans un sens relatif à la demande. Ainsi, quoique l’Angleterre produise plus de grains au dix-neuvième siècle que dans aucun des siècles qui ont précédé, je dis que le blé abonde moins en Angleterre qu’il ne faisait, et que sa quantité n’a pas augmenté autant que le nombre de ses consommateurs ; car, d’après tous les relevés statistiques que j’ai pu consulter, jusqu’à la première année de ce siècle, l’Angleterre, année commune, a constamment exporté du blé, et depuis lors elle en a constamment importé. J’en juge encore sur la législation actuelle de ce pays, où les douanes sont armées, contre l’importation du blé*, et où l’exportation est libre, assuré que l’on est qu’on n’exportera pas du grain d’un pays où il manque constamment, et où il est par conséquent plus cher que partout ailleurs.
    M. Buchanan est donc fondé à dire que chacun des consommateurs, a, pour ce qui regarde le blé, une moins grosse part à consommer, et qu’il la paie aussi cher que si elle était plus grosse.
    Cette législation est nécessitée par la circonstance qu’il y a en Angleterre, dans la réalité, deux pris naturels pour le blé. L’un se compose des frais de production du blé produit par les fonds de terre du pays ; l’autre, des frais de production du blé produit par l’industrie commerciale, du blé que l’Angleterre doit à son commerce. Ce dernier prix est en général plus bas que l’autre ; et si le gouvernement n’ordonnait pas qu’il ne sera versé du blé du commerce qu’autant que le prix s’en élèvera à 80 sch., les cultivateurs ne pourraient soutenir la concurrence des négociants ; ils ne vendraient pas un quarter de grain ce que ce quarter leur coûte : ils abandonneraient cette culture, au moins en partie, et acquitteraient difficilement leurs contributions, leurs fermages et la taxe des pauvres. C’est ainsi que l’autorité publique entretient perpétuellement une espèce de disette factice, un prix monopole, qui, par suite du même système, s’étend à beaucoup d’autres marchandises, rend la vie difficile, et chasse hors de leur terre natale un si grand nombre d’Anglais. Pour être conséquent dans ce système vicieux, en même temps qu’on diminue, ou, ce qui revient au même, qu’on empêche de s’accroître les objets de consommation, il faudrait empêcher de s’accroître le nombre des consommateurs ; mais on n’est point d’accord là-dessus en Angleterre : j’en juge par les contradictions qu’éprouve M. Malthus. L’un n’est pourtant que la conséquence nécessaire de l’autre. On ne peut soutenir que par de mauvais palliatifs une santé politique altérée par des excès qu’on ne veut pas corriger. — J.-B. Say.
  61. Il est impossible d’accorder à l’auteur que la demande du travail reste la même lorsque le travail augmente de prix. Si donc, l’ouvrier quand on le force à payer un nouvel impôt, voulait s’en faire rembourser par ceux qui l’emploient, à coup sûr la demande faite par ceux-ci diminuerait. Il n’y a pas de fait plus constant et mieux expliqué dans toute l’économie politique. — J.-B. Say.
  62. L’effet de l’impôt est nécessairement très-compliqué, parce que les différentes classes sur lesquelles il porte ou qui en font l’avance sont placées dans une foulé de situations variées, plus ou moins avantageuses ou désavantageuses pour en rejeter le fardeau sur d’autres classes. Vouloir décider de l’effet de l’impôt par des principes trop absolus, et sans tenir compte de la multitude de circonstances qui modifient son effet, c’est vouloir, selon moi, arriver à des résultats fort différents de ceux que nous présente l’observation.
    Que l’on mette un impôt sur la fabrication ou les fabricateurs de chapeaux ; que ce soit une patente ou bien une estampille, ou bien un droit sur la matière première, ou le local, ou les ouvriers chapeliers, peu importe ; que ce droit s’élève à 2 fr., je suppose, pour chaque chapeau de 20 fr., qu’arrivera-t-il ? les chapeaux se paieront-ils 22 fr. ? Non ; il faudrait pour cela que la demande restât la même, ce qui n’est pas possible. Les chapeaux se paieront-ils 20 fr. comme auparavant ? probablement non ; il faudrait que les producteurs payassent en totalité l’impôt sur leurs gains ; or cette circonstance, rendant cette production moins avantageuse, diminuerait la quantité offerte deé moyens de production des chapeaux. Pour qu’elle se balance avec la nouvelle quantité qui sera demandée, il faudra peut-être payer non pas 18 fr., mais 19 fr. la totalité des services productifs propres à faire un chapeau ; et l’impôt de 2fr. payé, il se trouvera que le consommateur aura payé 21 fr. un chapeau de la qualité de ceux qu’il payait 20 fr., et que les producteurs auront vendu 19 fr. cette même qualité dont ils obtenaient 20 fr. avant l’impôt que nous avons supposé s’élever à 2 fr.
    L’impôt aura porté en partie sur les producteurs, entrepreneurs et ouvriers, mais dans des proportions fort diverses ; en raison de la diminution de leurs gains, et en partie sur les consommateurs, à cause de l’augmentation du prix, et la production de cet article, omme sa consommation, auront diminué. Avec quelques variations dépendantes de circonstances diverses, c’est à peu près là l’effet de toute espèce d’impôt ; et cet effet, résultat de la nature des choses et du raisonnement qui l’explique suffisamment, ébranle, je le dis avec chagrin, l’édifice que M. Ricardo, non-seulement dans ce chapitre, mais dans quelques autres, élève avec beaucoup d’habileté sur des principes trop absolus.
    M. Ricardo djra peut-être à l’appui de sa doctrine qu’il faut bien que la quantité de travail industriel se proportionne au capital productif de la société; qu’ainsi il ne peut pas y avoir moins de chapeaux produits après l’impôt qu’auparavant ; que la quantité offerte restant la même, le prix n’en peut pas monter, et que s’il y a 2 fr. d’impôt à payer, il faut que ce soit l’entrepreneur seul qui en supporte la perte.
    Je répondrai, en premier lieu, qu’un commerce grevé d’impôts exige, en proportion des quantités produites, plus de capitaux ; en second lieu, qu’une partie des capitaux sorte évidemment d’un emploi qui devient moins avantageux, sans que ce soit toujours pour se porter sur d’autres productions également favorables au bien-être de la.société, et qu’ils en sortent aussi pour être voués à la consommation improductive, à la destruction. Ne voyons-nous pas chaque année, au moyen des emprunts publics, la plupart des gouvernements de l’Europe détruire une partie considérable des épargnes et des capitaux de leurs sujets ? Ils rendent d’une part la production désavantageuse par des impôts exagérés, et d’autre part offrent complaisamment aux producteurs de dévorer à la suite d’un emprunt les capitaux qui, par leur faute, rendent trop peu entre les mains de l’industrie. Le vice nourrit le vice ; et s’il n’y avait pas maintenant en Europe, dans le monde entier, un développement de connaissance et d’activité industrielle supérieur à tous les exemples que nous fournissent les temps historiques, un développement qui fait plus que balancer les maux qui résultent de la mal-administration, il ne tiendrait pas à la politique européenne que la civilisation du monde rétrogradât on ne sait où. — J.-B. Say.
  63. N’y a-t-il point dans tout ce qui précède une confusion entre le fonds destiné à la consommation improductive, à la simple satisfaction des besoins de l’homme, et le fonds destiné à la reproduction, qu’on nomme le capital ?
    Lorsqu’on fait payer à un ouvrier un impôt qu’il ne peut se faire rembourser ni par son maître, ni par le consommateur du produit auquel il concourt lorsque le montant de cet impôt est donné à un courtisan, il est clair que le fonds de consommation du courtisan ou du percepteur est augmenté de tout ce qui est ôté au fonds de consommation de l’ouvrier; les jouissances du premier sont multipliées aux dépens quelquefois des besoins urgents du second ; mais on peut dire, à là rigueur, que la demande des travaux productifs n’est pas diminuée : elle n’est que déplacée On demande, en travaux qui concourent à des objets de luxé, ce que l’ouvrier cesse de demander en bonne nourriture, en bons vêtements, en ameublements commodes.
    Lorsque l’impôt est pris sur le capital, il ne faut pas croire qu’il achète autant de travaux que s’il était demeuré dans cet utile emploi. A la vérité, le gouvernement se sert de son montant pour faire des achats qui remplacent ceux qu’aurait faits cette portion de capital ; c’est-à-dire peut-être de la poudre à canon, au lieu de la laine dont on aurait fabriqué dû drap; mais la poudre à canon ne se reproduit pas par elle-même, tandis que le drap, une fois fabriqué, se vend, et de sa valeur on recommence à acheter de nouvelles denrées dont la production fait travailler de nouveau les producteurs, et le même jeu se renouvelle perpétuellement. Dans ce cas, il ne faut pas dire que le-montant de l’impôt entre les mains du gouvernement réclame autant de travaux industriels qu’entre les mains des particuliers. — J.-B. Say.
  64. M. Say paraît être imbu de l'opinion générale sur ce point. En parlant du blé, il dit : « De là il résulte encore que son prix influe sur celui de tous les autres produits. Un chef d'entreprise, fermier, manufacturier, ou négociant, emploie un certain nombre d'ouvriers, qui tous ont besoin de consommer une certaine quantité de blé. Si le prix du blé augmente, il est obligé d'aug-menter dans la même proportion le prix de ses produits. » Liv. I, chap. xvii. (Note de l'auteur)
  65. Même dans le commerce d’échange et sans faire usage de monnaie, une marchandise peut être chère ou à bon marché. Elle est chère lorsqu’elle est le résultat de beaucoup de frais de production, du service de beaucoup de capitaux ou d’industrie, ou, ce qui revient au même, lorsque beaucoup de capitaux ou d’industrie n’ont donné que peu de marchandise. Lorsque cette marchandise va dans l’étranger, on n’en peut donner que peu en échange de quoi que ce soit ; par conséquent elle ne trouve pas à s’y échanger facilement. C’est ce qu’on appelle ne pas soutenir la concurrence avec les marchandises produites dans ce pays étranger, lesquelles pouvant s’offrir en plus grande abondance dans les échanges, obtiennent la préférence.
    C’est une preuve de plus qu’il y a autre chose que des variations relatives dans les prix, comme toute la doctrine de M. Ricardo semble l’établira — J.-B. Say.
  66. Lorsque, par défaut de consommation, on ne fait plus usage d’un marais salant, les frais qui ont été faits pour l’établir sont un capital perdu, un capital qui ne peut se vouer à aucune autre production. Dans les cas même, ce qui est tort rare, où l’on peut retirer, sans en perdre la majeure partie, ses capitaux d’une industrie dont les frais excèdent les produits, on ne replace pas nécessairement dans l’industrie les portions qu’on en sauve. Souvent on les prête au gouvernement ; on en achète des charges ; on les place dans l’étranger. Les travaux industriels eux-mêmes ne se déplacent pas sans pertes et sans inconvénients. Qui peut dire ce que sont deveunus les ouvriers qui travaillaient aux marais salants auxquels on a été forcé de renoncer ? Et en supposant qu’ils aient pu se transporter ailleurs et apprendre un autre métier, le revenu de leurs bras en a nécessairement souffert ; il y a eu moins de gains faits par leurs travaux industriels ; quant aux chefs de cette industrie, en supposant même qu’ils n’aient pas renoncé entièrement à une production devenue trop ingrate, ils auront du moins réduit leur exploitation ; leurs bénéfices n’auront plus été les mêmes. Ce ne sont donc pas seulement des capitaux et une industrie qui changent de place, mais des capitaux et une industrie diminués et produisant moins. J’ai donc pu dire que lorsque l’impôt est poussé trop loin, il y a des pertes de jouissances et de revenus dont le gouvernement ne fait pas son profit.
    L’impôt prive aussi quelquefois complètement les consommateurs de certains produits que rien ne remplace. Sans les impôts on pourrait se procurer en Angleterre les vins communs du midi de la France pour quelques sous par bouteille. Le peuple d’Angleterre est totalement privé de cette boisson salubre. Lorsque, par suite d’une prohibition ridicule, le sucre valait en France 5 à 6 francs la livre, toutes les femmes en couches, tous les malades de la classe indigente, furent privés en totalité de cette matière si précieuse dans leur situation. La consommation du sucre diminua de moitié, et par conséquent les jouissances provenant de la consommation du sucre.
    Sans doute c’est un principe vrai en soi, qu’en général l’industrie et la production sont en raison des capitaux productifs ; et cependant toutes les observations nous persuadent que les impôts altèrent la production, même avant que la somme des capitaux soit entamée. Il n’est pas prudent, en économie politique, dé s’étayer même du principe le mieux établi, pour en déduire constamment les conséquences les plus incontestables. Les résultats sont modifiés par une foule de circonstances dont l’influence n’est pas moins incontestable, et qu’il est on ne peut pas plus difficile d’apprécier. Heureusement que ces questions ardues ne sont pas celles dont l’application présente le plus d’utilité. Ce qu’il y a de vraiment important dans l’Économie politique, c’est de savoir en quoi consistent les richesses, par quels moyens elles se multiplient et se détruisent ; et sur ces points essentiels, Smith, Buchanan, Maltnus, Ricardo sont heureusement d’accord. — J.-B Say.
  67. La remarque suivante du même auteur me semble également fausse « Lorsqu’on met un droit excessif sur les cotons, on nuit à la production de tous les tissus dont cette matière est la base. Si la valeur totale ajoutée aux cotons par les diverses manufactures s’élève en un certain pays à 100 millions par an, et que les droits réduisent de moitié cette activité, alors l’impôt ravit chaque année à ce pays 50 millions ; indépendamment de ce qu’il fait entrer dans le trésor. » Livre III, chapitre XVIII. (Note de l’Auteur)
  68. Rigoureusement parlant, M. Ricardo, a, dans ce cas-ci, raison contre moi. Certes, si tous les capitaux étaient aussi bien employés qu’ils peuvent l’être, on ne pourrait donner de l’accroissement à une industrie sans retirer à une autre une partie de ses instruments ; mais dans la pratique rien ne se fait avec cette rigueur. Une industrie qui s’élève, et surtout lorsqu’elle se compose de petites entreprises, comme le commerce de la marée, s’élève au moyen d’une foule de petites sommes mises en réserve, et qui n’avaient souvent aucun utile emploi. On les met au jour, on ne craint pas de les hasarder lorqu’une occasion favorable se présente Plusieurs industries comme celle-ci exigent peu de capitaux. La marée ne pouvant se conserver plus de trois ou quatre jours, il faut qu’elle soit revendue presque aussitôt qu’achetée ; elle n’admet pas de longues avances.— J.-B. Say.
  69. M. Say observe « qu’un manufacturier ne peut pas faire payer au consomma-teur tout le montant de l’impôt levé sur sa marchandise, parce que la hausse du prix en diminuera la consommation. » Si cela arrivait, si la consommation diminuait, l’approvisionnement ne diminuerait-il pas promptement aussi ? Pourquoi le manufacturier continuerait-il son commerce, si ses profits tombaient au-dessous du niveau des profits des autres industries ? M. Say paraît avoir oublié aussi dans ce passage la doctrine qu’il a soutenue ailleurs, « que les frais de production déterminent le plus bas prix des choses, le prix au-dessous duquel elles ne tombent pas d’une manière durable, car alors la production s’arrête ou diminue. » Liv. II, chap. 4.
    « L’impôt, dans ce cas, porte donc eu partie sur le consommateur, qui paie le produit plus cher, et en partie sur le producteur, qui, l’impôt déduit, se trouve l’avoir moins vendu. Le trésor public profite de ce que le consommateur paie de plus, et du sacrifice que le producteur est obligé de faire d’une partie de ses profits. C’est l’effort de la poudre qui agit à la foi sur le boulet qu’elle chasse, et sur le canon qu’elle fait reculer. » Liv. III, chap. 8. (Note de l’Auteur).
    J’ai déjà eu occasion de remarquer que M- Ricardo admet trop généralement et sans restriction que les capitaux et l’industrie se retirent d’une production qui ne donne pas des profits égaux aux profits des autres commerces. Dans presque tous les genres d’industrie, il se trouve des capitaux tellement engagés qu’on ne pourrait les retirer de leur emploi sans altérer considérablement leur valeur. Les talents et les travaux industriels eux-mêmes ne changent pas d’objet sans de graves inconvénients. On aime mieux continuer à travailler dans un genre qui-rapporte moins, parce qu’il y aurait plus de perte encore à changer ; et cet effet se perpétue quelquefois un demi-siècle durant, c’est-à-dire tout le temps que dure bien souvent la forme d’administration et le système des contributions.
