Chapitre 23 - Des primes accordées à la production



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Il peut être de quelque intérêt de considérer les effets d’une prime accordée à la pro­duction agricole et à celle des denrées manufacturières, pour faire l’application des principes que je me suis efforcé d’établir sur les profits des capitaux, sur les produits annuels de la terre et du travail, et sur le prix relatif des objets fabriqués et des produits naturels. Supposons d’abord qu’on mit un impôt sur toutes les denrées pour lever un fonds destiné par le gouvernement à donner des primes d’encouragement pour la production du blé. Comme aucune portion de cet impôt ne serait dépensée par le gouvernement, et comme tout ce qu’il recevrait d’une classe de personnes il le rendrait à une autre, la nation, prise en fiasse, ne se trouverait ni plus riche ni plus pauvre par l’effet d’un tel impôt et d’une semblable prime. On conviendra sans doute que l’impôt sur les denrées, qui fournirait ce fonds, aurait l’effet de faire hausser le prix des objets imposés ; tous les consommateurs de ces objets contribue­raient par conséquent à ce fonds, ou, en d’autres mots, le prix naturel et forcé de ces choses ayant haussé, leur prix courant hausserait de même. Mais par la même raison que le prix naturel de ces denrées aurait haussé, celui du blé serait tombé. Avant qu’on eût accordé une prime à la production, les fermiers auraient pu obtenir de leur blé un prix qui leur permît de se rembourser de la rente, de leurs frais, et de retirer les profits ordinaires ; après la conces­sion de la prime, ils recevraient plus que ces profits si le prix du blé ne tombait pas d’une somme au moins égale à la prime. L’effet de l’impôt et de la prime serait donc de faire hausser le prix des denrées d’une somme égale à celle de l’impôt dont elles sont grevées, et de faire baisser le prix du blé d’une somme égale à la prime.

Il faut aussi observer qu’il ne pourrait être fait de changement permanent à la distribution des capitaux entre l’agriculture et les manufactures ; car, comme il n’y aurait point de variation ni dans le montant du capital, ni dans la population, il y aurait précisément la même demande de pain et d’ouvrages manufacturés. Les profits du fermier ne seraient pas au-dessus du niveau général après la baisse du prix du blé, et les profits du manufacturier ne baisseraient pas non plus après le renchérissement des objets manufacturés. La prime ne rendrait donc pas nécessaire l’emploi d’un plus fort capital dans la production du blé, ni d’un capital moindre dans les manufactures. Mais les intérêts du propriétaire foncier ne seraient-ils pas affectés ? Par le même principe qu’un impôt sur les produits de la terre a l’effet de faire baisser les rentes en blé sans changer la rente en argent, de même une prime accordée à la production et qui est précisément l’opposé d’un impôt, ferait hausser les rentes en blé sans apporter aucun changement à celle en argent. Le propriétaire foncier recevra, dans ce cas, la même rente en argent; et tandis qu’il paiera plus cher les objets manufacturés dont il aura besoin, il aura le blé à meilleur marché : il ne se trouvera donc vraisemblablement ni plus riche ni plus pauvre.

Quant à l’effet qu’une pareille mesure pourrait avoir sur les salaires, il s’agit de savoir si l’ouvrier, par l’achat des objets de sa consommation, paiera autant pour l’impôt qu’il gagne­ra, par l’effet de la prime, sur les prix réduits de sa nourriture. Si ces deux quantités étaient égales, les salaires n’éprouveraient point de variation ; mais si les objets imposés n’étaient pas de ceux que l’ouvrier consomme, son salaire tomberait, et l’entrepreneur de travaux gagnerait toute la valeur de cette différence. Mais l’entrepreneur de travaux n’en tirerait ce­pen­dant aucun avantage réel ; cela augmenterait le taux de ses profits, comme le ferait toute baisse des salaires ; mais à mesure que l’ouvrier contribuera pour une somme toujours moin­dre au fonds qui doit fournir à la prime, et qui doit être levé par contribution, l’entrepreneur de travaux devra y contribuer pour une plus forte part, ou, en d’autres mots, l’entrepreneur devra fournir à l’impôt, au moyen de sa dépense, une somme égale à celle qu’il gagnera par l’effet réuni de la prime et de profits plus considérables. Il retire de plus forts profits de son capital, afin d’être dédommagé, non-seulement de sa quote-part de l’impôt, mais encore de celle de ses ouvriers. La rétribution qu’il reçoit pour la part de l’impôt des ouvriers se trouve dans la diminution des salaires, ou, ce qui revient au même, dans l’augmentation des profits. Quant à sa propre part de la contribution, il la trouve dans la diminution du prix du blé qu’il consomme, et qui est l’effet de la prime.