    Il est impossible de négliger des circonstances qui influent si puissamment sur les résultats ; on risque beaucoup de se tromper quand on n’a les yeux fixés que sur quelques grandi» principes, et qu’on ne veut compter pour rien les modifications qu’ils reçoivent des considérations accessoires. Les circonstances agissent en vertu de principes tout aussi incontestables, et qui, de même que les principes les plus généraux, dépendent de la nature des choses. - J.-B. Say.
  70. A Dieu ne plaise que je veuille qu’aucun Gouvernement manque de parole aux créanciers de l’État; mais si jamais pareil malheur arrive entre Palerme et Edimbourg, on lira en tête de l’édit un beau préambule dans lequel il sera dit : « Attendu que les créanciers de l’État ont prêté, non pour l’avantage général, mais pour retirer un bon intérêt de leurs fonds ; attendu qu’ils ont prêté, non à nous, mais, à des gouvernants qui nous ont précédés, qui non-seulement n’étaient pas nous, mais ont employé cet argent à nous combattre, nous ou le système que nous chérissons ; attendu qu’ils n’ont été guidés par aucun sentiment de confiance, mais plutôt par le désir d’avoir une propriété que l’impôt n’atteint pas, et qu’on peut vendre à la Bourse du jour au lendemain; attendu que la nation n’est point engagée par le vote de législateurs qui se disaient ses représentants, mais qui ne représentaient en réalité que la volonté des ministres occupés du doux emploi de dissiper les fonds de tous ces emprunts, etc., etc. » — J.-B. Say.
  71. M. Robert Hamilton est, à ma connaissance, le premier qui ait averti les Anglais qu’on n’éteint aucune partie de sa dette quand on emprunte d’un côté plus qu’on ne rembourse de l’autre ; qu’il vaut mieux ne rien rembourser et emprunter un peu moins, parce qu’on épargne du moins alors les frais de l’opération. Je regarde néanmoins comme important de voir l’opinion d’un homme aussi capable que M. Ricardo, et qui connaît aussi bien la nature des fonds publics en général, et des fonds anglais en particulier, confirmer entièrement la doctrine du savant académicien d’Edimbourg ; je regarde comme important de voir M. Ricardo nous annoncer que si, au moment d’une nouvelle guerre, le Gouvernement britannique n’a pas remboursé une portion considérable de la dette (ce qui ne s’achemine pas, puisque durant la paix il l’augmente chaque année) ; ou bien s’il ne trouve pas le moyen de faire payer chaque année à la nation la dépense extraordinaire que cette guerre occasionnera (ce qui n’est point possible, puisqu’on a de la peine à trouver de nouveaux impôts pour payer seulement l’intérêt de ces frais extraordinaires) ; de le voir, dis-je, nous annoncer que, sauf ces deux suppositions, qui sont inadmissibles, la banqueroute est inévitable.
    Smith avait dit que les caisses d’amortissement semblaient avoir eu pour objet moins de rembourser la dette que de l’accroître. Mais Hamilton et Ricardo ont creusé ce sujet jusqu’au fond, et y ont fait pénétrer une lumière à laquelle désormais aucune fallacieuse doctrine né saurait résister. M. Ricardo, avec une sagacité admirable, réduit ici l’a question à ses termes essentiels. Contracter une dette, c’est se charger d’un fardeau dont la banqueroute elle-même ne saurait vous libérer, puisque son effet ne serait pas d’augmenter les revenus des particuliers de tout ce que l’impôt lèverait de moins ; mais-seulemeut d’augmenter les revenus des contribuables (qui ne paieraient plus cette portion de l’impôt) aux dépens des rentiers (qui ne la recevraient plus). Et quel est l’effet de ce fardeau inévitable ? de rendre plus dure la condition des habitants du pays, de les exciter à secouer cette importune charge sur les épaules de leurs concitoyens en s’éloignant, en se soustrayant par l’émigration aux privations, aux gênes, aux frais qui résultent de la dilapidation antérieure d’un grand capital. Il prouve que le remède à ce mal ne peut venir que de la restitution de ce capital ; mais pour restituer un capital, il faut l’accumuler lentement en dépensant chaque année moins qu’on ne reçoit. Or, tout homme de bon sens se demande de qui l’on peut attendre cette sage conduite : sera-ce d’un gouvernement intéressé à dépenser, à multiplier le nombre de ses salariés pour multiplier ses créatures? sera-ce de ces salariés eux-mêmes intéressés à conserver leurs places et leur faveur aux dépens des contribuables ? ou bien sera-ce d’une représentation nationale forte et indépendante, intéressée à ménager la bourse du peuple, qui est la sienne ? — J.-B. Say.
  72. « L’industrie manufacturière augmente ses produits à proportion de la demande, et les prix baissent ; mais on ne peut pas augmenter ainsi les produits de la terre, et il faut toujours un haut prix pour empêcher que la consomma-tion n’excède la demande. » Buchanan, tom. IV, pag. 40. Est-il possible.que que M. Buchanan puisse soutenir sérieusement que les produits de la terre ne peuvent être augmentés quand la demande eu devient plus considérable. (Note de l’Auteur.)
    M. Buchanan supposé, je pense, que la tendance qu’a la population à devancer lès moyens de subsistance (V. les raisons irrésistibles qn’en donne Malthus), établit une demande telle, que le prix des subsistances excède toujours ce qui serait rigoureusement nécessaire pour payer les seuls profits du capital et de l’industrie employés à la culture des, terres.C’est cet excédant qui compose le profit du propriétaire foncier, la rente qu’un fermier, consent, à payer, même lorsqu’il n’y a aucun capital répandu sur la terre qu’il loué.
    Le prix des produits territoriaux, comme tous autres, est toujours fixé eu raison composée de l’offre et de la demande ; or, il est clair que dans le cas dont il est ici question, la demandé n’étant jamais bornée, et l’offre l’étant toujours (puisque l’étendue des terres cultivables l’est), le produit des terres doit être à un prix monopole, qui s’élève d’autant plus, que les facultés des consommateurs s’augmentent.
    Il ne faut pas dire que la quantité des terres cultivables n’est pas bornée tant qu’il en reste d’incultes. Si les produits possibles des terres actuellement incultes, soit en raison des difficultés provenant de la distance ou des difficultés provenant des douanes,doivent revenir plus chers au consommateur que le blé qu’il achète au prix monopole de son canton, il est évident que ces terres ne peuvent point, par leur concurrence, faire baisser le blé dans son canton.
    J’avoue d’ailleurs que je ne vois aucun motif suffisant de renoncer à l’opinion de Smith, qui régarde la terre comme un grand outil, une machine propre à faire du blé, quand elle est convenablement manceuvrée, et qui trouvé tout simple que le propriétaire de cette machine, à quelque titre qu’il la possède, là loue à ceux qui en ont besoin. C’est le besoin qu’on a des produits qui est la première source du prix qu’on y met. Si la concurrence des producteurs fait baisser ce prix au niveau des frais de production, ce n’est pas une raison pour que les propriétaires de terres réduisent leurs prétentions au niveau de rien ; car, quoique les fonds de terre n’aient rien coûté dans l’origine, l’offre de leur concours est nécessairement borné, et les bornes de ia quantité offerte sont aussi l’un des éléments de la valeur. — J.-B.Say.
  73. J’aurais voulu que le mot profit eût été supprimé.
    Il faut que le docteur Smith croie que les profits des fermiers de ces vignobles précieux sont au-dessus du taux ordinaire des profits. S’ils ne l’étaient pas, ils ne paieraient point l’impôt, à moins qu’il ne leur fût possible de le rejeter sur le propriétaire ou sur le consommateur. (Noté de l’Auteur.)
  74. Voyez la note précédente.
  75. Tom. III, pag. 355
  76. J’ai distingué dans mon Économie politique les profits du fonds de terre des profits du capital employé à sa culture ; j’ai même distingué, en parlant de ce capital, celui qui a été employé par le propriétaire en bâtiments, en clôtures, etc., de celui du fermier, qui consiste principalement en bestiaux et en avances de frais de culture. Le premier capital est tellement engagé dans la terre à laquelle il a été consacré, qu’on ne peut plus l’en séparer : c’est une valeur ajoutée à la valeur du sol, et qui en subit toutes les chances, bonnes ou mauvaises ; Lorsqu’on est forcé d’abandonner la culture d’une terre, on est forcé d’abandonner les irrigations, les clôtures, et même la plupart des bâtiments qu’on avait faits dans la vue de l’exploiter. Cette portion du capital est donc devenue fonds de ferre. Il n’en est pas de même des bestiaux et des avances de frais ; on retire ces dernières valeurs, on les emploie ailleurs quand on abandonne un fonds de terre. C’est ordinairement cette portion du capital qui appartient au fermier, et qui se retire lorsqu’elle ne rend plus des profits ordinaires.
    Or, je dis que lorsqu’une terre est directement ou indirectement grevée d’impôts, ce n’est pas le profit de l’industrie et du capital du fermier qui en supporte le faix, parce qu’alors ses talents, ses travaux et son argent, qui se sont mis en avant pour un métier où l’on gagnait autant que dans tout autre, cæteris paribus, abandonneraient une terre qui ne leur offrirait plus que des profitsùnfé-rieurs, s’il fallait en déduire de nouvelles charges. Dès lors, au premier renouvellement de bail, il faudrait bien que le propriétaire baissât le prix de son bail ; autrement il né trouverait point de locataires.
    En supposant que l’impôt montât de cette manière, jusqu’à ravir au propriétaire la totalité du fermage, du produit net, je ne vois pas que le fermier, quelque inférieure que fût la qualité des terres, quelque coûteuse que fût la culture, y perdît encore rien, puisqu’il a dû s’arranger pour en être remboursé par les produits avant d’en payer un fermage.
    M. Ricardo me semble demander sur quoi il retiendra le montant de l’impôt dont il fait l’avance, lorsqu’il n’a point de fermage à payer. Mais je n’appelle du nom de fermage ou produit net d’une terre que ce qui revient au propriétaire après que l’impôt est acquitté ou retenu par le fermier. Que si l’impôt ne peut être payé, même avec le sacrifice de tout le produit net ; si le fisc veut avoir encore de plus une portion du profit du capital et du profit industriel du fermier, il est clair que celui-ci quitte la partie, et que nul autre ne voulant prendre sa place pour travailler avec trop peu de profit, ou sans profit, la terre reste en friche.
    M. Ricardo peut dire qu’un certain nombre de terres, à commencer par les qualités les plus mauvaises, devant toujours se trouver dans ce cas, une extension d’impôts doit toujours faire abandonner quelques cultures, diminuer par conséquent la quantité de blé portée au marché, ce qui en fait hausser le prix ; or, du moment que le prix hausse, c’est le consommateur qui paie l’impôt.
    Je réponds, avec Adam Smith, qu’un système durable d’impôts insupportables agit à la manière d’un climat inhospitalier, d’un fléau de la nature : il contrarie la production, et la production des substances alimentaires contrariée entraîne la dépopulation. Le défaut de population excède souvent même, par des causes que découvre l’économie politique, mais qui ne peuvent être développées ici, le défaut dé production des aliments. C’est ainsi que la dépopulation de l’Égypte à excédé le déclin de son agriculture. Il ne faut donc pas être surpris si des terres qu’on laisse en friche ne font pas monter le prix du blé. — J.-B.Say.
  77. Voici l’état actuel de cette législation célèbre que la famine et une crise sociale menaçante viennent de naturaliser en Irlande. Les distributions à domicile ont été supprimées, et cette défense ne fléchit que dans certains cas exceptionnels , où des secours ; habilement distribués peuvent servir à compléter au dehors des salaires insuffisants, et à éviter l’encombrement du Work-house. Il n’est donc plus question ici de mendicité, ni de vasselage, ni d’aumônes dédaigneusement versées par la main du riche : il y a rémunération accordée par la paroisse à des hommes qui lui consacrent leurs efforts, leur temps. Dans te fait, les ateliers de charité, que recommandait déjà l’acte de la 43e année du règne d’Élisabeth, et que les gouvernements modernes se hâtent d’ouvrir aux époques où s’agite le lion populaire, affamé et irrité; ces ateliers, qui n’ont, d’ailleurs, reçu d’organisation définitive qu’en Angleterre, font pour le travail ce que les greniers d’abondance font, ou sont censés faire, pour les subsistances. Ils tiennent de la main-d’œuvre en réserve, et peuvent être appelés des dépôts de salaires. Quand le travail se ralentit dans les manufactures, le flot des ouvriers que la grève jette inoccupés dans les villes et dans les champs, se dirige sur les Work-houses, y pénètre et y séjourne jusqu’au moment où les capitaux redevenus abondants font mouvoir de nouveau les cent bras des machines. Alors le reflux commence, et ce sont les ate liers de charité que désertent les travailleurs.
    Comme agent économique, ce système présente donc des avantages incontestables, car il pose sous l’édifice manufacturier des étais solides et puissants : — comme agent moralisateur, il est peut-être plus recommandable encore. Ainsi l’indigent peut entrer tête haute dans ces asiles où l’attendent, s’il est vigoureux, du travail et des salaires ; s’il est vieux et infirme, des soins, du repos, des salles spacieuses où se réchauffent ses membres glacés ; s’il est enfant, le lait de nourrices émérites, et ces nids tapissés de linge blanc’et qu’on appelle, crèches. Adulte, il reçoit le prix de son œuvre actuelle ; vieillard, le prix des richesses qu’il a préparées et semées pour les générations nouvelles ; enfant, le prix de son travail futur, et peut-être de son génie. Sous le double rapport de la régularisation du mouvement industriel et de la dignité humaine, les Work-houses sont donc une institution salutaire en principe, salutaire en fait; et, s’il est arrivé souvent, comme à Andover, comme en d’autres districts, que l’État ait fait payer cher aux malheureux le secours qu’il leur donne, ou plutôt qu’il échange contre leur temps et leurs sueurs ; s’il est arrivé que, sous prétexte de viande, on leur ait laissé ronger des os et d’infâmes rebuts, et que, sous prétexte de travail, on les ait épuisés avec le ’’tread-mill’’, et abrutis avec cette infernale invention de travail inutile,— sombre reproduction des supplices mythologiques d’Ixion et de Sysyphe ; s’il est arrivé enfin, que ces lieux de refuge aient été transformés en géhennes, ce n’est ni à l’institution elle-même, ni aux législateurs qu’il faut en demander compte. Quelque généreux et sages que soient des ministres, ils ne peuvent faire qu’il ne se glisse dans les rangs des administrateurs des âmes cruelles ou insouciantes, — ce qui revient au même, quand il s’agit de la tutelle des pauvres. Il serait tout aussi absurde de rendre le Gouvernement anglais responsable de ces tristes accidents, que de lui attribuer lés insolences des plus vils limiers de police, ou les fureurs que tels ou tels soudards commettent sur les bords de l’Indus ou du Brahmapooter. La torture est bien sortie du livre le plus doux, le plus miséricordieux, l’Évangile ; comment s’étonner de voir jaillir d’un acte du Parlement des abus et des infamies ? N’y a-t-il pas ici-bas, perdues dans le nombre, des femmes qui portent au front le stigmate des marâtres ? comment n’y aurait-il pas des hommes portant le stigmate dès mauvais directeurs de Work-house ? Sans doute, l’existence qu’on y a faite aux pauvres, n’a pas les douceurs et les joies ineffables d’un Phalanstère, d’une Icarie, d’une Utopie, d’une île de Barataria, ou de toute autre villégiature dessinée à la plume, et bâtie sur le terrain capricieux de l’hypothèse et des souscriptions : sans doute les règlements veulent que le mari soit sépare de sa femme et de ses enfants, et qu’il impose à son âme cette privation momentanée au profit de son corps* ; sans doute, enfin, le Work-house a pris aux yeux du pauvre une teinte morne, une physionomie de geôle qui l’en éloigne souvent ; mais tous ceux qui ont visité ces établissements, et ont suivi attentivement les résultats de la réformé dé 1834, doivent rester convaincus de l’éminente supériorité de la loi actuelle et de l’exagération outrée de la plupart des élégies écrites à l’adresse des dignitaires de Sommerset-Street. Nous en avons parcouru plusieurs, sous le coup de ces préventions que nous prenions pour une philanthropie éclairée, et nous avons été doucement surpris de voir régner partout l’ordre, la propreté, l’abondance, la décence. Certes, dans un asile ouvert à toutes les infirmités, et où l’on peut entendre gémir l’enfant qui naît, à côté du vieillard qui expire, on ne peut .espérer trouver la gaîté, la fraîcheur d’un pensionnat de demoiselles : mais ce qu’on y cherche, c’est un travail modéré, c’est une nourriture abondante, c’est une infirmerie constamment et largement, pourvue ; c’est, en tin mot, une existence assurée. Ces choses, je les ai rencontrées presque partout, et là où elles n’existent pas, le cri de l’opinion, le contrôle des inspecteurs, la rumeur publique les font bientôt rétablir.
    Il est triste, j’en conviens, je le déplore, de vendre au travailleur l’existence matérielle au prix de sa liberté et des joies de la famille ; mais les abus, qui accompagnent tout système de charité légale, sont bien autrement déplorables. Mieux vaut,mille fois les scandales isolés du régime actuel que le spectacle des luttes honteuses que se livraient les paroisses entre elles pour se décharger de l’entretien des indigents, sous prétexte de je ne sais quelles, conditions de domicile : —comme si la charité était une affaire de clocher, et comme si, en passant d’un bourg à un autre, on pouvait perdre le droit d’être secouru par ses frères. — La grande et forte main du pays s’est substituée aujourd’hui, a ces petits égoïsmes locaux ; et si l’on ne voit plus, comme jadis, les pauvres se marier pour percevoir double taxe, des filles estimées d’autant plus précieuses qu’elles ont plus de bâtards à offrir en dot à l’époux, et les enfants pulluler comme autant de titres à la bienfaisance publique -, si l’on ne, voit plus les paroisses acquitter la plus grande partie du salaire des agriculteurs, et les indigents se livrer à ce farniente délectable, à cette flânerie de lazzarone, que M. Gustave de Beaumont nous a dépeints si spirituellement ; en revanche, on ne voit plus les ouvriers honnêtes repoussés impitoyablement des Work-houses, ni une cour d’assises juger en un an 4,700 conflits entre les paroisses et les indigents. Exécuté avec bienveillance, le régime actuel nous paraît donc fort supportable. Il ne présente ni le gaspillage ruineux d’une bienfaisance publique aveugle, ni les caprices de la charité privée, dont il seconde d’ailleurs les généreux efforts, en faisant donner par l’État l’exemple de la sollicitude pour les classes ouvrières. Plus doux, il manquerait à ces deux résultats, et ramènerait l’Angleterre aux dilapidations, et, par suite, aux turpitudes qui grossissent si tristement la fameuse enquête de 1833.
    Personne ne s’avisera certes de trouver barbares, sauvages, des règlements qui créent un abri pour les infirmités sociales, allègent le fardeau des sécessions industrielles, et vont jusqu’à permettre l’usage du tabac dans l’intérieur des Work-houses. Nous avons pu contempler dans une vaste cour, avec un étonnement mêlé de joie, six ou huit vieilles femmes assises, le visage tourné vers un mélancolique soleil dé janvier, et fumant leur pipe sur les débris de leur jeunesse et de leur santé, avec une philosophie digne de matrones indiennes. Nous avons assisté, de plus, dans l’asile de Manchester, à des exhibitions de côtelettes, de légumes, tout à fait rassurantes sur la férocité, des directeurs, et qui nous firent ajourner la malédiction qui leur était destinée. En Angleterre, comme dans la plupart des pays dits civilisés, le vice est donc moins dans le système qui soulage les pauvres, que dans celui qui les crée, dans les vestiges d’aristocratie, de despotisme, de féodalité, qui gênent la libre expansion de la pensée, de la richesse, de l’égalité. Les Work-houses sont les tristes correctifs, du servage, de la douane, des priviléges, des substitutions : supprimez les uns, vous supprimez les autres, et la question du paupérisme touche à sa fin. A. F.
  78. Dans une partie antérieure de cet ouvrage, j’ai établi la différence qui existe entre la rente proprement dite et la rétribution payée, sous ce nom, au propriétaire pour les profits que le fermier a retirés de l’emploi du capital du propriétaire ; mais peut-être n’ai-je pas suffisamment distingué les différents résultats qui seraient là suite des différents emplois de ce capital. Comme une partie de ce fonds, une fois qu’il est employé à l’amélioration de la terre, s’identifie avec elle, et tend à augmenter sa force productive, la rétribution payée au propriétaire pour l’usage de la terre est strictement de la nature dé la rente, et est sujette aux mêmes lois. Que les améliorations soient faites aux frais du propriétaire ou du fermier, on ne les entreprendra pas, à moins qu’il n’y ait une grande probabilité que le profit qui en résultera sera au moins égal à celui qu’on pourrait tirer de tout autre emploi du même capital ; mais une fois ces avances faites, le retour obtenu sera entièrement de la nature d’une rente, et sujet à toutes ses variations. Quelques-unes de ces dépenses cependant n’améliorent la terre que pour un temps limité, et n’augmentent point ses facultés productives d’une manière permanente. Tels sont des bâtiments et autres améliorations périssables qui ont besoin d’être constamment renouvelées, et qui, par conséquent, n’augmentent point le revenu réel du propriétaire. (Note de l’Auteur.)
  79. « Le commerce nous permet d’aller chercher une marchandise dans les lieux où elle existe et de la transporter dans d’autres lieux où on la consomme. Il nous donne donc les moyens d’accroître la valeur d’une marchandise de toute la différence entre les prix courants de ces différentes localités. » — J.-B. Say.
    Cela est parfaitement vrai. Mais comment se crée cette valeur additionnelle ? En ajoutant aux frais de production : 1° les frais de transport ; 2° les profits afférents au capital avancé par le marchand.—La marchandise indiquée par l’auteur haussera de valeur par les raisons mêmes qui font hausser celle de tous les autres produits, c’est-à-dire par le surcroît de travail consacré à leur production et à leur transport, avant qu’elles atteignent le consommateur. Il ne faut donc pas considérer ceci comme un des avantages qui naissent du commerce. En examinant cette question de plus près, on trouve que les bienfaits du commerce se réduisent à nous permettre d’acquérir, non des objets plus chers, mais des objets plus utiles. (Note de l’Auteur.)
  80. On trouve dans le dernier volume dû Supplément à l’Encyclopédie britannique, à l’article : Du commerce et de la législation des céréales, les excellentes observations qui suivent : « Si à une époque future nous devons revenir sur nos pas, il faudra, pour favoriser le passage des capitaux des terrains pauvres à des industries plus lucratives, agir au moyen d’une échelle décroissante de droits. Ainsi on pourrait abaisser annuellement de 4 à 5 sch. par quarter, le droit de 80 sch., qui est actuellement la limite où commence la libre importation des céréales.’Arrivé à 50 sch., on ouvrirait les ports en sécurité, et le système restrictif pourrait être à jamais aboli. Quand ce salutaire événement aura été accompli, il ne sera plus nécessaire d’entrer, par voie de législation, en lutte avec la nature. Le capital et le travail du pays sedirigent sur les branches d’industrie qui répondent le mieux à notre situation géographique, à notre caractère national, ou à nos institutions politiques. Le blé de la Pologne, les cotons de la Caroline s’échangeront contre les produits de Birmingham et lés mousselines de Glascow. Le véritable génie du commerce, celui qui assure à jamais la prospérité d’un pays, est complétement incompatible avec les allures clandestines et timides du monopole. Les peuples de la terre étant comme les différentes provinces du même royaume, doivent retirer de la liberté illimitée des échanges d’immenses avantages locaux et généraux. »
    Tout cet article de l’Encyclopédie britannique mérite une attention sérieuse : bien écrit, savamment pensé, il dénote chez l’auteur une connaissance profonde du sujet. (Note de l’Auteur)
  81. Tout le capital engagé dans la terre, quelle que soit d’ailleurs son importance, doit, à l’expiration du bail, rester au propriétaire, et non au fermier. La rémunération accordée au propriétaire pour l’usage de ce capital lui reviendra toujours sous forme de rente; mais cette rente elle-même cesserait du jour où, avec une quantité donnée de capital, on pourrait récolter sur des terres éloignées plus de blé que sur celles où ont été versés les capitaux. Si la situation du pays exige l’importation de céréales étrangères, si, avec la même somme de frais, on peut récolter 1100 quarters, au lieu de 1000 quarters, il se formera nécessairement alors une rente de 160 l. st. Mais si au dehors on obtient 1200 quarters, la culture indigène sera abandonnée, car elle ne donnera même plus le taux général des profits. Mais quelque forts que soient les capitaux engagés dans la terre, il ne faudrait pas voir dans tout ceci un inconvénient bien grave. Tout capital qu’on dépense aboutit ou doit aboutir à une augmentation de produits : — il est essentiel de ne pas perdre de vue cette considération fondamentale. Qu’importe, dès lors, à la société que la moitié de son capital, ou même que la totalité de ce capital s’anéantisse, si l’on en retire un produit annuel plus considérable. Ceux qui déploreraient la perte du capital dans des cas pareils, me sembleraient sacrifier la fin aux moyens. (Note de l’Auteur.)
  82. Adam Smith dit « que la différence entre le prix réel et le prix nominal des » denrées et du travail, n’est point un objet de simple spéculation, mais peut, au » contraire, être quelquefois très-utile dans la pratique. » Je suis de son avis; mais lé prix réel du travail et des denrées ne peut pas plus être déterminé par leur prix en marchandises, qui est la mesure réelle adoptée par Adam Smith, que par ce qu’ils valent en or ou en argent, qui est la mesure nominale. L’ouvrier ne reçoit un prix réellement élevé pour son travail, que quand avec son salaire il peut acheter le produit de beaucoup de travail. (Note de l’Auteur.)
  83. M. Say (Écon. polit., liv. I, chap. II) conclut que l’argent a aujourd’hui à peu près la même valeur qu’il avait sous Louis XIV, « parce que la même » quantité d’argent achète la même quantité de blé. » (Note de l’Auteur.)br/ > Dans un autre endroit de mon Économie politique, je donne les raisons qui me font croire que, bien que la valeur d’aucune espèce de choses ne soit invariable, la valeur du blé est sur un grand nombre d’années communes la moins variable de toutes. — J.-B. Say.
  84. La valeur est une qualité inhérente à certaines choses ; mais, c’est une qualité qui, bien que très-réelle, est essentiellement variable, comme la chaleur. Il n’y a point de valeur absolue, de même qu’il n’y appoint de chaleur absolue ; mais on peut comparer la valeur d’une chose avec la valeur d’une autre, de même qu’on peut dire qu’une eau où l’on plonge, le thermomètre, et qui le fait monter à quarante degrés, a autant de chaleur apparente que tout autre liquide qui fait monter le thermomètre au même dégré.
    Pourquoi la valeur est-elle perpétuellement variable? La raison en est évidente : elle dépend du besoin qu’on a d’une chose qui varie selon lés temps, selon les lieux, selon les facultés que les acheteurs possèdent; elle dépend encore, de la quantité de cette chose qui peut être fournie, quantité qui dépend elle-même d’une foule dé circonstances de la nature et des hommes.
    La valeur ne peut être mesurée que par la valeur. Si l’on entreprenait de mesurer la valeur des choses par une autre de leurs propriétés, ce serait comme si l’on voulait mesurer leur poids par leur forme ou parleur couleur; mais toute valeur étant essentiellement variable, aucune n’a la qualité nécessaire d’une mesure ;l’invariabilité. Aucune ne peut donc servir à donner une idée exacte d’une autre valeur qui est dans un autre temps ou dans un autre lieu. On ne peut pas dire qu’une chose qui a coûté deux.guinées à Londres, vaut le double de celle qui a coûté Une guinée à Paris, parce que la guinée, lorsqu’elle est à Paris, ne vaut pas ce qu’elle vaut à Londres. On ne peut même pas dire, qu’une chose qui valait à Londres, il y a dix ans, une guinée, a conservé sa même valeur, parce qu’elle s’y vend encore une guinée; car il faudrait pour cela avoir la certitude que, dans Londres même, une guinée ne vaut ni phis ni moins que ce qu’elle valait il,y a dix ans. Or, cette certitude, on ne peut l’avoir.
    Rien n’est donc plus chimérique que de vouloir proposer une mesure des valeurs et un moyen de comparer deux valeurs, à moins que ces deux valeurs ne soient en présence. Alors, en effet, on peut les comparer : chaque chose a son prix courant, qui est là valeur que les circonstances du moment y attachent en chaque lieu. On peut donc dire qu’en un lieu, en un moment donné, une chose dont le prix courant est de cinq, dix, cent fois le prix courant d’une autre chose, vaut cinq fois, dix fois, cent fois autant que cette dernière. Alors toute espèce de chose peut servir de point de comparaison pour estimer la valeur d’une autre chose, pourvu que l’une et l’autre aient un prix courant. On peut donc dire qu’une maison vaut aujourd’hui cinq cent mille hectolitres de blé, aussi bien que 20,000 francs ; et si nous disons de préférence 20,000 francs, c’est parce que nous connaissons mieux en général la valeur de 20,000 francs, que celle de cinq cent mille hectolitres de blé, quoiqu’elle soit la même dans le cas supposé.
    En raisonnant sur l’Économie politique, on est obligé bien souvent de considérer un même objet à deux époques successives, comme lorsqu’on recherche
  85. Toute cette doctrine est puisée dans mon Traité d’Économie politique (liv. II, chap. iv), mais l’auteur en tire une conclusion opposée, c’est-à-dire que la richesse n’est pas la même chose que la valeur, tandis que j’établis que la richesse n’est que la valeur des choses. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’Adam Smith dit dans une circonstance comme Ricardo, et dans beaucoup d’autres circonstances, comme moi. On sent bien que des auteurs d’un si grand sens, et accoutumés à ne juger que d’après l’observation, ne peuvent être divisés sur ce point essentiel que par un malentendu ; or, c’est ce malentendu qu’il faut éclaircir.
    Que la richesse n’est autre chose que la valeur courante des choses qu’on possède, c’est un point de fait. Lorsqu’on veut connaître ses richesses, on fait un état général de tout ce qu’on possède ; on met à la suite de Chaque article le prix qu’on en pourrait tirer si l’on voulait s’en défaire ; et le total compose la richesse qu’on a voulu connaître. Mais il ne faut point perdre de vue les propriétés inhérentes à la valeur, parce que ces mêmes propriétés sont inhérentes à la richesse, qui n’est autre chose que de la valeur. Ces propriétés sont 1° d’être variables, ainsi que je l’ai dit dans ma précédente note : un inventaire n’indique une somme de richesses que pour le temps et le.lieu où il est dressé. Dès te mois suivant peut-être, plusieurs prix auront varié, et il ne sera plus exact. Ces prix sont différents dans la ville voisine ; si l’on s’y transporte avec ses richesses, elles ne seront plus exactement les mêmes. En conclure que ce n’est pas de la richesse, ce serait vouloir conclure que la chaleur n’est pas de la chaleur, parce qu’il fait frais le matin et chaud à midi.
    Ces propriétés sont encore, 2° d’être relatives : c’est-à-dire que dans l’inventaire supposé, si l’évaluation totale de la propriété s’élève à 100,000 francs, Cela ne veut dire autre chose, sinon que la valeur de tous ces objets est égale à la valeur qu’ont, dans le même endroit, vingt mille écus de cinq francs pesant chacun vingt-cinq grammes au titre de 9/10 d’argent fin. De ce que le rapport entre la valeur des effets et la valeur des écus peut cesser d’être la même, il ne s’ensuit pas encore que la valeur ne soit pas de la richesse ; il s’ensuit seulement que dans le moment de l’évaluation telle richesse en effets est égale à telle richesse en argent. Si les effets viennent à baisser de valeur, ou si l’argent devient plus précieux, le rapport ne sera plus le même ; il en résultera seulement que le possesseur des effets sera moins riche par rapport au possesseur de l’argent, ou celui-ci plus riche relativement à l’autre.
    Maintenant, avec ces données, essayons de résoudre la grande difficulté. Comment se fait-il que lorsqu’un objet devient plus abondant, lorsque les bras, par exemple, tombent à moitié prix, je sois tout à la fois moins riche en valeur et plus riche en jouissances ? La somme de mes bas portés a l’inventaire sera moindre, et cependant mes jouissances seront accrues, puisque j’aurai un plus grand nombre de paires.
    Ici l’on fait sans s’en douter une question multiple, c’est-à-dire plusieurs questions dans une seule ; voilà pourquoi il se peut qu’il y ait plusieurs réponses, et que ces réponses soient toutes justes, au moins dans le point de vue sous lequel on considère la question.