Il est à propos de distinguer ici les différents effets que produit sur les profits un chan­gement dans la valeur réelle du blé, estimée en travail, et un changement dans la valeur relative du blé, qui proviendrait de l’impôt et des primes. Si le blé baisse par un changement de son prix estimé en travail, non-seulement le taux des profits des capitaux changera, mais encore les profits absolus ; ce qui n’a pas lieu, comme nous venons de le faire voir, lorsque la baisse est occasionnée artificiellement par une prime. Dans la baisse de la valeur réelle du blé, qui provient de ce qu’un moindre travail suffit pour produire un des articles les plus importants de la consommation de l’homme, le travail est rendu plus productif. Moyennant un même capital, et l’emploi du même travail, on obtient une augmentation de produits ; par conséquent, non-seulement le taux des profits s’accroît, mais les profits absolus du capital augmentent aussi ; non-seulement chaque capitaliste aura un plus gros revenu en argent, s’il emploie le même capital en argent, mais encore ce revenu lui procurera une plus grande quantité de choses utiles et de jouissances. Dans le cas de la prime, l’avantage qu’il tire du bas prix d’un produit est compensé par le désavantage d’être obligé d’en payer un autre plus cher ; il retire de plus gros profits pour pouvoir payer ce prix plus élevé, en sorte que sa condition ne se trouve en rien améliorée. Quoique ses profits soient à un taux plus élevé, il ne peut cependant pas disposer d’une plus grande portion du produit de la terre et de l’industrie nationale.

Quand la baisse de la valeur du blé est amenée par des causes naturelles, elle n’est pas contrariée par la hausse des autres marchandises ; car ces marchandises, au contraire, baissent par suite de la baisse des produits naturels qui servent à les fabriquer. Mais quand la baisse du blé s’opère par des moyens artificiels, elle est toujours contrariée par la hausse réelle de la valeur de quelque autre marchandise ; en sorte que, si l’on achète le blé à meilleur marché, on paie d’autres denrées plus cher.

Voilà donc une nouvelle preuve qu’il ne résulte aucun désavantage particulier des impôts sur les objets de première nécessité, en raison de ce qu’ils font hausser les salaires et baisser les profits. Les profits tombent, en effet ; mais cette baisse est simplement égale au montant de la portion de l’impôt que l’ouvrier paie, laquelle doit, en tous cas, être payée ou par celui qui l’emploie, ou par le consommateur des produits du travail de l’ouvrier. Que vous retranchiez 50 l. par an du revenu de l’entrepreneur de travaux ; ou que vous ajoutiez 50 l. au prix des objets qu’il consomme, cela ne l’intéresse, lui et la société, qu’autant que les autres classes d’individus pourraient ressentir les mêmes effets. Si cette somme est ajoutée au prix de la denrée, un avare peut se soustraire à l’impôt en ne consommant pas ; si elle est retran­chée indirectement du revenu de chacun, on ne peut éviter de payer sa juste part des chargés publiques.

Une prime sur la production du blé n’aurait donc pas d’effet réel sur les produits annuels de la terre et du travail du pays, quoiqu’elle rendit le blé relativement à bon marché, et les objets manufacturés relativement chers.

Mais supposons maintenant qu’une mesure contraire fût adoptée, et qu’on mît un impôt sur le blé, afin de constituer un fonds qui servirait à fournir des primes d’encouragement à la production des objets manufacturés.

Dans un tel cas, il est évident que le blé renchérirait, et, que les objets manufacturés bais­se­raient de prix. Le prix du travail resterait le même, si le bon marché des objets manufac­turés procurait à l’ouvrier autant de gain que la cherté du blé lui cause de perte ; mais si cela n’arrivait point, les salaires devraient hausser, et les profits tomber, tandis que les rentes en argent resteraient comme auparavant. Les profits doivent tomber parce que, ainsi que nous venons de l’expliquer, ce sera par ce moyen que la part de l’impôt qui pèse sur l’ouvrier se trouvera payée par ceux qui le font travailler. Par la hausse des salaires, l’ouvrier se trouvera dédommagé de l’impôt qu’il aura à payer par le renchérissement du blé ; et, ne dépensant aucune partie de son salaire en objets manufacturés, il ne lui reviendra rien de la prime, qui sera reçue en entier par les entrepreneurs de travaux ; tandis que l’impôt sera en partie payé par les travailleurs. Il sera donné aux ouvriers une gratification, sous forme de salaire, pour cette charge additionnelle qui leur est imposée, et cela réduira le taux des profits. Dans ce cas, il y aura également une complication de mesures, dont le résultat sera nul pour la nation.

En examinant cette question, nous avons exprès mis de côté la considération de l’effet qu’une telle mesure pourrait avoir sur le commerce étranger ; nous avons raisonné plutôt dans la supposition d’un pays isolé qui n’aurait point de rapports de commerce avec les autres États. Nous avons fait voir que, comme la demande dans l’intérieur, pour du blé et des marchandises, resterait la même, quelle que fût la direction que pourrait suivre la prime, il n’y aurait rien qui pût engager les particuliers à retirer leurs capitaux d’un emploi pour les placer dans un autre ; mais cela n’aurait plus lieu s’il y avait un commerce avec l’étranger, et si ce commerce était libre. En changeant la valeur relative des marchandises et du blé, et en modifiant d’une manière si notable leur prix naturel, nous donnerions un très-puissant encouragement à l’exportation de ceux de ces produits dont le prix naturel aurait baissé, en encourageant par là également l’importation des produits dont le prix naturel aurait haussé. C’est pourquoi une pareille mesure de finances pourrait changer entièrement la distribution naturelle des capitaux d’une manière avantageuse, il est vrai, aux pays étrangers, mais rui­neuse pour celui qui aurait adopté une mesure aussi absurde.