    Si vous vous considérez comme possesseur d’une certaine quantité de bas, et que les bas tombent à moitié prix, non seulement relativement à l’argent, mais relativement à toute autre espèce de marchandise, alors cette portion de vos richesses a diminué de moitié Relativement à toutes les autres ; ou, ce qui revient au même, toutes les autres richesses ont doublé par rapport à celle-là. Si vous acquériez en vendant une paire de bas six livres de sucre, vous n’en acquerrez plus que trois : vos jouissances en bas seront demeurées les mêmes.: mais si vous voulez les changer contre des jouissances en sucre, vous n’obtiendrez, plus de ces dernières qu’une moitié de ce que vous auriez obtenu. La somme des moyens de jouissances qui existaient dans la société, n’a ni augmenté ni diminué ; la somme des richesses non plus ; la valeur de toutes les marchandises par rapport aux bas (l’argent compris) a haussé précisément autant que la valeur des bas a baissé ; car, encore une fois, il est de l’essence de la valeur d’être relative. Quand on considère dans les choses une qualité absolue, comme la jouissance qui résulte de leur usage, on n’en considère plus la valeur échangeable. On considère une jouissance, et non plus une richesse.
    Que si vous considérez les bas, non plus comme une marchandise déjà produite, mais comme une marchandise pouvant se produire, et qui, en baissant à la moitié de son ancien prix, vous permet d’en consommer une double quantité, ou, ce qui revient au même, une qualité le double plus belle, sans pour cela faire un plus grand sacrifice, alors vous considérez la valeur des bas dans son rapport avec la valeur de votre revenu, et vous vous trouvez, relativement à ce produit en particulier, le double plus riche que vous n’étiez, puisqu’au moyen du même sacrifice vous obtenez en ce genre une double jouissance.
    C’est en ce sens que, bien que la valeur soit la seule mesure de la richesse, une baisse de prix est une augmentation de richesse, puisque alors votre revenu a doublé par rapport aux bas ; et si les perfectionnements dans les procédés de la production avaient été pareils pour tous les autres produits, votre richesse-revenu serait véritablement double. C’est comme si le fonds d’où vous tirez votre revenu avait doublé, soit que ce fonds fût en terres, en capital, ou bien en talents industriels. Cette doctrine est fort importante ; elle est rigoureusement conforme à la nature des choses, et par conséquent inébranlable, et elle explique des difficultés où l’on s’est perdu jusqu’à présent. — J.-B. Say.
  86. Les deux hypothèses de M. Ricardo me semblent se réduire à ceci :
    Les richesses d’un pays s’augmentent de deux façons : soit lorsque les fonds productifs s’accroissent, soit lorsque, sans être plus grands, ils produisent davantage. Ajoutons-y quelques éclaircissements.
    Par fonds productifs, j’entends les terres productives, les Capitaux productifs, l’industrie productive. M. Ricardo, disciple en cela de Smith, n’entend que le travail. Dans sa première hypothèse, les capitaux accrus par l’épargne entretiendraient un plus grand nombre de travailleurs. Il y aurait plus de choses produites ; mais ces choses étant le résultat de plus de services productifs, seraient dans le même rapport de valeur avec les services productifs. Le pays aurait plus de producteurs (capitalistes ou industrieux), mais aussi il aurait plus de consommateurs. Chacun, avec le même revenu, n’obtiendrait que la même quantité de produits. M. Ricardo regarde cette augmentation de richesses comme la moins désirable.
    L’autre augmentation, en effet, est plus propre à proeùrer à chacun la libre disposition de plus de produits, de plus de jouissances. Elle consiste en un plus grand parti tiré des mêmes fonds productifs ; d’où résulte, sans la moindre diminution dans le revenu, une baisse dans la valeur des produits qui permet à chacun d’être mieux pourvu. (Voyez, madernière note, page 252.)
    Le revenu reste le même quand le fonds productif rend le double de produits, quoique moins chers de moitié. C’est une chose de fa.it que le raisoimement explique. Si par un meilleur, procédé on doublé le produit des terres en pommes de terre, par exemple, si l’on fait produire à chaque arpent cent setiers à 3 fr. au lieu de cinquante setiers à 6 fr., dans les deux cas l’arpent rapporte 300 fr. ; mais dans le premier cas, le produit est à moitié prix, et relativement à ce produit, non-seulement les revenus fonciers, mais tous les revenus sont doublés.
    De même, s’il est question d’un perfectionnement qui fait qu’un capitaldonne un produit doublé ; si, comme il est arrivé dans la fabrication des fils et tissus de coton, des machines valant 30,000 fr. ont donné le double des produits, de ce que la même somme produisait avec autant de travail et des machines moins parfaites, alors les produits de ce capital ont- successivement baissé dé prix par la concurrence. On en, a, eu le double en quantité, qui,, en baissant de prix, ont néanmoins valu autant en somme. Les revenus capitaux n’en ont pas été altérés; mais pour la même somme de revenu, chacun a pu obtenir lèdouble de produits en cotonnades : le public a réellement été le double plus riche relativement aux cotonnades. —J.-B. Say.
  87. Éléments d’Idéologie, c. iv, p. 99. Dans cet ouvrage, M. de Tracy a groupé, d’une manière utile et habile, les principes généraux de l’économie politique, et je suis fâché d’ajouter qu’il y fortifie, par son autorité, les définitions que nous a données M. Say de la valeur, des richesses, et de l’utilité.
  88. J’ai dit que la valeur qu’on met aux choses est la mesure de leur utilité, de la satisfaction qu’on peut tirer de leur usage, en ce sens que lorsque deux choses ont le même prix courant, c’est une preuve que les hommes de ce lieu et de ce temps estiment qu’il y a le même degré de satisfaction à retirer de la consommation de l’une ou de l’autre. Mais j’aurais eu très-grand tort si l’on pouvait inférer de ce que j’ai dit que lorsque le prix d’une chose baisse, son utilité diminue. L’utilité d’une chose qui baisse de prix se rapproche alors de l’utilité de l’air, qui ne nous coûte rien, quoique fort utile.
    Du reste, il n’y aurait pas eu de cercle vicieux à dire que la valeur est la mesure de l’utilité, et l’utilité la mesure de la valeur, si ces quantités suivaient une marche absolument pareille dans leurs variations; ce qui n’est pas. — J.-B. Say.
  89. « Le premier homme qui a su amollir les métaux par le feu n’est pas le créa- teur actuel de la valeur que ce procédé ajoute au métal fondu. Cette valeur est le résultat de l’action physique du feu jointe à l’industrie et aux capitaux de ceux qui emploient le procédé. »
    «.....De cette erreur, Smith a tiré cette fausse conséquence, c’est que toutes les valeurs produites représentent un travail récent ou ancien de l’homme, ou, en d’autres termes, que la richesse n’est que du travail accumulé ; d’où par une seconde conséquence tout aussi fausse, le travail est la seule mesure des richesses ou des valeurs produites. » Ces dernières conséquences, c’est M. Say qui les tire, et non le docteur Smith; elles sont fondées si l’on ne distingue pas la valeur d’avec la richesse ; mais Adam Smith, quoiqu’il ait avancé que la richesse consiste dans l’abondance des choses nécessaires, utiles, ou agréables à la vie, aurait admis que les machines et les agents naturels peuvent ajouter beaucoup à la richesse d’un pays : cependant il n’aurait point accordé que ces objets pussent rien ajouter à la valeur échangeable des choses. — Note de l’Auteur, à quoi M. Say répond :
    De mes dernières notes on peut inférer ma réponse à celle-ci. L’action gratuite des agents naturels, quand elle remplace l’action onéreuse des hommes et des capitaux, fait baisser la valeur des produits. Comme toute valeur est relative, la valeur des produits ne peut pas baisser sans que la valeur des revenus (ou des fonds productifs qui donnent ces revenus) n’augmente. Les consommateurs sont d’autant plus riches, que les produits sont à meilleur marché. J’ai prouvé ailleurs que la baisse des produits provenant d’une économie dans les frais de production n’altérait en rien les revenus des producteurs ; un homme qui parvient à faire par jour deux paires de bas à 3 francs gagne autant que lorsqu’il en faisait une à 6 francs—J.-B. Say.
  90. M. Ricardo,en rapprochant divers passages pris en plusieurs endroits de mes ouvrages, sans pouvoir citer les développements que j’y donne, ni les restrictions que j’y mets, y trouve de l’obscurité et des contradictions. Il peut être fondé; mais a-t-il éclairci cette obscurité ? a-t-il levé ces contradictions ? Si l’on prend le mot richesses dans sa signification la plus étendue, les richesses de l’homme sont tous les biens qui, étant à sa disposition, peuvent, de quelque manière que ce soit, satisfaire ses besoins, ou seulement ses goûts. Dans ce sens, l’air que nous respirons, la lumière du soleil, et même l’attachement de notre famille et de nos amis, sont des richesses. Ce sont des richesses qu’on peut, appeler naturelles.
    Dans un sens plus restreint, et lorsqu’il est question seulement des biens que possèdent un homme riche, une nation riche, on trouve que les richesses sont des choses qui, pouvant satisfaire les besoins et les goûts des hommes en général, n’ont pu devenir leur propriété qu’au moyen de quelques difficultés qu’ils ont vaincues ; d’où il est résulte pour ces choses une valeur, c’est-à-dire la qualité de ne pouvoir être acquises qu’au moyen d’un sacrifice égal à celui qu’elles ont coûté. Si je consens à donner un boisseau de froment pour obtenir deux livres de café ; c’est parce que j’estime que la satisfaction que je me promets de deux livres de café vaut les difficultés qu’il m’a fallu vaincre pour créer un boisseau de froment. Si le propriétaire des deux livres de café pense de même relativement au boisseau de froment, je dis que la valeur échangeable du boisseau de froment est deux livres de café, et réciproquement ; et si l’une ou l’autre de ces choses trouve à s’échanger contre une pièce de 5 francs, je dis que l’une ou l’autre sont une portion de richesses égale à 5 francs ; qu’elles le sont par leur valeur échangeable, et en proportion dé cette valeur échangeable, Valeur échangeable et richesse sont donc synonymes.
    Or, cette richesse ainsi entendue, et qu’on pourrait nommer sociale, en ce qu’elle ne peut exister que parmi les hommes en société, est celle qui fait l’objet des recherches de l’Économie politique*, parce que seule elle est susceptible de s’accroître, de se distribuer et de se détruire.
    Maintenant la grande difficulté est de faire concorder les lois de la richesse sociale, ou de l’Économie politique, avec celles de la richesse naturelle. Lorsqu’un produit se multiplie par le meilleur emploi que nous faisons de nos terres, de nos capitaux, et de notre industrie, il y a plus d’utilité (soit de richesse naturelle) produite, et en même temps la production de la richesse sociale semble être moindre, puisque la valeur échangeable du produit diminue. La richesse sociale ne suit donc pas la même marche que la richesse naturelle : de là les difficultés où se sont perdus Lauderdale et bien d’autres, et les contradictions apparentes que M. Ricardo me reproche.
    Je m’estimerai d’autant plus heureux de le satisfaire, que les mêmes doutes sont nés dans l’esprit d’un homme qui me tient de près par le sang et par l’amitié, et qui les a consignés dans un écrit publié récemment** ; la même réponse servira pour tous deux, non sans quelque avantage peut-être pour les progrès de la science.
    Pour se former une idée juste des choses, je pense qu’il faut se représenter la nature entière, les capitaux accumulés par l’homme, et les facultés industrielles de l’homme, comme le grand fonds où se forment, et duquel naissent toutes les utilités, toutes les richesses naturelles et sociales qui servent à satisfaire plus ou moins complètement à tous les besoins, à tous les goûts des hommes.
    Les portions de ce fonds qui n’ont pas besoin d’être sollicitées, le soleil, par exemple, qui nous fournit une lumière et une chaleur si nécessaires au développement des être organisés, sont des fonds productifs appartenant à chacun de nous, d’une valeur infinie, pour ce qui est de l’utilité qu’on en tire, puisque cette utilité est infinie, inépuisable.
    D’autres fonds, tels, par exemple, qu’un capital productif, n’appartiennent pas à tout le monde. Ils ne peuvent faire leur office que parce qu’ils sont des propriétés : l’Économie politique en assigne les motifs. Leur valeur peut être assimilée à la valeur des fonds naturels, en ce qu’elle est proportionnée à la quantité d’utilité qui peut en naître. Ainsi un fonds capital, territorial et industriel, duquel sont sortis cinquante boisseaux de froment, vaudrait dix fois autant relativement à cette espèce de produit, si, dans un espace de temps pareil, par un perfectionnement quelconque, on parvenait à en tirer cinq cents.
    Il reste à connaître quels sont ceux qui profitent de cette augmentation, ceux qui sont plus riches, non seulement en richesses naturelles, mais en richesses sociales, en valeurs échangeables, de tout cet accroissement d’utilité produite.
    Si, par des causes dont la discussion est étrangère à l’objet de notre spéculation présente, là valeur, échangeable de chaque boisseau de blé se soutient malgré l’augmentation survenue dans la quantité de blé produite, alors l’augmentation de richesse produite est entièrement au profit des producteurs, c’est-à-dire des propriétaires du fonds capital, du fonds territorial, et du fonds industriel, dont il est sorti cinq cents boisseaux au lieu de cinquante. Le revenu provenant de ces portions de fonds a décuplé.
    Si, comme il arrive plus fréquemment, la valeur échangeable de chaque boisseau de blé a baissé en raison de la plus grande quantité qui en a été produite, Je profit obtenu est bien toujours dans la proportion de cinq cents à cinquante ; mais ce profit est fait par la classe des consommateurs, lesquels sont aussi riches de ce qu’ils paient de moins que les producteurs l’auraient été de ce qu’ils auraient vendu de plus. Leur revenu n’a pas décuplé, parce qu’ils ne l’emploient pas tout entier en froment ; mais la portion de revenu qu’ils avaient coutume d’employer en froment a décuplé, et toutes ces portions de revenu ainsi décuplées se monteraient, si elles étaient réunies, à une somme égale à la valeur décuplée du produit, en supposant qu’il n’eût pas baissé de prix. Dans les deux cas, la société à donc joui d’une augmentation de valeurs comme d’une augmentation d’utilité. J.-B. Say.
  91. Il m’est impossible, à voir la persistance avec laquelle Ricardo cherche à établir l’antagonisme prétendu des salaires et des profits, et son impassibilité devant les démentis que l’expérience donne à son système, il m’est impossible, dis-je, de ne pas croire à une confusion dans les idées qu’il remue. Il a beau appeler Ad. Smith à son secours pour le sauver de la réalité qui le combat, il a beau se couvrir de mystères dans certains passages, distinguer entre les hausses momentanées et les hausses prolongées, entasser les observations, prétendre que chaque obole ajoutée aux salaires est une perte pour le manufacturier, nous faire chercher enfin dans les fanges du paupérisme les perles et le luxe du riche, il ne pourra faire que, par la solidarité qui relie les membres de la famille humaine, les souffrances ou les joies des uns ne retentissent, tôt ou tard dans l’âme de tous. Chacune de ces grandes années de crise, qui ont ébranlé les sociétés anglaise, américaine, française, et ont jeté sur la place publique, dans le forum ardent et courroucé, les masses sans travail que vomissaient les manufactures ; chacune de ces années aurait dû enseigner à l’austère économiste que les ouvriers sont la base de l’édifice industriel, et que lorsque la base d’un édifice s’ébranle le faîte est bien près de s’écouler, en d’autres termes, que la ruine frappe en même temps en haut et en bas. D’un autre côté, chacune de ces années radieuses, où l’on vit les débouchés s’agrandir, les capitaux affluer dans toutes les industries pour les vivifier, le travail rouvrir, comme une formule magique, les portes muettes des ateliers, l’abondance secouer de toutes parts sur le monde ses merveilles et ses richesses, chacune de ces années, dis-je, aurait dû lui prouver que si les mauvais jours pèsent sur les chefs et sur les ouvriers, les jours de prospérité ont des récompenses pour tous, sous forme de hauts salaires pour les uns, et de riches inventaires pour les autres. Je ne puis croire que Ricardo se soit tenu assez loin des événements pour n’en pas suivre la marche, et n’en pas comprendre les enseignements, et les événements eussent été pour lui un espoir, et non une sorte d’anathème, si, à mon humble avis, du moins, l’arme du raisonnement et de l’observation ne s’était faussée entre ses mains. Je ne vois pas d’autre moyen d’expliquer comment, toutes les fois qu’il indique une hostilité profonde dans les rangs des travailleurs, les faits répondent au contraire par une union qui n’a rien certainement de la tendre affection que nous promet Fourier entre pages et pagesses, mais qui repose sur l’intérêt individuel, garanti par l’intérêt social, — du moins autant que le permettent toutes les charges qui sous le nom d’octrois, de douanes, d’impôts exagères, de dettes publiques grèvent le producteur et altèrent les contrats économiques.