Chapitre 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

« On ne peut porter généralement au marché, dit Adam Smith, que ces parties seulement du produit de la terre dont le prix ordinaire est suffisant pour remplacer le capital qu’il faut employer pour les y porter, et les profits ordinaires de ce capital. Si le prix ordinaire est plus que suffisant, le surplus en ira naturellement à la rente. S’il n’est juste que suffisant, la marchandise pourra bien être portée au marché, mais elle ne peut fournir à payer une rente au propriétaire. Le prix sera-t-il ou ne sera-t-il pas plus que suffisant ? C’est ce qui dépend de la demande. »

Le lecteur serait naturellement porté à croire, d’après ce passage, qu’il n’est pas possible que son auteur se soit trompé sur la nature de la rente, et qu’il doit avoir senti que la qualité des terrains, que les besoins de la société font défricher, dépend « du prix ordinaire des produits, et de la question de savoir si ce prix est suffisant pour remplacer le capital qui a dû être employé à cette culture, en y joignant les profits ordinaires. »

Mais Smith avait adopté l’opinion, « qu’il y a quelques parties du produit de la terre dont la demande doit toujours être telle, qu’elles rapporteront un prix plus fort que ce qui est suffisant pour les faire venir au marché ; » et il regardait les subsistances comme étant une de ces parties.

Il dit encore : « La terre, dans presque toutes les situations possibles, produit plus de nourriture que ce qu’il faut pour faire subsister tous ceux dont le travail concourt à porter cette nourriture au marché et même pour les faire subsister de la manière la plus libérale. Le surplus de cette nourriture est aussi toujours plus que suffisant pour remplacer avec profit le capital qui met en œuvre ce travail. Ainsi il reste toujours quelque chose pour fournir une rente au propriétaire. » Mais quelle preuve en donne-t-il ? Aucune, si ce n’est l’assertion, que « les marais les plus déserts d’Écosse et de Norvège forment une espèce de pâturage pour des bestiaux qui, avec leur lait et l’accroissement du troupeau, suffisent toujours, non-seulement à faire subsister tous les gens que leur garde et entretien exigent, mais encore à payer au fermier ou maître du troupeau les profits ordinaires de son capital. » Qu’il me soit permis d’en douter. Je crois qu’il existe dans tout pays, depuis le moins avancé en civilisation jusqu’au plus civilisé, des terres d’une qualité telle qu’elles ne rendent que le produit suffisant pour remplacer le capital qui y est employé, avec les profits qu’on retire ordinairement des capitaux dans chaque pays. Nous savons que cela a lieu en Amérique, et cependant personne ne prétend que le fermage y soit réglé d’après des principes différents de ceux qui sont admis, pour l’Europe. Mais quand il serait vrai que l’Angleterre fût si avancée en civilisation, qu’il n’y restât actuellement plus de terres qui ne payassent de rente, il serait toujours vrai qu’il faut qu’il y ait eu autrefois de pareilles terres. Qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, cela ne fait rien à la question, car il suffit qu’on admette qu’il y a des capitaux employés, dans la Grande-Bretagne, sur des terres qui ne rendent que le capital déboursé avec les profits ordinaires, soit que ces terres aient été depuis longtemps cultivées, soient qu’elles ne l’aient été que récemment[104].

Si un fermier consent à passer un bail de sept ou de quatorze ans pour une terre sur laquelle il se propose d’employer un capital de 10,000 l., sachant bien qu’au prix actuel du grain et des produits de la terre, il peut remplacer le capital qu’il est obligé de débourser, payer sa rente, et retirer les profits ordinaires ; ce fermier, dis-je, n’emploiera pas 11000 l., à moins que les dernières 1000 l. ne puissent, par leur pouvoir productif, lui donner les profits ordinaires des capitaux. Pour savoir s’il doit ou ne doit pas employer cette dernière somme, il calculera uniquement si le prix des produits de l’agriculture est suffisant pour le rembourser de ses frais et lui assurer ses profits ; car il sait bien qu’il n’aura pas à payer de rente addi­tion­nelle. Sa rente ne sera pas augmentée, même à l’expiration du bail ; car si le propriétaire de la terre exigeait un surcroît de fermage en raison de l’emploi de ces 1,000 l. de plus sur la propriété, le fermier retirerait cette portion de son capital, puisque, dans le cas supposé, elle ne lui rapporte que les profits ordinaires et courants qu’il peut obtenir par tout autre place­ment de ce capital ; et par conséquent il ne saurait consentir à en payer un fermage, à moins que le prix des produits de l’agriculture n’éprouve une plus forte hausse, ou, ce qui revient au même, à moins que le taux ordinaire et courant des profits ne vienne à baisser.

Si l’esprit pénétrant d’Adam Smith se fût arrêté sur ce point, il n’eût jamais soutenu que la rente est un des éléments du prix des produits agricoles ; car le prix est constamment réglé par le profit que l’on retire de cette dernière portion de capital employé dont on ne paie pas de rente ou de loyer. S’il eût songé à ce principe, il n’aurait pas fait une distinction entre le fermage ou loyer des mines et celui des terres.

« Savoir, par exemple, dit Smith, si une mine de charbon de terre rapportera un loyer ou rente, c’est ce qui dépend en partie de sa fécondité et en partie de sa situation. On peut dire d’une mine, en général qu’elle est féconde ou qu’elle est stérile, selon que la quantité de minéral que peut en tirer une certaine quantité de travail est plus ou moins grande que celle qu’une même quantité de travail tirerait de la plupart des autres mines de la même espèce. Quelques mines de charbon de terre, avantageusement situées, ne peuvent être exploitées à cause de leur stérilité, le produit ne vaut pas la dépense ; elles ne peuvent rapporter ni profit, ni loyer ou rente. Il y en a dont le produit est purement suffisant pour payer le travail, et remplacer avec les profits ordinaires le capital employé à leur exploitation ; elles donnent quel­ques profits à l’entrepreneur, mais point au propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus avantageusement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même l’entreprise, gagne les profits ordinaires sur le capital qu’il y emploie. Il y a en Écosse beaucoup de mines de char­bon qui sont exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l’être autrement. Le propriétaire n’en permettrait pas l’exploitation à d’autres sans exiger une rente, et personne ne trouverait moyen de lui en payer une.

« Dans le même pays, il y a d’autres mines de charbon qui seraient bien assez riches, mais qui ne peuvent être exploitées à cause de leur situation. La quantité de minéral suffisante pour défrayer la dépense de l’exploitation, pourrait bien être tirée de la mine avec la quantité ordinaire ou même encore moins que la quantité ordiordinaire de travail ; mais dans un pays enfoncé dans les terres, peu habité, et qui n’a ni bonne route ni navigation, cette quantité de minéral ne pourrait être vendue. » Toute la théorie de la rente se trouve, dans ce passage, expliquée admirablement et avec toute la clarté possible ; mais il n’y en a pas un mot qui ne soit également applicable à la terre aussi bien qu’aux mines, et cependant Adam Smith prétend que, « il en est autrement des biens qui existent à la surface de la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur rente, est en proportion de leur fertilité absolue, et non de leur fertilité relative[105]. »

Mais supposons qu’il n’y ait point de terres qui ne rapportent une rente ; dans ce cas, le montant de la rente des terrains les plus ingrats devrait être en proportion de l’excédant de la valeur du produit par-delà le capital dépensé et les profits ordinaires. Le même principe réglerait la rente des terres d’une qualité supérieure ou plus heureusement situées, et par conséquent ces terres paieraient un loyer un peu plus fort que les précédentes, en raison des avantages supérieurs qu’elles possèdent. On peut en dire autant des terres d’une qualité encore supérieure et ainsi de suite jusqu’aux plus fertiles. N’est-il donc pas évident que c’est d’après la fertilité relative des terres qu’on détermine quelle sera la portion du produit qui sera payée comme rente, comme c’est la richesse relative des mines qui détermine cette portion de leur produit qui doit en constituer le loyer[106] ?

Adam Smith ayant admis qu’il y a quelques mines que les propriétaires seuls peuvent exploiter, en raison de ce que leur produit n’est que suffisant pour défrayer les dépenses de l’exploitation et rapporter les profits ordinaires du capital employé, on se serait attendu à le voir poser également en principe, que c’est précisément cette espèce de mines qui règle le prix des produits. Si les anciennes mines sont insuffisantes pour fournir la quantité de char­bon demandée, le prix du charbon doit hausser, et il continuera à renchérir jusqu’à ce que le propriétaire d’une mine nouvelle et d’une qualité inférieure, trouve qu’il peut, en l’exploi­tant, obtenir les profits ordinaires sur son capital. Si cette mine est médiocrement riche, son propriétaire n’aura pas besoin que la hausse du charbon soit très-forte pour trouver de l’inté­rêt à employer son capital à l’exploiter ; mais si elle est très-pauvre, il est clair qu’il faudra que le prix du charbon continue à hausser tellement qu’il puisse lui fournir le moyen de retirer ses frais, et d’obtenir les profits ordinaires du capital.

Il paraît donc que c’est toujours la mine la moins productive qui règle le prix du charbon. Adam Smith est pourtant d’une opinion différente. Il s’exprime dans les termes suivants : « Le prix de la mine la plus riche règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit, en vendant un peu au-dessous de tous leurs voisins. Les voisins sont bientôt obligés de vendre au même prix, quoiqu’ils soient moins en état d’y suffire, et quoique ce prix aille toujours en diminuant, et leur enlève même quelque­fois toute leur rente et tout leur profit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement abandonnées ; d’autres ne rapportent plus de rente, et ne peuvent plus être continuées que par le propriétaire de la mine. » Si la demande de charbon diminuait, ou si, par de nouveaux procédés, la quantité en devenait plus considérable, le prix du charbon tomberait, et quelques mines seraient abandonnées ; mais, dans tous les cas, le prix doit suffire pour remplacer les frais et les profits de celles des mines qui ne sont pas grevées d’une rente. C’est donc la mine la moins fertile qui règle le prix du charbon. Adam Smith en convient lui-même dans un autre endroit, car il dit : « Le prix le plus bas, auquel le charbon de terre puisse se vendre pendant un certain temps, est, comme celui de toutes les autres marchandises, le prix qui est simplement suffisant pour remplacer, avec les profits ordinaires, le capital employé à le faire venir au marché. Dans une mine dont le propriétaire ne retire pas de rente, et qu’il est obligé d’exploiter lui-même ou d’abandonner tout à fait, le prix du charbon doit en général appro­cher beaucoup de ce prix. »