    Au spectacle du développement merveilleux de l’industrie, des progrès inespérés de la mécanique qui, d’un côté, abaissent chaque jour la valeur courante des marchandises, et de l’autre, provoquent l’accroissement des salaires par l’immensité de la tâche qu’il s’agit d’accomplir et par la demande de travailleurs : au spectacle de cette double impulsion, ascendante pour le prix du travail, descendante pour le prix des produits, le savant auteur des Principes d’Économie Politique n’a pas senti que, loin d’être pour le manufacturier une cause de ruine, l’avilissement graduel de ses marchandises était la base la plus sûre de sa prospérité. Dans le fait, et par une aberration étrange pour un aussi grand esprit,— aberration devant laquelle le respect a même fait longtemps hésiter notre main,— Ricardo a confondu une diminution dans la valeur des produits avec une diminution des profits. Il a vu que, par la concurrence des producteurs, les inventions se succédent chaque jour dans le champ industriel, que les forces mécaniques se retrempent au contact de la science : il a vu que le génie de l’homme, entassant ainsi les produits, luttait de prodigalité avec la nature elle-même, et tendait à faire des richesses sociales un fonds où les plus humbles vinssent puiser à peu de frais ; et cet admirable travail d’égalité, ce nivellement du bien-être, il a cru qu’on ne pouvait l’accomplir qu’en retranchant des profits du manufacturier ce que l’on accordait, par l’abaissement du prix, au consommateur, par la hausse des salaires, aux classes laborieuses. Il n’a pas vu que c’est précisément dans la salutaire action de ce double phénomène que reposent l’avenir de l’industrie et sa prospérité : car c’est ce double phénomène qui appelle la masse à consommer les produits créés, et qui, par conséquent, fait des besoins de tous un étai pour le travail de fous. Dire que parce qu’un fabricant fait à ses ouvriers une part plus large dans la répartition de la fortune publique il diminue d’autant son revenu et ses profits, c’est dire à la fois une chose fausse et une chose décourageante : — décourageante, parce que, ou l’on introduirait la lutte et la haine dans les rangs des travailleurs, ou l’on condamnerait l’ouvrier à un ilotisme barbare et à des salaires minimes, ou l’on convierait le manufacturier à une générosité impossible ; — fausse ; en ce que plus une marchandise diminue de valeur, plus elle appelle la consommation, et plus elle appelle la consommation plus les bénéfices du fabricant se grossissent. Ne nions pas, ne refusons pas, surtout, par amour pour les abstractions, ce miracle perpétuel de la production, qui appelle les plus humbles à la vie physique comme les appelait le Christ à la vie morale.
    Quoi qu’on fasse ou dise, on n’échappera pas à la force des choses; et la forcé des choses veut que le capitaine se dépouille pas en faveur du travail, et qu’avant d’attenter à ses profits, il prélève sur les salaires ce que l’état du marché ne peut plus lui donner. Si donc on voit un manufacturier hausser le prix de la main-d’œuvre, on peut être sûr que ses inventaires ont un aspect rassurant, que ses ateliers sont en pleine activité. Lorsque l’or s’écoule en minces filets au profit des ouvriers, on peut être convaincu qu’il coule à larges flots dans la caisse des chefs d’industrie, et je ne sache pas un seul exemple où l’on ait vu les salaires grandir au sein d’une industrie languissante. « Mais, dira-t-on, ne voyez-vous pas le taux de l’intérêt s’abaisser de toutes parts, tandis que s’élève au contraire, avec la valeur des forcés humaines, celle des subsistances. Ne voyez-vous pas que le producteur hérite des dépouilles du capitaliste, du propriétaire, du rentier, et que, dans ce déplacement de la richesse, les caisses des uns s’emplissent aux dépens des caisses des autres ? » Je reconnais facilement la décadence du rentier et du propriétaire, c’est-à-dire de l’élément oisif de la société. Ils représentent des capitaux inertes qui doivent nécessairement perdre de leur prix au milieu de la multiplication générale des produits et des signes monétaires : et leur fortune présente même quelque chose d’analogue à ces monnaies qui s’usent par le frai, ou bien, — que l’on me permette cette comparaison peu économique — à des habits qui deviennent trop courts pour un corps que le temps développe et grandit. Rien de plus juste et de plus naturel à leur égard ; mais je nie positivement l’autre partie de la proposition, celle qui veut envelopper dans la même déchéance toute cette classe de producteurs qui mettent en œuvre leurs capitaux, commanditent des industries, et font servir leurs sueurs d’hier à féconder leurs sueurs du jour et du lendemain. Pour ceux-là, au contraire, le bien-être s’accroît, et il faudrait pousser bien loin l’esprit de système, pour mettre la position d’un membre de la vénérable confrérie des merciers ou des drapiers du moyen-âge au-dessus de celle des manufacturiers puissants qui remuent des millions dans le Lancashire, à Lyon, à Mulhouse, et qui nous étonnent par le faste de leur existence.
    Sans doute les capitaux se sont multipliés à l’infini et sont allés, en s’épanchant sur le monde, fertiliser, comme de riches alluvions, les contrées les plus pauvres, les plus stériles sous le rapport industriel. Sans doute cette multiplication de la richesse a dû en amener la dépréciation ; sans doute, nous marchons vers une époque où les prodiges de la mécanique, commanditée par le capital, feront de la chaussure, du vêtement, de la nourriture, des choses presque aussi gratuites que l’air, le ciel, le soleil, l’eau, l’électricité : mais qui voudrait proscrire ces bienfaits, et qui ne voit, d’ailleurs, que si les valeurs sociales sont devenues plus nombreuses et ont baissé de prix, elles sont devenues, par cela même, plus facilement accessibles ? Qu’importe à un capitaliste de voir dépérir entre ses mains des richesses, si ces richesses se reproduisent à l’infini ; que lui importe de posséder 100,000 fr., qui lui rapportent 10 p. 0/0, ou 200,000 qui produisent un intérêt de 5,000 fr. ; que lui importe encore de vendre, à frais égaux, dix aunes de brocard à 100 fr. ou vingt aunes à 50 fr. ? Sa situation sera la même, tandis que la société en masse aura hérité de cette abondance qui s’infiltrera peu à peu dans ses rangs les plus infimes. Déplorer cet avilissement des objets de consommation-, ce serait donc déplorer la gratuité des rayons solaires, des forces naturelles, des fleuves; ce serait méconnaître que la valeur est une chose abstraite, une véritable équation établie entré les frais de production et la demande des différents produits, — rien de plus ; ce serait, en un mot, sacrifier là substance à l’attribut, la réalité à l’idéal, et lâcher niaisement la proie pour courir après l’ombre. Loin de s’apitoyer sur la dépréciation des capitaux, il faut donc, au contraire, s’en réjouir au nom de toutes les classes de la société ; car cette dépréciation indique qu’ils se sont multipliés, et cette multiplication indique qu’ils se distribuent à un plus grand nombre d’individus. Qui dit valeur. excessive d’un produit, dit .monopole, consommation ; restreinte, et par conséquent, industrie sans débouchés, sans profits, qui dit valeur infime, dit consommation générale, et par suite, industrie florissante, s’appuyant sur ces bases solides qui sont les besoins de tous. Si bien que l’époque là plus prospère pour la société sera celle où les ateliers; sans cesse en activité, produiront avec une sorte de fièvre; où le travail, partout recherché, obtiendra de forts salaires; où les produits, inondant les marchés, s’y vendront à assez bas prix pour que les plus pauvres y puissent atteindre, et assureront ainsi aux manufacturiers la clientèle des masses, la seule qui, en réalité, puisse commanditer sûrement une entreprise.
    Voilà les conclusions auxquelles eût été conduit Ricardo s’il eût étudié de plus près les faits et en eût fait une analyse plus nette, plus exacte. Il n’eût pas abouti à dire que les profits doivent aller toujours en s’abaissant ; à déplorer la surabondance et l’avilissement des. capitaux : il n’eut pas surtout prêté l’autorité de son nom, de sa forte intelligence, aux sectes sans nombre qui se sont abattues avec fureur sur l’économie politique, pour lui arracher, sous forme de formules dangereuses et désespérées, un acte d’abdication. Dernièrement encore, un écrivain, à l’imagination brillante, qui excelle à parer le clinquant de ses paradoxes d’un style puissant et coloré ; un penseur qui, plongé dans les abstractions transcendantales, ne s’aperçoit pas que dans les sciences comme dans la nature, à force de vouloir s’élever et planer, on arrive à des régions où le vide se forme, et où l’air manque aux poumons, comme là netteté à l’intelligence ; M. Proudhon, — pour le nommer deux fois, — a rangé cette dépréciation graduelle et fatale des produits et des valeurs au nombre de ce qu’il veut bien appeler les contradictions économiques. Il s’est extasié sur cette divergence de phénomènes, qui veut que tandis que la société s’enrichit par la multiplication des produits, elle s’appauvrisse par la dépression de leur valeur : et il a creusé cette anomalie, ou cette autonomie prétendue, avec un acharnement qu’il a pris pour de la profondeur, et qui est tout simplement de la naïveté. Il n’a pas vu, d’une part, que ce jeu des richesses sociales est la chose du monde la plus simple, la plus naturelle, et que la base de toutes les valeurs étant, ici-bas, le travail, il est évident, il est fatal que moins les frais de production d’une marchandise seront élevés, plus fléchira son prix courant, plus elle sera demandée, et plus la production s’agitera pour la répandre de toutes parts. Il n’a pas vu; ensuite, ce qui était bien plus important et plus visible encore, que la société s’enrichit, loin de s’appauvrir, dès que la valeur des choses s’abaisse, parce que cet abaissement est lé signe de leur abondance. Loin donc qu’il y ait anomalie dans cette grande loi de la valeur, il s’y trouve une harmonie salutaire, pleine d’enseignement, et qu’on fie peut méconnaître qu’à force d’arguties, de logomachie et de systèmes systématiques. Dans le fait, ce n’est pas de valeurs que vit la société ; c’est de blé, de vêtements, de meubles, et plus ces choses sont à bas prix, plus une société doit être réputée opulente, parce que plus elle est à même d’en distribuer les bienfaits à tous ses membres. La tendance actuelle de notre époque, de notre industrie, est précisément de réaliser ce beau programme, et de créer, pour ainsi dire, la démocratie des prix et des produits, au profit du consommateur, qui paiera moins cher les marchandises, — de l’ouvrier, dont le travail deviendra plus précieux, — du capitaliste, qui verra grandir ses débouchés. Qu’on mette, d’ailleurs, pour plus de sécurité dans le raisonnement, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Hollande, qui comptent par milliards des richesses dont l’intérêt s’arrête à 6, à 5, à 4, à 3, ou même 2 % ; qu’on mette ces grandes nations en face de ces peuples où de maigres capitaux provoquent l’usure, et donnent des revenus douteux de 10, 20 ou 25 %; qu’on fasse cette comparaison, et, quoi-qu’en dise Ricardo, aidé de M. Proudhon, le choix ne sera pas douteux. A. F.
  92. Adam Smith cite la Hollande comme un exemple de la baisse des profits provenant de l'accumulation des capitaux et de la surabondance de capital affecté à chaque emploi. « Le gouvernement hollandais emprunte à 2 pour cent, et les » particuliers qui ont bon crédit à 3 pour cent. » Mais il aurait fallu considérer que la Hollande est obligée d'importer presque tout le blé qu'elle consomme, et qu'en mettant de forts impôts sur les objets nécessaires à l'ouvrier, elle augmente encore les salaires du travail. Ces faits expliquent assez le taux peu élevé des profits et de l'intérêt en Hollande.
  93. L'expression suivante est-elle tout-à-fait d'accord avec le principe posé par M. Say ? « Plus les capitauv disponibles sont abondants en proportion de l'étendue » des emplois, et plus on voit baisser l'intérêt des capitaux prêtés. » Liv. Il, chap. 8. Si des capitaux, quelque considérables qu'il soient, peuvent toujours trouver dé l'emploi dans un pays, comment peut-on dire qu'ils sont abondants, comparés avec l'étendue de l'emploi qu'ils peuvent trouver ? (Note de l'auteur.)
    M. Ricardo tire ici une conséquence parfaitement juste du principe établi dans mon Traité d'Économie politique, et il explique d'une manière qui me paraît très-satisfaisante la baisse des profits-capitaux, ou intérêts, à mesure que les capitaux s'accroisssent, quoique les emplois se multiplient avec les capitaux. Il est également certain que j'ai eu tort de dire que les capitaux peuvent être plus ou moins abondants par rapport à l'étendue des emplois, ayant prouvé ailleurs que les emplois se multiplient en proportion de l'abondance des capitaux» Les seuls cas où l'observation que j'ai faite après Smith pourrait être réelle, seraient ceux où la production est rendue si désavantageuse, soit en raison des impôts, ou par toute autre cause, qu'aucun produit ne vaut les sacrifices qu'il faudrait faire pour l'obtenir. Il y a bien certainement des produits qui ne se font pas, par la raison que leur prix-courant est inférieur aux frais de leur production. Ne peut-on pas supposer ce cas pour un si grand nombre de produits, que le nombre des emplois de capitaux et de facultés industrielles en soient considérablement réduits ?
  94. Adam Smith dit que, « quand le produit d’une branche particulière d’industrie excède ce qu’exige la demande du pays, il faut bien qu’on envoie le surplus à l’étranger pour l’échanger contre quelque chose qui soit en demande dans l’intérieur. Sans cette exportation une partie du travail productif du pays viendrait à cesser,et la valeur de son produit annuel diminuèrent nécessairement. La terre et le travail de la Grande-Bretagne produisent en général plus de blé, de lainages et de quincailleries que n’en exige la demande du marché intérieur. Il faut donc exporter le surplus et l’échanger contre quelque chose dont il y ait demande dans le pays. Ce n’est que par le moyen de l’exportation que ce surplus pourra acquérir une valeur suffisante pour compenser le travail et la dépense qu’il en coûte pour le produire. » On serait tenté de croire, d’après ce passage, qu’Adam Smith en concluait que nous sommes dans la nécessité de produire un excédant de blé, d’étoffes de laine et de quincailleries, et que le capital employé à leur production ne saurait l’être d’une autre manière. On a cependant toujours le choix de l’emploi à donner à son capital, et par conséquent il ne peut jamais y avoir pendant longtemps un excédant d’un produit quelconque ; car, si cela était, il tomberait au-dessous de son prix nature, et lé capital passerait à un autre emploi plus lucratif. Il n’y a pas d’écrivain qui ait montré d’une manière plus satisfaisante et plus habile que le docteur Smith la tendance qu’ont les capitaux de quitter des emplois dans lesquels les produits ne suffisent pas à payer tous les frais de production et dé transport en y joignant les profits ordinaires. (Note de l’Auteur.)
  95. « Toute espèce d'emprunt public, dit M. Say*, a l'inconvénient de retirer des usages productifs des capitaux ou des portions de capitaux pour les dévouer à la consommation; et de plus, quand ils ont lieu dans un pays dont le gouvernement inspire peu de confiance, ils ont l'inconvénient de faire monter l'intérêt des capitaux. Qui voudrait prêter à 5 pour cent par an à l'agriculture, aux fabriques, au commerce, lorsqu'on trouve un emprunteur toujours prêt à payer un intérêt de 7 à 8 pour cent ? Le genre de revenu qui se nomme profit des capitaux s'élève alors aux dépends du consommateur. La consommation se réduit par le renchérissement des produits, et les autres services productifs sont moins demandés, moins bien récompensés ; la société, les capitalistes exceptés, souffre de cet état de choses. » À la question, « qui voudrait prêter à 5 pour cent par an à l'agriculture, aux fabriques, au commerce, lorsqu'on trouve un emprunteur toujours prêt à payer un intérêt de 7 à 8 pour cent ? » je réponds : tout homme prudent et sensé. Parce que le taux de l'intérêt est à 7 ou 8 pour cent là où le prêteur court un risque, extraordinaire, y a-t-il une raison pour qu'il soit aussi haut dans les endroits où les prêteurs sont à l'abri de pareils risques ? M. Say convient que le taux de l'intérêt tient à celui des profits; mais il ne s'ensuit pas que le taux des profits dépende du taux de l'intérêt ; l'un est la cause, l'autre l'effet, et il est impossible que des circonstances quelconques puissent les faire changer de place. (Note de l'Auteur.)