Mais la même cause, c’est-à-dire l’abondance, et, par conséquent le bas prix du charbon, de quelque source qu’elle provienne, en faisant abandonner l’exploitation des mines qui ne paient pas de loyer ou qui n’en paient qu’un très-modique, aurait des effets analogues sur la culture des terres ; car cette grande abondance et ce bas prix conduiraient à délaisser des produits de la terre, rendraient nécessaire d’abandonner la culture des terrains qui ne paient pas de rente, ou n’en paient qu’une très-modique. Si, par exemple, les pommes de terre deve­naient la nourriture ordinaire et générale de notre nation, comme le riz l’est chez quelques peuples, un quart ou une moitié des terres actuellement en culture serait vraisemblablement abandonné à l’instant ; car si, comme Adam Smith l’assure, « un acre de terre en pommes de terre produit six mille livres pesant de nourriture substantielle, ce qui est trois fois autant qu’en donnerait un acre de terre en blé, » la population ne pourrait pas se développer longtemps sur une échelle assez vaste pour suffire à consommer la quantité de nourriture récoltée sur les terres où l’on cultivait auparavant du blé. Il y aurait beaucoup de terrains abandonnés, et les rentes tomberaient; et ce ne serait que lorsque la population aurait doublé ou triplé, qu’on pourrait cultiver de nouveau autant de terres, et payer de ces terres un aussi fort loyer que par le passé.

Il ne serait pas payé non plus une plus forte part du produit brut au propriétaire foncier, que ce produit consistât en pommes de terre suffisantes pour nourrir trois cents individus, ou, en blé, qui ne pourrait en nourrir que cent ; car, quoique les frais de production se trouvassent bien diminués, dans le cas où les salaires de l’ouvrier seraient réglés principalement par le prix des pommes de terre et non par celui du blé, et quoique, par conséquent, la somme totale du produit brut, - les travailleurs payés, - se trouvât considérablement augmentée, cependant aucune partie de ce surplus n’irait grossir la rente ; il irait constamment grossir les profits, lesquels montent toujours quand les salaires baissent, et tombent lorsque les salaires haus­sent. La rente suivra la même marche, que l’on cultive du blé ou des pommes de terre ; elle sera toujours égale à la différence entre les quantités de produits obtenues par l’emploi de capitaux pareils sur des terres de la même ou de différente qualité ; et par conséquent, tant que des terres d’une même qualité seront cultivées et qu’il n’y aura aucune variation dans leur fertilité et dans leurs avantages respectifs, le loyer sera toujours dans le même rapport avec le produit brut.

Adam Smith prétend cependant que la part du propriétaire se trouvera augmentée par suite de la diminution des frais de production, et qu’il recevra par conséquent une plus grande part et une quantité plus considérable d’un produit abondant que d’un produit rare. « Une rizière, dit-il, produit une plus grande quantité de nourriture que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinaire d’un acre monte a ce qu’on dit, à deux récoltes par an, de trente à soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique la culture exige plus de travailleurs, quand tous ces tra­vail­leurs ont subsisté, il reste un plus grand excédant. Par conséquent, dans les pays où le riz est la nourriture végétale ordinaire et favorite du peuple, et où il compose la principale subsistance des laboureurs qui le cultivent, il doit revenir au propriétaire, dans ce plus grand excédant, une portion plus forte que celle qui lui revient dans les pays à blé. »

M. Buchanan remarque aussi : « qu’il est bien clair que si la terre donnait un autre produit en plus grande abondance que le blé, et que ce produit devint la nourriture ordinaire du peuple, la rente des propriétaires des terres augmenterait à proportion de l’abondance plus grande de ce produit. »

Si les pommes de terre devenaient la nourriture habituelle du peuple, il y aurait un inter­valle assez long pendant lequel les propriétaires fonciers éprouveraient une très-forte réduction dans leurs rentes. Ils ne recevraient probablement alors qu’une portion de subsis­tances bien moindre que celle qu’ils en retirent à présent, tandis que ces subsistances descendraient au tiers de leur valeur actuelle. Mais tous les objets manufacturés à l’achat desquels le propriétaire foncier dépense une partie de son fermage, n’éprouveraient d’autre baisse que celle qui proviendrait de la baisse des matières premières dont ils sont fabriqués, baisse qui ne pourrait être occasionnée que par la fertilité plus grande des terres qui pourraient être alors consacrées à leur production.

Quand, par suite de l’accroissement de la population, on viendrait à livrer de nouveau à la culture, des terres ayant les mêmes qualités que celles qu’on cultivait auparavant pour en tirer la nourriture nécessaire, et quand on viendrait à consacrer à cette culture le même nombre d’hommes, le propriétaire foncier retirerait, non-seulement la même part du produit qu’aupa­ravant, mais cette part aurait encore la même valeur que par le passé. La rente serait donc la même qu’auparavant ; cependant les profits seraient beaucoup plus élevés, parce que le prix de la nourriture, et par conséquent les salaires seraient bien plus bas. Les gros profits favori­sent l’accumulation du capital. La demande de bras augmenterait encore, et les propriétaires retireraient un avantage permanent de la concurrence qui s’établirait pour avoir des terres à défricher.

La culture pourrait, même, tellement s’améliorer, il pourrait en résulter une telle abon­dance de denrées alimentaires, que, naturellement, les mêmes terres desserviraient les besoins d’une population beaucoup plus considérable et paieraient des rentes beaucoup plus élevées. De tels résultats ne peuvent manquer d’être avantageux aux propriétaires et s’accordent, d’ailleurs, pleinement avec le principe que ces recherches doivent mettre hors de doute : savoir, que des profits extraordinaires ne peuvent jamais avoir qu’une durée fort limitée, car l’excédant que donnent les produits du sol après le prélèvement des bénéfices suffisants pour encourager la production et l’épargne, cet excédent, dis-je, retourne, en définitive, au propriétaire.

La baisse que déterminerait dans les salaires cette abondance de produits naturels aurait non-seulement pour résultat d’augmenter le rendement des terres déjà cultivées, mais encore d’attirer vers elles de nouveaux capitaux, et, en même temps, d’amener le défrichement des travaux de qualité inférieure ; ce qui tournerait au profit des propriétaires et de la classe entière des consommateurs. La terre – cette machine qui produit la denrée la plus importante - s’améliorerait et prendrait une valeur naturelle en face des demandes qui en seraient faites. Tous les avantages se feraient d’abord sentir aux ouvriers, aux capitalistes et aux consom­mateurs : mais peu à peu, et par la marche naturelle des faits, ils passeraient aux propriétaires du sol.

Indépendamment de ces améliorations qui intéressent si vivement la société et si fai­blement le propriétaire, l’intérêt du propriétaire foncier est toujours en opposition avec celui du consommateur et du manufacturier. Le blé ne peut jamais se soutenir à un haut prix qu’autant qu’il faut plus de travail pour le produire, qu’autant qu’il nécessite plus de frais de production. La même cause faisant également hausser les rentes, il est de l’intérêt du proprié­taire foncier que les frais de production du blé augmentent. Ce n’est pourtant pas là l’intérêt du consommateur, qui voudrait que le blé fût toujours à bas prix, relativement à l’argent et aux marchandises ; car c’est toujours avec des marchandises ou de l’argent que l’on achète du blé. Il n’est pas non plus de l’intérêt du manufacturier que le blé soit cher, car la cherté du blé amène celle des salaires, sans amener celle des marchandises. Il faudra qu’il donne alors non-seulement plus de ses marchandises, ou, ce qui revient au même, une plus forte valeur en marchandise, en échange du blé qu’il consomme lui-même ; mais il sera encore obligé de donner plus de marchandises ou plus de valeur pour payer le salaire de ses ouvriers, sans en recevoir de dédommagement. Toutes les classes de la société souffriront donc par le renché­rissement du blé, excepté la classe des propriétaires. Les transactions entre le proprié­taire foncier et le public ne ressemblent pas aux transactions mercantiles, dans lesquelles on peut dire que le vendeur gagne aussi bien que l’acheteur ; car, dans les premières, toute la perte est d’un côté, et le gain de l’autre ; et si, par l’importation, l’on pouvait se procurer du blé à meilleur marché, on verrait combien la perte qui résulte de la non-importation est plus forte pour les uns que le gain ne l’est pour les autres.

Adam Smith ne fait jamais de distinction entre la valeur diminuée de l’argent et la valeur augmentée du blé, et voilà pourquoi il pense que l’intérêt des propriétaires fonciers n’est point eu opposition avec celui du reste de fa société. Dans le premier cas, c’est l’argent qui a baissé relativement à tous les autres produits : dans le second cas, c’est le blé. Dans le pre­mier cas, le blé et les marchandises continuent d’avoir la même valeur relative ; dans le second cas, le blé est, comme l’argent, plus élevé relativement aux marchandises.

L’observation suivante d’Adam Smith est applicable au bas prix de l’argent ; mais elle ne l’est nullement à la valeur augmentée du blé.