  96. Dans un autre endroit il s’exprime de la manière suivante : « Quelque extension que la prime puisse occasionner dans les ventes à l’étranger, dans une année quelconque, cette extension se fait toujours entièrement aux dépens du marché intérieur, attendu que chaque boisseau de blé que la prime fait exporter, serait resté dans le marché intérieur, où il aurait augmenté d’autant la con-sommation et fait baisser le prix de la denrée. Il faut observer que la prime sur le blé, comme toute autre prime pour l’exportation, établit sur la nation deux impôts différents : le premier est l’impôt auquel il faut qu’il contribue pour défrayer la prime, et le second est l’impôt qui résulte du prix renchéri de la denrée dans le marché intérieur ; impôt qui, pour cette espèce particulière de marchandise, se paie par toute la masse du peuple, toute la masse devant nécessairement acheter du blé. Par conséquent, à l’égard dé cette marchandise en particulier, le second impôt est de beaucoup le plus lourd des deux… Par conséquent, par chaque 5 schellings pour lesquels le peuple contribue au paie-ment du premier de ces deux impôts, il faut qu’il contribue pour 6 livres sterling et 4 schellings à l’acquittement du second… Par conséquent, l’exportation extraordinaire de blé, occasionnée par la prime, non-seulement resserre chaque année le marché et la consommation intérieure de tout ce dont elle étend le marché et la consommation chez l’étranger, mais encore par les entraves à la population et à l’industrie du pays, sa tendance, en dernier résultat, est de gêner et de comprimer l’extension graduelle du marché intérieur, et par là de diminuer à la longue, bien loin de l’augmenter, la consommation totale et le débit du blé. »( Note de l’Auteur.).
  97. C’est aussi l’opinion de M. Say. Liv. III, chap. 8
  98. Voyez le chapitre de la Rente
  99. Édition anglaise.
  100. M. Say pense que l’avantage des manufacturiers nationaux est plus que temporaire. « Un gouvernement, dit-il; qui défend absolument l’introduction de certaines marchandises étrangères, établit un monopole en faveur de ceux qui produisent cette marchandise dans l’intérieur; contre ceux qui la consomment ; c’est-à-dire que ceux de l’intérieur qui la produisent, ayant le privilège exclusif de la vendre, peuvent en élever le prix au-dessus du taux naturel, et que les consommateurs de l’intérieur, ne pouvant l’acheter que d’eux, sont obligés de la payer plus cher. » Lib. I, chap. 17.
    Mais comment peuvent-ils maintenir constamment leurs produits au-dessus de leur prix naturel, lorsque chacun de leurs concitoyens à la possibilité de se livrer au même genre d’industrie ? Ils sont protégés contre la concurrence des étrangers, mais non contre celle des nationaux. Le mal réel que ressent un pays par l’effet de ces monopoles, s’il est permis de leur donner ce nom, vient, non dé ce qu’ils font hausser le prix courant de ces produits, mais bien de ce qu’ils en font hausser le prix réel et naturel. En augmentant les frais de production, ils sont cause qu’une portion de l’industrie du pays est employée d’une manière moins productive (Note de l’Auteur.)
    M. Ricardo me paraît avoir ici;raison contre moi. En effet, quand le gouvernement prohibe un produit étranger, il ne saurait élever dans l’intérieur les bénéfices qu’on fait sur sa production au-dessus du taux commun des profits; car alors les producteurs de l’intérieur, en se livrant à ce genre de production, en ramèneraient bientôt, par leur concurrence, les profits au niveau de tous les autres. Je dois donc, pour expliquer ma pensée, dire que je regarde le taux naturel d’une marchandise, comme étant le prix le plus bas auquel on peut se la procurer par la voie du commerce, ou par toute autre industrie. Si l’industrie commerciale peut la donner à meilleur marché que les manufactures, et si le gouvernement force à la produire par les manufactures, il force dès lors à préférer une manière plus dispendieuse. C’est un tort qu’il fait à ceux qui la consomment, mais ce n’est pas au profit de ceux qui la produisent. C’est sous ce point de vue que la critique de M. Ricardo est fondée ; mais la mesure que je combats n’en est que plus mauvaise : elle augmente la difficulté naturelle qui s’oppose à la satisfaction de nos besoins, et c’est sans profit pour personne. — J.-B. Say.
  101. Il suffirait de la liberté du commerce pour protéger un pays comme la Grande Bretagne, abondamment pourvu des différents produits de l’industrie humaine, des marchandises propres à satisfaire les besoins de toute société, contre le retour de la disette. Les nations de la terre ne sont pas fatalement condamnées à tirer constamment au sort celle qui, parmi toutes, devra s’éteindre dans la famine. A prendre le globe dans son ensemble, les subsistances y abondent toujours : et pour jouir à jamais d’un riche approvisionnement, nous n’avons qu’à renoncer à nos prohibitions, à nos restrictions, et à cesser de lutter contre les vues bienfaisantes de la Providence. (Article sur la législation et, le commerce des céréales Supplément a l’encyclopédie britannique.)
  102. Les passages suivants ne sont-ils pas en contradiction avec celui que je viens de citer ?
    « Outre qu’en tous pays le commerce intérieur, quoique moins aperçu, parce qu’il est en toutes sortes de mains, est le plus considérable, c’est aussi le plus avantageux. Les envois et les retours de ce commerce sont nécessairement les produits du pays. » Traité d’Économie politique, liv. I, chap. 9.
    « Le gouvernement anglais n’a pas fait atttention que les ventes les plus profitables sont celles qu’une nation se fait à elle-même, parce qu’elles ne peuvent avoir lieu qu’autant qu’il y a, par cette nation, deux valeurs produites : la valeur qu’on vend et celle avec laquelle on achète. » Ibid., liv. I, chap. 7.
    Dans le xxvie chapitre de cet ouvrage, je me propose d’examiner la solidité de cette doctrine. (Note de l’Auteur.)
  103. Outre les gains qu'on peut faire par le moyen d'une utilité, et par suite d'une valeur produite, on peut faire son profit des pertes d'un autre homme. Lorsque cet autre homme est un compatriote,- la nation ne perd ni ne gagne par ce bénéfice porté d'une poche dans l'autre ; lorsque eet autre homme est d'un autre pays, la nation dont le premier fait partie gagne ce que l'autre nation perd.. Je né prétends pas justifier ce gain ; je me borne à établir le fait. — J.-B. Say
  104. Or, c’est précisément ce que Smith n’admet pas, puisqu’il dit qu’il n’a vu si mauvais pâturage d’Ecosse qui ne rapportât quelque revenu foncier à son propriétaire. — J.-B. Say.
  105. Le motif qu’en donne Smith n’a rien qui répugne à ma raison. Partout où il peut croître des denrées alimentaires, il peut naître des hommes pour les consommer. La demande, à coup sûr, va chercher les produits de ce genre, tandis qu’elle ne va pas chercher des houilles ou des bois de construction, lorsque la dépense qu’il faudrait faire pour les conduire au lieu de la consommation en excéderait la valeur. Les démonstrations de Malthus, qui prouvent que la population tend toujours à surpasser les moyens de subsistances, confirment, ce me semble, la manière de voir de Smith. — J.-B. Say.
  106. Qui songe à nier cela, puisque le fermage est le prix annuel du pouvoir productif de la nature, toutes les fois que ce pouvoir est devenu une propriété ? S’il arrive même, dans certains cas, que ce pouvoir ne soit pas payé, cela empêche-t-il qu’il le soit dans d’autres cas ? Cela prouve-t-il que les produits du sol ne seraient pas moins chers si ce pouvoir productif n’était payé dans aucun cas ? — J.-B. Say.
  107. Nous avons fait voir dans une note précédente les transformations radicales subies, depuis l’époque de Smith, par la législation des céréales en Angleterre. A. F.
  108. C’est à bon droit qu’à ne considérer que les intérêts nationaux, Smith fait cas d’un gros ’revenu brut, c’est-à-dire d’une grande masse d’utilité produite. On ne devrait parler de revenu net que lorsqu’il est question des intérêts d’un particulier par opposition à ceux d’un autre. Le revenu net d’un particulier se compose de la valeur du produit auquel il a concouru, soit par son industrie, soit par ses capitaux, soit par ses terres, moins ses déboursés. Mais comme tous les déboursés qu’il a faits sont des portions de revenus qu’il a payées à d’autres, la totalité de la valeur du produit a servi à payer des revenus. Le revenu total d’une nation se compose de son produit brut; c’est-à-dire de la valeur brute de tous ses produits qui se distribue entre les producteurs.
    Cette valeur, après plusieurs échangés, se consommerait tout entière dans l’année qui l’a vu naître, qu’elle n’en serait pas moins encore le revenu de la nation ; de même qu’un particulier qui a 20,000 fr. de revenu annuel, n’a pas moins 20,000 fr. de revenu annuel, quoiqu’il le mange tout entier chaque année. Son revenu ne se compose pas seulement de ses épargnes. — J.-B. Say.
  109. M. Say est de la même opinion qu’Adam Smith. « L’emploi le plus productif après celui-là, dit-il, pour le pays en général, est celui des manufactures et du commerce intérieur, parce qu’il met en activité une industrie dont les profits sont gagnés dans le pays, tandis que les capitaux employés par le commerce extérieur font gagner l’industrie et les fonds de terre de toutes les nations indis-tinctement.
    L’emploi le moins favorable à la nation est celui des capitaux employés au commerce de transport, de l’étranger à l’étranger. » Liv. II, chap.8, § 3. (Note de l’Auteur.)
  110. Si j’osais me permettre de faire une critique générale de la doctrine de M. Ricardo et de sa manière de traiter plusieurs questions d’économie politique, je dirais qu’il donne aux principes qu’il croit justes une telle généralité qu’il en regarde les résultats comme infaillibles. De ce principe, que la classe qui vit de salaires ne gagne que ce qui est rigoureusement nécessaire pour se perpétuer et s’entretenir, il tire cette conséquence, qu’une industrie qui fait travailler sept millions d’ouvriers n’est pas plus avantageuse qu’une industrie qui en fait travailler cinq millions, se fondant sur ce que, dans l’un et l’autre cas, les ouvriers consommant tout ce qu’ils gagnent, il ne reste pas plus du travail de sept millions que du travail de cinq millions. Cela ressemble tout à fait à la doctrine des Économistes du dix-huitième siècle, qui prétendaient que les manufactures ne servaient nullement à la richesse d’un État, parce que la classe salariée consommant une valeur égale à celle qu’elle produisait, ne contribuait en rien, à leur fameux produit net.
    In universalibus latet dolus, a dit Bacon, avec ce bon sens exquis qui l’a fait nommer le Père de la saine philosophie. Lorsqu’on descendra de ces généralités aux réalités qu’il faut toujours prendre pour guides, on trouvera que sur sept millions d’ouvriers tous occupés, il y aura plus d’épargnes faites que sur cinq millions. Ce n’est que dans la classe la plus grossière deasimptes manouvriers que les gains se bornent à ce qui est rigoureusement nécessaire pour perpétuer cette classe. Du moment qu’il y a un talent ajouté aux facultés du simple travailleur, il en résulte une faculté un peu moins commune et moins offerte, circonstance qui ajoute à la valeur du travail qui en résulte. Smith remarque qu’une intelligence remarquable, une probité scrupuleuse dans cette classe, sont payées au delà du taux rigoureusement nécessaire pour perpétuer la famille. Aussi voit-on un très-grand nombre de familles de simples salariés qui font des économies, augmentent leur bien-être et leur mobilier, ce qui augmente la somme des épargnes de la société.
    Mais quand même il serait vrai que de sept millions d’ouvriers tous occupés il ne sortît pas plus d’épargnes que de cinq millions, serait-ce une matière indifférente que de nourrir l’un ou l’autre nombre ? Sous le rapport de la puissance nationale, la population, et une population active et industrieuse, n’est-elle pas une puissance aussi ? Et si quelque Attila barbare, ou même quelque Attila civilisé attaquait un pays populeux, ne serait-il pas plus facilement repoussé que s’il ne rencontrait pour s’opposer à ses armées, que des capitalistes spéculateurs occupés dans le fond de leur comptoir à balancer les prix-courants des principales places de l’Europe et de l’Amérique ?
    Sous le rapport du bonheur, on peut dire de même qu’il y a une plus grande masse de bonheur dans une population de sept millions qui gagne et consomme ce qu’elle gagne, élève sa famille, et jouit de l’exercice de ses facultés, que dans une population de cinq millions.
    H semblerait que l’homme n’est au monde que pour épargner et accumuler ! Il y est principalement pour consommer ce que la nature lui donne gratuitement et ce qu’il acquiert par son industrie. Produire et consommer, voilà le propre de la vie humaine, voilà sa fin principale ; c’est ce que font les nations qui ne s’élèvent ni ne déclinent. Si elles peuvent y joindre des épargnes qui, en grossissant leurs capitaux, étendent leur industrie, c’est une circonstance favorable sans doute, et vers laquelle elles doivent tendre autant qu’elles peuvent ; mais ce n’est pas une condition essentielle de leur existence. — J.-B. Say.
  111. « Il est heureux, dit M. Say, que la pente naturelle des choses entraîne les capitaux préférablement, non là où ils feraient les plus gros profits, mais où leur action est le plus profitable à la société. » Liv. II, chap. 8, § 3. M. Say ne nous a pas dit quels étaient ces emplois qui, tout en étant les plus profitables pour les particuliers, ne le sont pas de même pour l’État. Si des pays, ayant des capitaux bornés, mais des terres fertiles en abondance, ne se livrent pas de bonne heure au commerce» étranger, c’est parce que ce commerce présente moins d’avantages aux particuliers, et qu’il est par conséquent moins avantageux pour l’État. (Note de l’Auteur).
    Ce que M. Ricardo se plaint de ne pas trouver dans mon ouvrage, y est dans un passage que lui-même a cité quatre pages plus haut. Les emplois de capitaux qui, tout en procurant un profit au propriétaire du capital, mettent en valeur les facultés industrielles des gens du pays, ou les facultés productives du sof, augmentent plus les revenus du pays que les emplois qui ne procurent d’autre revenu que le simple profit du capital. Il y a même des emplois de capitaux qui, malgré le profit qu’ils procurent au capitaliste, ne fournissent aucun revenu au pays. Les bénéfices qu’on fait dans le jeu des effets publics, tout bénéfice qui ne saurait être un profit pour l’un sans être une perte pour quelque autre, est profitable pour le particulier qui gagne, sans l’être, pour le pays. —J.-B. Say.
  112. « Les usages de l’or et de l’argent établissent donc en chaque lieu un certain besoin de cette marchandise ; et lorsque le pays en possède la quantité nécessaire pour satisfaire à ce besoin, ce qui s’introduit de plus, n’étant recherché de personne, forme des valeurs dormantes qui sont à charge à leurs possesseurs. » — J.-B. Say, liv. I, chap, 17.
    Dans une autre partie du même chapitre, M. Say dit que si, pour les communications intérieures d’un pays, il fallait l’emploi de mille voitures, et qu’on en possédât quinze cents, tout ce qui excéderait les mille serait inutile ; et de là il conclut que si un pays possédait plus que la quantité nécessaire de monnaie, l’excédant resterait sans emploi. (Note de l’Auteur).
  113. Cet exemple devrait suffire, ce semble, pour convaincre l’auteur que la base de toute valeur est, non pas la quantité de travail nécessaire pour faire une marchandise, mais le besoin qu’on en a, balancé par sa rareté. Le travail, ou en général les frais de production, sont une difficulté à vaincre qui borne la quantité d’une marchandise qu’on peut apporter sur le marché, et c’est en ce sens qu’ils sont un des éléments de la valeur des choses. Mais quand cette rareté est volontaire, l’effet est le même- J.-B. Say.
  114. Tout ce que je dis des monnaies d’or est également applicable à celles d’argent, et il serait inutile de les désigner toutes les deux à tout propos. (Note de l’Auteur).
  115. Cette vérité aurait pu être énoncée par dix auteurs judicieux, et néanmoins être révoquée en doute par autant d’imbéciles, si ce qui est arrivé dans ces derniers temps aux billets de la banque d’Angleterre n’était venu confirmer l’assertion, par un mémorable exemple. Le gouvernement anglais ne pouvant, en 1797, rembourser à la Banque les avances que cette compagnie lui avait faites, l’autorisa à faire une véritable banqueroute, qui dure encore, et à ne pas payer ses billets payables à vue. Malgré ce manque de foi, et quoique la Banque n’ait point de valeur réelle à offrir pour gage de ses billets (car les engagements du Trésor ne sont que des promesses), nous avons vu récemment les billets de banque remonter au pair des espèces monnayées, non, comme on affecte de le dire, à cause du crédit du gouvernement et de l’esprit national des Anglais qui s’obstine à soutenir la valeur des billets (tout leur esprit national n’en pourrait empêcher la dépréciation si la somme grossissait), mais tout simplement parce que les besoins de la circulation exigent un agent de la circulation qui se monte à une certaine somme, c’est-à-dire à une somme qui égale la valeur courante d’une certaine quantité d’or ou d’argent ; or cette somme paraît avoir été peu excédée par les émissions de la banque d’Angleterre et des banques de province. C’est une des belles expériences qui aient été faites depuis le commencement de ce siècle en Économie politique, et il s’en prépare d’autres qui ne seront pas moins important tes — J.-B, Say.