« Si l’importation (du blé) était libre en tout temps, nos fermiers et nos propriétaires ruraux retireraient vraisemblablement moins d’argent de leur blé, une année dans l’autre, qu’ils ne font à présent, que l’importation est, par le fait, prohibée la plupart du temps[107] ; mais l’argent qu’ils en retireraient aurait plus de valeur, achèterait plus de marchandises de toute autre espèce, et emploierait plus de bras. Par conséquent leur richesse réelle, leur revenu réel seraient les mêmes qu’à présent, quoique exprimés par une moindre quantité d’argent, et dès lors ils ne se trouveraient ni moins en état de cultiver, ni moins encouragés à le faire qu’ils ne le sont a présent. Au contraire, comme une hausse dans la valeur de l’argent, procédant d’une baisse dans le prix en argent du blé, fait baisser de quelque chose le prix de toutes les autres marchandises, elle donne à l’industrie du pays où elle a lieu quelque avantage dans tous les marchés étrangers, et tend par là à accroître et à encourager cette industrie. Or, l’étendue du marché national pour le blé, doit être en proportion de l’industrie générale du pays où il croît, ou du nombre de ceux qui produisent quelque autre chose à donner en échange pour le blé ; et le marché national étant, dans tout pays, le marché le plus rapproché et le plus commode est aussi le plus vaste et le plus important ; par conséquent cette hausse dans la valeur réelle de l’argent, qui provient de la baisse du prix moyen du blé en argent, tend à agrandir le marché le plus vaste et le plus important pour le blé, et par conséquent à encourager la production bien loin de la décourager. »

La hausse ou la baisse du prix du blé provenant de l’abondance et du bas prix de l’or et de l’argent, n’intéresse nullement le propriétaire foncier, car tous les autres produits s’en ressentiront de la manière exposée par Adam Smith ; mais la cherté relative du blé est tou­jours très-avantageuse au propriétaire foncier, qui, avec la même quantité de blé, peut acquérir, non-seulement une plus grande somme d’argent, mais encore une quantité plus considérable de tout ce qu’on peut acheter avec de l’argent.

Chapitre 25 - Du commerce colonial

Dans ses observations sur le commerce colonial, Adam Smith a fait voir, de la manière la plus satisfaisante, les avantages d’un commerce libre, et l’injustice que les métropoles font éprouver aux colonies, en les empêchant de vendre leurs produits sur le marché où les prix sont le plus élevés, et d’acheter au contraire les objets manufacturés et leurs subsistances dans le marché où ces choses sont au plus bas prix. Il a prouvé que si on laissait chaque pays libre d’échanger les produits de son industrie dans le temps et dans les endroits qui lui conviendraient, on obtiendrait ainsi la meilleure distribution possible du travail de l’espèce humaine, et l’on s’assurerait la plus grande abondance des choses nécessaires ou agréables à la vie.

Il a encore tâché de faire voir que cette liberté de commerce, qui est incontestablement avantageuse à la société en masse, l’est également à chaque pays en particulier ; et que le système d’une politique étroite, adopté par les États de l’Europe envers leurs colonies, n’est pas moins nuisible aux métropoles elles-mêmes qu’il ne l’est aux colonies, dont on sacrifie les intérêts.

« Ainsi, comme tous les autres expédients misérables et nuisibles de ce système mercantile que je combats, dit Adam Smith, le monopole du commerce des colonies opprime l’industrie de tous les autres pays, et principalement celle des colonies, sans ajouter le moins du monde à celle du pays en faveur duquel il a été établi, et tout au contraire, en la diminuant. »

Cette partie de son sujet n’est cependant pas traitée d’une manière aussi claire et aussi convaincante que celle où il montre l’injustice du système adopté envers les colonies.

Sans prétendre décider si le système actuel, adopté par l’Europe à l’égard de ses colonies, est ou non nuisible aux métropoles, qu’il me soit permis de croire que la mère-patrie peut quelquefois retirer un avantage des entraves auxquelles elle assujettit les habitants de ses colonies. Qui peut douter, par exemple, que, supposant que l’Angleterre fût une colonie de la France, ce dernier pays ne trouvât du profit à faire payer à l’Angleterre une forte prime sur l’exportation du blé, du drap, ou de toute autre marchandise ? En examinant la question des primes, et partant de la supposition que le blé se vendait en Angleterre 4 l. st. le quarter, nous avons vu qu’en accordant 10 sh. de prime sur l’exportation, le blé serait revenu en France à 3 l. 10 sh. Or, si le blé était auparavant à 3 l. 15 sh. le quarter en France, le consommateur français aura gagné 5 sh. par quarter sur tout le blé importé ; et si le prix naturel du blé en France était auparavant de 4 l. les Français auraient gagné en totalité les 10 sh., montant de la prime. La France profiterait donc par là de toute la perte que l’Angleterre aurait supportée ; elle ne gagnerait pas seulement une partie de ce que l’Angleterre aurait perdu ; mais, dans quelques cas, elle en aurait gagné la totalité.

On pourra cependant objecter qu’une prime d’exportation étant une mesure de police intérieure, ne peut pas facilement être imposée par la mère-patrie.

S’il convenait à la Jamaïque aussi bien qu’a la Hollande de faire un échange réciproque des produits de chacun de ces pays, sans l’intervention de l’Angleterre, il est bien certain que, si l’on y mettait obstacle, les intérêts de la Hollande et de la Jamaïque en souffriraient ; mais si la Jamaïque est forcée d’envoyer ses produits en Angleterre, pour les y échanger contre des marchandises hollandaises, il y aura un capital anglais et une agence anglaise employés dans un commerce dans lequel ni l’un ni l’autre n’auraient été engagés sans cela. Ce commerce y est attiré par une prime que l’Angleterre ne paie pas, et qui est payée par la Hollande et la Jamaïque.