  116. « Dans les marchés que le gouvernement conclut avec les particuliers, et dans ceux que les particuliers concluent entre eux, une pièce de monnaie n’est reçue, quelque dénomination qu’on lui donne, que pour sa valeur intrinsèque, accrue de la valeur que l’utilité de son empreinte y ajoute. »— J.-B. Say, liv. I, chap. 21, §4.
    « La monnaie d’argent est si peu un signe, que les pièces de monnaie perdent de leur valeur en s’usant par le frottement ou par la friponnerie des rogneurs d’espèces; toutes les marchandises augmentent nominalement de prix en pro-portion de l’altération éprouvée par elles; et si le gouvernement fait une refonte équitable et rétablit dans chaque pièce la quantité de métal fin qui s’y trou-vait dans l’origine, les marchandises reprennent le prix qu’elles avaient alors, sauf les variations qui ont pu avoir lieu dans la valeur de ces marchandises, par des circonstances qui leur sont particulières. ». — J.-B. Say, liv. I, chap. 21, § 6. (Note de l’Auteur.)
  117. Toutes les lignes renfermées dans les guillemets sont extraites d’un pamphlet intitulé : Projet d'une Circulation monétaire économique et sûre. Ce pamphlet a été publié par moi, en 1810. (Note de l'Auteur.)
  118. Le prix de 3 l.17 s., que nous avons indiqué ici, est, nécessairement, un prix arbitraire : il y; aurait peut-être d'excellentes raisons pour le fixer un peu plus haut ou un peu plus bas. En disant 3 1.17 s., j'ai seulement voulu éclaircir le principe. Le prix devrait être conçu de manière à ce que le possesseur de l'or trouvât de l'avantage à le vendre à la Banque plutôt qu'à le faire monnayer par l'administration.
    La même observation s'applique à la quantité désignée de vingt onces. Il pourrait être tout aussi convenable de la porter à dix- ou à quinze.
  119. Nous ne saurions donner de ce curieux et grave épisode financier un historique plus net et plus complet, que celui dont M. M. Culloch. a enrichi son édition d’Ad. Smith, et dont nous puisons la traduction dans la belle édition française de M. Blanqui. On sent, que ce morceau a été écrit sur la brèche, au spectacle des banques américaines qui s’écroulaient par centaines, des banques provinciales qui chancelaient avant de tomber, et d’un système, de crédit qui menaçait de couvrir de ruines le sol de l’Angleterre, déjà travaillé par la crise industrielle, la disette et les soulèvements politiques. On pourra reconnaître, dans les lignes qui vont suivre, combien les événements portent secours, aux saines théories, on y pourra voir les mêmes principes, les mêmes vérités, écrites avec des catastrophes et des faillites par la main du temps, et avec des mots et des phrases par les penseurs ; car la logique de l’esprit humain n’est si grande que parce qu’elle pressent et devance la logiquedes faits : — « La crise la plus importante dans l’histoire de la circulation du papier dé la Grande-Bretagne eut lieu en 1797. En partie par suite des événements résultant de la guerre où nous étions alors engagés, des prêts à l’empereur d’Allemagne, des traites faites sur le trésor par les agents anglais au dehors, et, en partie^ et principalement peut-être, par suite des larges- avances accordées au gouvernement par la banque d’Angleterre, le change devint onéreux en 1795, et, cette année, ainsi que les années suivantes, il fut demandé à la banque des quantités énormes en espèces. Il n’est pas douteux cependant que la dernière crise ne fût entièrement due à des causes politiques. Des bruits d’invasion, et même de descentes qui auraient eu lieu sur fies côtes, acquirent une certaine gravité pendant la fin de l’année 1796 et le commencement de 1797. Cette alarme provoqua chez beaucoup de particuliers, mais surtout chez les petits fermiers et les marchands en détail, un vif désir^de convertir là plus grande partie possible de leur fortune en espèces. Une foule redoutable se précipita sur la plupart des banques de province ; et la banqueroute de quelques-uns de ces établissements à Newcastle, ainsi qu’en d’autres parties du royaume, imprima une force nouvelle à la première paniquera banque d’Angleterre fut assaillie de tous les points du territoire par des demandes d’argent, et le fonds d’espèces et de lingots renfermés dans ses coffres, qui s’était élevé en mars 1795 à 7,940,000 livres, se trouvait réduit, le samedi 25 février 1797, à 1,272,000 livres, avec la perspective d’une violente irruption pour le lundi suivant. Dans cette douloureuse circonstance, le conseil privé se réunit et décida que les paiements en espèces seraient suspendus à la banque jusqu’à ce que le Parlement eût pu statuer. A cet effet, un Ordre du conseil fut promulgué le dimanche 26 février 1797.
    « Aussitôt que commença la-suspension, les principaux négociants, banquiers et armateurs de Londres signèrent la résolution expresse d’accepter les billets de la banque d’Angleterre, et se portèrent caution des efforts qu’ils tenteraient pour les faire accepter des autres. Cette résolution prise conformément à l’état officiel des affaires de la banque qui fut rendu public, et jointe à l’emploi de ses billets dans les paiements publics, prévint toute interruption dans leur circulation ; et, grâce à la modération qui présida aux émissions, ils continuèrent pendant trois ans à être parfaitement équivalents à l’or.
    « La première baisse dans la valeur des billets de banque comparés à l’or commença vers la fin de 1800. Les faibles récoltes de-cette année amenèrent une exportation considérable de métaux précieux ; mais au lieu de diminuer leurs émissions, comme le leur ordonnaient les vrais principes, et comme ils eussent été obligés de le faire dans le cas où on leur eût imposé l’obligation de payer en argent, les directeurs ajoutèrent encore à la quantité de leurs billets existants, et la conséquence immédiate fut que ceux-ci subirent une dépréciation de 8 pour 100 comparés avec l’or. Mais bientôt après ils reprirent leur valeur ; et de 1803 à 1808 inclusivement, ils n’offraient plus qu’un escompte de 2 livres 13 scb. 3 deniers pour 100. En 1809 et 1810 cependant, les directeurs parurent avoir méprisé tous les principes qui avaient jusque là gouverné leurs émissions. La quantité moyenne de bank-notes en circulation, qui n’avait jamais dépassé 17 millions l/2, ni été au-dessous de 16 millions 1/2 dans aucune des années de 1802 à 1808 inclusivement, s’éleva en 1.809 à 18,927,833 livres,et en 1810 à 22,541,523 livres. Les émissions des banques de province s’accrurent dans un rapport encore plus grand, et comme il ne se manifesta pas qui développement relatif dans les affaires du pays, l’escompte sur les bank-notes s’éleva, de 2 lïv. 13 sch. 2 deniers vers le commencement de 1809, à 13 livres 9 schellings 6 deniers en 1810. Cette chute extraordinaire dans la valeur du papier comparée à celle de l’or, jointe comme elle le fut à une baisse égale dans le change, excita au plus haut point l’attention, et en février 1810, un comité de la Chambre des communes fut désigné pour rechercher les causes du haut prix des lingots d’or, et de l’état du change. Le comité consulta plusieurs négociants et banquiers, et sou rapport, principalement rédigé par, M. Francis Horner, renferme une habile réfutation des chiffres et des doctrines posés par ceux qui soutenaient que la baisse du change et le haut prix des lingots devaient être entièrement attribués à nos dépenses au dehors et à l’état spécial de nos.relations avec les autres puissances, et ne tenaient nullement aux quantités additionnelles de papier qui,étaient venues grossir la circulation. Mais la Chambré des communes refusa de sanctionner le projet par lequel le comité invitait la banque à reprendre ses paiements en espèces au bout de deux ans. Aussi, en mai 1811, époque à laquelle les guinées emportaient couramment une prime, et où les bank-notes éprouvaient un escompte avoué de plus de 10 pour 100 comparés aux lingots d’or, la Chambre des communes adopta, à une grande majorité, la résolution proposée par M. Vansittart (actuellement lord Bexley), déclarant que les engagements de la banque d’Angleterre avaient été jusqu’alors, et étaient encore en ce moment considérés dans l’opinion publique comme équivalents à la monnaie légale du royaume.
    « Cette résolution, tellement extraordinaire qu’elle était contraire au simple bon sens, dégagea les directeurs de la banque de toute crainte relativement à l’intervention du Parlement, et les encouragea à accroître le nombre de leurs billets en circulation. Les émissions des banques provinciales s’augmentèrent encore plus rapidement que celles de la banque d’Angleterre. La facilité d’être admis à l’escompte fut telle, que des individus qui pouvaient à.peine payer le timbre de leurs billets réussirent très-fréquemment à obtenir de vastes capitaux ; et comme ils ne risquaient rien personnellement,’ils se livrèrent audacieusement aux spéculations les plus hasardées. M. Wakefield, dont la position lui offrit tant d’occasions de recueillir des renseignements exacts, informa le comité d’agriculture, en 1821, que « jusqu’à l’année 1813, il existait des banques sur presque tous les points du territoire, qui forçaient l’entrée de leur papier dans la circulation au prix d’énormes dépenses pour elles-mêmes, et, en beaucoup de cas, aux prix de leur ruine. » Et parmi les diverses réponses qui furent adressées aux enquêtes du conseil d’agriculture en 1816 par les citoyens les plus intelligents des différents districts du pays, il en est à peine une dans laquelle l’émission exagérée des billets de banque ne soit pas particulièrement désignée comme l’une des causes prédominantes de la hausse, sans antécédent encore, qui avait atteint les rentes et les prix.
    « Le prix du blé s’était élevé à un chiffre extraordinaire pendant les cinq années qui finirent en 1813. Mais partie en raison de la brillante récolte de cette année, partie, et principalement peut-être par suite de l’ouverture des ports hollandaiset du renouvellement des relations avec le continent, les prix .fléchirent considérablement vers la fin de l’année 1813 et le commencement de 1814. Et cette baisse ayant produit un manque de confiance, et répandu l’alarmé parmi les banques de province et leurs clients, détermina une destruction de papier de province qui n’a pu être égalée que par celle de 1825. En 1814, 1815 et 1816, on ne vit pas moins de 240 banques suspendre leurs paiements ; 89 accusations de banqueroute furent lancées contre ces établissements, et cela dans le rapport d’une accusation contre 10 1/2 banques de province existant en 1813. Les faillites qui s’ouvrirent alors furent les plus désastreuses, car elles atteignaient principalement les classes ouvrières, et dévoraient ainsi en un moment les fruits d’une longue vie de travail et d’économie. Des milliers d’individus, qui avaient en 1812 rêvé l’aisance, se trouvèrent dépourvus de toute véritable propriété, et plongés, comme par enchantement, sans qu’il y eût faute de leur part, dans l’abîme de la pauvreté.
    « La destruction du papier des banques de province en 1814,1815 et 1816, en réduisant la masse totale mise en circulation, éleva sa valeur, en 1816, à une presque égalité avec l’or. Et cette hausse ayant matériellement facilité un retour aux paiements en espèces, on commença à être généralement convaincu de l’opportunité qu’il y aurait à rapporter le décret sur les paiements en argent de la banque d’Angleterre. Ceci fut effectué en 1819 par l’acte 59 de Georges III, chap. 78, communément appelé bill de Peel, parce qu’il avait été proposé et obtenu à la Chambre des communes par sir Robert Peel.
    « On sera justement étonné que, malgré la leçons sévères des banqueroutes de 1793, 1814, 1815 et 1816, occasionnées d’une manière si funeste par le système des banques de province, il ne fut fait aucun pas en 1819, même après la reprise des paiements en espèces pour reconstituer ce système et le fonder sur des bases plus solides. Les nations sont des écoliers lents et rétifs, et il semble qu’une expérience complémentaire était nécessaire pour convaincre le parlement et le peuple d’Angleterre qu’il existait quelque chose de défectueux dans un système qui, dans deux circonstances antérieures, avait inondé le pays de banqueroutes, et qui décernait à tout individu, même pauvre ou sans principes, mais qui se sent porté à être banquier, le droit d’émettre des billets qui serviront comme monnaie dans les transactions habituelles de la société. La crise qui survint en 1825 et 1826 fut le résultat naturel de cet état de choses, et eût pu être prévue par tout individu instruit des principes sur lesquels doivent se baser les opérations des banques, ou de l’histoire précédente de ces banques dans le pays.
    « Ces événements persuadèrent enfin le Parlement et le public de ce dont ils eussent dû être convaincus longtemps avant, c’est-à-dire que le système des banques privées en Angleterre et dans les Galles était au plus haut degré faible et vicieux, et qu’il était impérieusement nécessaire de le réformer et le fortifier. Dans ce dessein, l’acte de 1708, limitant le nombre des associés d’une banque à six, fut.rapporté avec le consentement de la banque d’Angleterre. Permission fut accordée d’établir des joint-stock banks, banques à fonds réunis ou par actions, composées d’un nombre illimité d’actionnaires , pour l’émission de billets payables, sur lous les points du territoire, mais au delà d’un rayon de soixante-cinq milles seulement, autour de Londres. On autorisa en même temps l’institution, à Londres, de joint-stock banks pour les dépôts ou banques destinées à prendre soin de l’argent de leurs commettants. Après les restrictions imposées aux paiements en espèces, en 1797, la Banque d’Angleterre commença à émettre, pour la première fois, des billets d’une livre, opération dans laquelle elle fut imitée par la plupart des banques de province. La première retira ses billets d’une livre peu après la reprise des paiements en espèces, en 1821 ; mais les billets similaires des banques de province continuèrent à circuler, et formèrent un des principaux canaux par lesquels elles faisaient pénétrer leur papier dans la circulation. Eh 1826, cependant, l’émission des billets d’une livre fut définitivement prohibée après une certaine époque spécifiée en Angleterre et dans les Galles ; et, depuis 1829, il ne fut plus permis de créer des billets de moins de cinq livres.
    « La dernière de ces mesures réparatrices, c’est-à-dire la suppression de billets d’une livre, a indubitablement fermé une des voies les plus aisées et les plus sûres dont se servaient les classes inférieures des banques de province pour écouler leur papier, et elle a été sous ce rapport très-avantageuse. Mais un grand nombre d’autres routes leur demeurent ouvertes ; et l’exemple de 1792-93, alors qu’il n’existait point de billets au-dessous de cinq livres en circulation, démontre victorieusement que la suppression des billets d’une livre n’offre aucune sécurité contre les sur-émissions, les paniques, contre rien enfin, sinon contre une banqueroute universelle.
    » Ce fut cependant de la seconde mesure, celle autorisant l’établissement des joint-stock banks, qu’on attendait les plus grands avantages. Peut-être serait-ce une exagération que d’affirmer que ces espérances ont été complètement déçues ; mais, si quelques attentes ont été réalisées, elles sont bien peu importantes. Il aurait été, en effet, facile de prédire, à l’origine de cette institution, comme cela eut lieu, du reste, que le seul établissement des joint-stock banks ne fournirait aucun remède contre les maux primitivement inhérents à notre système financier. Une banque avec sept, soixante-dix ou sept cents associés peut n’être pas appelée à plus de crédit qu’une autre banque avec cinq ou six, et peut-être même à moins. La fortune des associés d’une banque privée peut excéder celle des associés d’une vaste banque par actions ; et il est probable que les opérations de la plus petite banque étant conduites par les intéressés eux-mêmes, le seront plus prudemment et plus économiquement que celles d’une grande banque, qui doivent nécessairement être confiées à des agents sur lesquels ne plane qu’un contrôle inefficace. On ne peut concevoir de plus grande erreur que celle qui décide que parce qu’une banque a un plus grand nombre d’associés, elle est plus digne de là confiance publique. Celle-ci devant dépendre de leur richesse et de leur intelligence, mais non de leur nombre : ce serait substituer la masse au mérite. La richesse seule ne peut suffire à mettre en rapport les émissions de papier avec les besoins. Les joint-stock banks demeurent aussi loin, et, si cela est possible, plus loin même de ce critérium que les banques privées. C’est, en effet, la plus grossière des erreurs et des illusions, que de supposer qu’il est possible de faire disparaître les fluctuations dans la masse et la valeur de la monnaie, par cela seul qu’elle sera fournie par différents agents. Tant qu’un individu ou une réunion d’individus, quelque tarés qu’ils puissent être, jouiront du privilége royal d’émettre du papier sans autorisation ni obstacles, on verra ce papier s’accroître démesurément aux époques de confiance, et disparaître aussitôt que les prix et la confiance s’ébranleront. Si l’on désire que le pays soit à jamais dévoré par une fièvre intermittente, et livré tantôt aux accès de sur-excitation, tantôt à un état d’atonie qui en est la suite inévitable, il n’est pas de meilleur moyen à employer que notre système financier actuel. Mais nous pensons que le lecteur se joindra à nous, dans la pensée qu’une fièvre de cette nature est aussi fatale au corps politique qu’au corps physique; et que si l’on n’opère une cure radicale, elle paralysera et détruira le malade. Mac Culloch.
  120. Si cette proposition faite au gouvernement anglais de se mettre à la place de la banque de Londres et de celle des piovinces, et de fournir, au lieu d’elles, le papier qui sert d’agent de la circulation, était adoptée, l’Angleterre acquitterait d’un coup pour un milliard et demi de francs de sa dette, et se libérerait d’un intérêt annuel de soixante-quinze millions de francs environ. Mais qu’est-ce que soixante-quinze millions d’intérêt lorsqu’on est obligé d’en payer annuellement pour environ un milliard (compris l’intérêt des bons du trésor) ?
    D’ailleurs, tant que les dépenses du gouvernement ne seront contrôlées, comme à présent, que par une chambre de la majorité de laquelle les ministres disposent, on peut s’attendre qu’aucune économie ne tournera au profit de l’État. Soixante-quinze millions épargnés sur l’intérêt de la dette ne sont, pour le gouvernement, qu’un moyen de dépenser soixante-quinze millions de plus en intrigues dans les cabinets de l’Europe, en folles guerres décorées de beaux motifs, en grâces et en moyens d’influence pour maintenir la prépondérance de l’intérêt privilégié aux dépens du public. Il n’y a d’économie profitable pour les nations que lorsqu’une représentation forte et indépendante tient véritablement les cordons de la bourse, et ne l’ouvre que pour payer un petit nombre de fonctionnaires absolument indispensables pour maintenir l’ordre public. Jusque là il ne peut y avoir que des rapines légalisées. — J.-B. Say
  121. Toute cette longue explication se réduit à ceci : les échanges qui se font dans un pays exigent différentes coupures de monnaie, c’est-à-dire des pièces de petite valeur, soil pour les petits paiements, soit pour les appoints des gros. Tant que les petites pièces ne sont qu’en quantité suffisante pour ce genre de circulation, le besoin qu’on en a soutient leur valeur courante au niveau de leur valeur légale, quelque dégradées qu’elles soient par le frai. Ainsi quand les paiements se faisaient en or en Angleterre, on trouvait facilement une guinée pour 21 shillings en argent, quoique les shillings eussent perdu plus du quart de leur valeur intrinsèque. Leur valeur se soutenait par la même raison qui soutient celle de tout billet de confiance : parce qu’on trouve partout à les échanger à bureau ouvert. C’est en ce sens que Smith a dit que la valeur de la bonne monnaie soutient celle de la mauvaise.
    Mais si l’on mettait dans la circulation plus de cette monnaie dégradée que les besoins du commerce n’en exigent, alors on ne trouverait plus aussi facilement des personnes disposées à la rembourser à bureau ouvert, c’est-à-dire à vous donner en échange une bonne pièce. Il faudrait vendre cette monnaie dégradée avec perte ; c’est ce qui était arrivé en France lorsqu’on avait laissé se multiplier les coupures de billon au-delà de ce qu’il en fallait aux appoints. Les porteurs de cette monnaie de billon étaient obligés d’y perdre pour la changer en argent, et il fallut une loi pour borner à 1/40 de la somme totale la quantité de billon qu’on pouvait donner en paiement. Cette loi dégradait la monnaie tout entière comme aurait pu faire un alliage.— J.-B. Say.
  122. M. Say serait d’avis que l’Hôtel des Monnaies se fit payer un droit de monnayage qui varierait selon la quantité de lingots qu’il aurait à frapper.
    « Le gouvernement ne frapperait les lingots des particuliers qu’autant qu’on lui paierait les frais et même le bénéfice de la fabrication. Ce bénéfice pourrait être porté assez haut en vertu du privilège exclusif de fabriquer ; mais il devrait va-rier suivant les circonstances où se trouveraient les Hôtels des Monnaies et les besoins de la circulation. » — J.-B. Say, liv. I, chap. 21. Une telle dispositio aurait un effet très-dangereux, et exposerait le pays à une variation considérable et inutile dans la valeur intrinsèque des monnaies. (Note de l’Auteur.)
    Je n’ai rien à dire au sujet du danger que M. Ricardo trouve à ma proposition, si ce n’est que je suis assez porté à être de son avis. Mais si l’art d’organiser la société n’était pas encore dans l’enfance, si l’on avait trouvé des moyens pour que les intérêts de ceux qui sont gouvernés ne fussent pas toujours subordonnés aux intérêts de ceux qui gouvernent, on aurait lieu de regretter qu’une manufacture aussi lucrative (sans rien coûter au consommateur) que pourrait l’être celle de battre monnaie, non-seulement ne donne aucun bénéfice à l’État, mais lui soit au contraire fort onéreuse. Au surplus, je ne veux point indiquer les moyens de rendre cette manufacture profitable, jusqu’à ce qu’il me soit démontré que ces bénéfices tourneront au profit de la nation, en lui procurant un allégement équivalent dans l’impôt. — J.-B. Say.
  123. M. Ricardo oublie la raison que Smith en donne. La tendance qu’a la population à s’accroître au niveau des moyens de subsistances, multiplie l’espèce humaine partout où la production dû blé augmente, et le travail humain, qui se multiplie en même temps, fournit le moyen de payer le blé. Il n’en est pas de même du drap. On aurait beau multiplier les habits, cela ne ferait pas naître un homme de plus pour les porter, tandis que Te blé fait naître ses consommateurs. De là, pour cette denrée, une demande toujours à peu près proportionnée à la quantité offerte. Je dis à peu près, car il n’y a rien de rigoureux en Économie politique, — les besoins, les goûts, les passions, les craintes, et les préjugés des hommes, exerçant une influence sur toutes les appréciations, et n’étant point eux-mêmes des quantités rigoureusement appréciables. —J.-B. Say.
  124. « Si, avec la quantité d’or et d’argent qui existe, actuellement, ces métaux ne servaient qu’à là fabrication de quelques ustensiles et de quelques ornements, ils abonderaient, et seraient à bien meilleur marché qu’ils ne sont, c’est-à-dire qu’en les échangeant contre toute espèce de denrées, il faudrait, dans ce troc, en donner davantage à proportion. Mais comme une grande partie de ces métaux sert de monnaie et que cette partie ne sert pas à autre chose, il en reste moins à employer en neubles et en bijoux ; or, cette rareté ajoute à leur valeur.» — J.-B. Say, liv. I, chap. 21, §3. (Note de l’Auteur.)
  125. Lorsque divers auteurs qui suivent les mêmes méthodes d’investigation, et qui ont fait preuve de jugement en plusieurs occasions, diffèrent complètement d’avis sur un principe, leur dissentiment ne peut venir que faute de s’entendre. Essayons si l’on peut, dans ce cas-ci, de présenter la question sous un jour nouveau qui rallie toutes les opinions.
    La plupart des Économistes politiques établissent que la valeur ou le prix d’une chose s’élève du s’abaisse en raison directe de la demande qui en est faite, et en raison inverse de l’offre. M. Ricardo affirme que l’offre et la demande n’y font rien ; que le prix baisse par la concurrence des producteurs jusqu’au niveau des frais de production, et s’arrête là.
    Mais que fait-on, dans la réalité, lorsqu’on demande à échanger une marchandise contre une autre ; lorsque, par exemple, un homme offre en vente dix-huit livres de froment qui valent 3 francs, pour acheter avec cet argent une livre de café, qui vaut également 3 francs ? Il offre les services productifs* (ou leur prix, c’est-à-dire les frais de production) qui ont servi à payer les services productifs dont la livre de café est le résultat.
    Les services productifs de la livre de café, ou leur prix et la livre de café, ne sont pas lès deux membres de l’équation : ce sont une seule et même chose. Et quand M. Ricardo dit qu’un produit vaut toujours ce que valent ses frais de production, il dit vrai; mais la question reste a résoudre : Qu’est-ce que valent ces frais de production ? quel prix met-on aux services capables de produire un produit appelé une livre de café ?
    Je réponds qu’on y met d’autant plus de prix, et qu’on est disposé à les payer d’une quantité d’autant plus grande de tout autre service productif, que les services propres à produire du café sont plus rares et plus demandés, et c’est dans ce sens qu’il faut entendre la demande et l’offre, le besoin et l’approvisionnement, le principe si connu des Anglais sous les noms de want and supply.
    La quantité de travail, de capitaux et de terrain nécessaires pour accomplir un produit, constitue la difficulté de sa production, sa rareté. Un produit qui ne peut être le fruit que de beaucoup de services productifs est plus rare que celui qui peut être le fruit de peu de services ; en d’autres termes , un produit est d’autant plus abondant, que la même quantité de services productifs en fournit davantage. De là une plus grande quantité offerte, un prix plus bas. Lorsque, au contraire, la quantité de services nécessaires augmente, le prix s’élève. Au lieu de demander pour une livre de café dix-huit livres de blé (ou les services productifs qui ont servi à faire dix-huit livres de blé), on demandera peut-être vingt livres, vingt-cinq livres, trente livres, jusqu’à ce qu’il ne se trouve plus un seul acheteur dis-posé à payer le café, et alors il ne s’en produit pas. C’est le cas de mille produits qui ont ruiné leurs producteurs, parce qu’ils ne valaient pas leurs frais de production.
    Une plus grande puissance de produire équivaut à une plus grande quantité de services productifs versés dans la circulation. Si quelque grand perfectionnement en agriculture me permet d’obtenir trente-six livres de blé là où je n’en obtenais que dix-huit, c’est comme si je doublais l’offre de mes services propres à faire du blé. Ils baisseront de moitié, et l’on pourra obtenir alors dix-huit livres de blé pour une demi-livre de café seulement. Les services productifs propres à faire dix-huit livres de blé vaudront autant que les services productifs propres à faire une demi-livre de café**.
    Dans le système de M. Ricardo, qui professe dans tout le cours de ce livre que la quantité de travail nécessaire pour faire un produit est le seul élément de son prix, et qui ne tient nul compte de ce que peut avoir coûté le concours du capital et du fonds de terre, voici comme j’exprimerais le même principe : on met d’autant plus de prix au travail nécessaire pour faire une chose, c’est-à-dire on est disposé à le payer d’une quantité d’autant plus grande de travail propre à faire toute autre chose, que le premier est moins offert et plus demandé, et vice versa. -J.-B.Say.
  126. La demande de bras dépend de l’accroissement du capital circulant et non du capital fixe. S’il était vrai d’ailleurs que la proportion entre ces deux genres de capitaux fût la même en tout temps et dans tous les pays, il s’ensuivrait naturellement que le nombre des ouvriers serait proportionné à la richesse du pays.Mais une telle proposition n’est pas soutenable. A mesure que les arts viennent épurer le goût des nations, que la civilisation s’étend, le capital fixe prend, relativement au capital circulant, des proportions de plus en plus vastes. La somme de capital fixe consacrée à la fabrication d’une pièce de mousseline anglaise est cent fois, probablement même mille fois, plus grande que celle qui, dans l’Inde, sert à fabriquer la même étoffe ; et, d’un autre côté, la somme de capital circulant est cent fois ou mille fois moindre. Il est facile de concevoir que dans de certaines circonstances la totalité des épargnes annuelles d’un peuple industriel peut être ajoutée au capital fixe, ce qui n’aurait aucun effet sur la quantité de travail à distribuer. Barton. Sur la situation des classes ouvrières, page 16.
    Il n’est pas facile de concevoir comment un accroissement de capital peut ne pas accroître la demande de travail : le plus qu’on peut dire, c’est que la demande va en proportion décroissante. M. Barton, dans l’ouvrage cité plus haut, me semble avoir, d’ailleurs, assez bien compris les effets produits par l’augmentation des capitaux engagés sur les classes laborieuses. Son Essai renferme à cet égard des vues utiles. (Note de l'Auteur.)
  127. An inquiry into the nature and progress of Rent, page. 15.
  128. Voyez le chapitre des Profits, où j'ai essayé de démontrer que, quelque facilité ou difficulté qu'on puisse rencontrer dans la production du blé, les salaires et les profits conservent la même valeur. Quand les salaires haussent, c'est toujours aux dépens des profits, et quand ils baissent les profits s'en augmentent. (Note de l'Auteur.)
  129. De quelles augmentations de quantité M. Malthus veut-il parler ? Qui la produira ? Qui peut avoir des motifs pour la produire avant qu’il existe au préalable une demande pour cette quantité additionnelle ?(Note de l'Auteur.)
  130. Voyez Inquiry etc. « Dans tous les pays dont la prospérité est progressive, le prix moyen du blé n’est jamais plus haut qu’il ne faut pour maintenir le taux moyen de l’augmentation de production. » Observations, pag. 21.
    « Toutes les fois qu’on consacre de nouveaux capitaux à la culture de la terre, pour en retirer des produits suffisants pour une population croissante, soit qu’on emploie ce capital à défricher de nouveaux terrains, ou à bonifier des terres déjà en culture ; le point principal qu’on a en vue, ce sont les retours que l’on attend de ce capital ; c’est pourquoi l’on ne saurait retrancher la moindre portion des profits bruts sans affaiblir les motifs qui peuvent déterminer les capitalistes à employer leurs fonds de cette manière. Toute diminution des prix qui n’est pas en totalité et à l’instant même contre-balancée par une baisse proportionnée dans les dépenses nécessaires d’une ferme, tout impôt foncier, tout impôt sur le capital du fermier, tout impôt sur les denrées de première nécessité pour le fermier, doivent entrer en comptes ; et si, tous ces déboursés calculés, le prix du produit ne laisse pas une rétribution suffisante pour le capital employé, d’après le taux général des profits, et une rente au moins égale à la rente que payait la terre dans son état antérieur, il ne peut y avoir de motifs suffisants pour qu’on entreprenne les améliorations projetées. » Observations, pag. 22. (Note de l’Auteur.)
  131. Il est inutile de le répéter sans cesse, mais il faut toujours faire attention que le même effet, aura, lieu, non-seulement par l’emploi de différentes portions de capital, mais encore en employant sur les terres déjà cultivées des portions différentes de capital avec des résultats différents, le fermage étant la différence du produit obtenu moyennant un capital et un travail pareils sur une même ou sur différentes qualités de terrains. (Note de l’Auteur.)
  132. Voyez Observations, etc., page 4.
  133. En montrant ce passage à M. Malthus, au moment où ces feuilles allaient être livrées à l'impression, il observa que « dans ces deux passages, il avait, par » inadvertance, employé l'expression prix réel au lieu de frais de production. » D'après ce que j'ai déjà dit, l'on verra, que je pense, au contraire, que dans ces deux cas il a employé l'expression de prix réel dans son acception vraie et exacte, et que ce n'est que dans le passage cité plus haut que cette expression est inexacte. (Note de l'Auteur.)
  134. P.40
  135. Les ouvrages manufacturés ne pourraient pas même baisser dans cette proportion, car, dans le cas supposé, il y aurait une nouvelle distribution des métaux précieux dans chaque pays. Ceux de nos produits qui seraient à bon marché seraient exportés pour être échangés contre du blé et de l’or, jusqu’à ce que l’accumulation de l’or le fit baisser de valeur, et fit hausser en même temps le prix en argent des denrées. (Note de l’Auteur.)
  136. Voy. Grounds of an Opinion, etc., page 36.
  137. M. Malthus, dans un autre endroit de son ouvrage, suppose que les denrées varient de 25 ou de 20 pour cent, pendant que le blé varié de 33 1/ 3 pour cent. (Note de l’Auteur.)
  138. Dans le chapitre xxvi, j’ai observé que les ressources réelles d’un pays et ses facultés pour payer des impôts, dépendent de son revenu net, et non de son revenu brut.(Note de l’Auteur.)
    Voyez ma note du chapitre 26, où je crois avoir prouvé précisément le contraire.— J.-B. Say.
  139. M. Mac Culloch, dans un écrit plein de mérite, a fortement soutenu qu'il était juste de rendre les dividendes de la dette nationale conformes à la valeur réduite du blé. Il est partisan de la liberté du commerce des grains, mais il pense qu'elle devrait être accompagnée d'une réduction de l'intérêt payé au créancier de l'État*.(Note de l'Auteur.)
  140. Or, voilà précisément la questions à résoudre relativement aux avantages relatifs que l’on trouve à importer ou à faire croître du blé. On n’importera jamais de blé jusqu’à ce que la quantité obtenue au dehors par l’emploi d’un certain capital, excède la quantité que ce même capital créerait dans le pays, et excède non-seulement la portion qui appartient au fermier, mais encore celle qui va au propriétaire à titre de rente.