Que la perte supportée en raison d’une distribution désavantageuse du travail dans deux pays, puisse être profitable à l’un des deux, tandis que l’autre souffre une perte encore plus forte que celle qui résulte immédiatement d’une telle distribution, c’est une opinion qu’Adam Smith lui-même a adoptée ; et si elle est vraie, ce sera une preuve décisive qu’une mesure qui peut être très-nuisible à une colonie, peut être d’un avantage partiel pour la mère-patrie.

En parlant des traités de commerce, Adam Smith s’exprime ainsi :

« Quand une nation s’oblige, par un traité, de permettre chez elle l’entrée de certaines marchandises d’un pays étranger, tandis qu’elle les prohibe venant de tous les autres pays, ou bien d’exempter les marchandises d’un pays des droits auxquels elle assujettit celles de tous les autres, le pays, ou du moins les marchands et les manufacturiers du pays dont le commerce est ainsi favorisé, doivent tirer de grands avantages de ce traité. Ces marchands et manufacturiers jouissent d’une sorte de monopole dans le pays qui les traite avec tant de faveur. Ce pays devient un marché à la fois plus étendu et plus avantageux pour leurs marchandises : plus étendu, parce que les marchandises des autres nations ayant l’exclusion ou étant assujetties à des droits plus lourds, il absorbe une plus grande quantité de celles qu’ils y portent ; plus avantageux, parce que les marchands du pays favorisé, jouissant dans ce marché d’une espèce de monopole, y vendront souvent leurs marchandises à un prix plus élevé que s’ils étaient exposés à la libre concurrence des autres nations. »

Or, les deux nations qui font un tel traité de commerce peuvent être la mère-patrie et ses colonies ; et Adam Smith admet, comme on voit, qu’une métropole peut gagner à opprimer ses colonies. Nous observerons cependant encore une fois qu’à moins que le monopole du marché étranger ne se trouve entre les mains d’une compagnie exclusive, les consommateurs étrangers ne paieront pas les marchandises plus cher que les nationaux. Le prix qu’ils paieront, les uns comme les autres, ne s’éloignera pas beaucoup du prix naturel de ces mar­chan­dises dans le pays qui les produit. Par exemple, l’Angleterre, dans des circonstances ordinaires, pourra toujours acheter des marchandises françaises à leur prix naturel en France, et la France aurait le même privilège d’acheter des marchandises anglaises à leur prix naturel en Angleterre. Mais on achèterait des marchandises à ce prix, sans qu’il y eût besoin d’un traité de commerce. Quel serait donc l’avantage ou le désavantage d’un semblable traité ?

Voici quel serait le désavantage qui en résulterait pour le pays qui importerait. Par le trai­té, il serait forcé d’acheter une marchandise en Angleterre, par exemple, à son prix naturel, tandis qu’il aurait peut-être pu l’avoir, dans quelque autre pays, à un prix naturel plus bas. Le traité produit donc une distribution désavantageuse des capitaux en général, dont souf­fre principalement le pays qui est borné par traité au marché le moins avantageux ; mais le traité ne donne aucun avantage au vendeur, en vertu d’un prétendu monopole ; car la concur­rence de ses compatriotes empêche le vendeur de vendre ses marchandises au-dessus de leur prix naturel ; ce qu’il eût fait, soit qu’il les exportât en France, en Espagne, aux Indes occiden­tales, soit qu’il les vendît pour la consommation de l’intérieur.

En quoi donc consiste l’avantage de cette stipulation du traité ? Le voici. Il n’aurait pas été possible de fabriquer ces marchandises en Angleterre pour l’exportation, si ce pays n’avait pas le privilège exclusif d’en approvisionner le marché en question ; car la concurrence des pays dans lesquels le prix naturel est plus bas lui aurait ôté toute chance de pouvoir vendre ses marchandises. Cela inquiéterait cependant fort peu l’Angleterre, si elle était bien sûre de pouvoir vendre pour une valeur aussi forte d’autres produits de ses manufactures, soit dans le marché français, soit autre part, avec le même bénéfice. L’objet que l’Angleterre se propose est d’acheter en France pour une valeur de 5,000 1. st. de vins ; elle voudrait donc vendre dans un marché quelconque, des marchandises qui puissent lui rapporter ces 5,000 l. st. Si la France lui accorde le monopole du drap, l’Angleterre y enverra aussitôt du drap pour l’échanger contre le vin dont elle a besoin ; mais si le commerce est libre, la concurrence de l’industrie des autres pays peut empêcher que le prix naturel du blé ne soit assez bas pour qu’en le vendant, elle retire ces 5,000 l., en obtenant en même temps les profits ordinaires du capital employé dans ce genre de manufacture. Il faut donc que l’industrie de l’Angleterre se porte vers un autre objet. Mais il se peut qu’il n’y ait aucun de ses produits, qu’elle puisse, eu égard à la valeur actuelle de l’argent, vendre au prix naturel des marchandises des autres pays. Quelle en sera la conséquence ? Comme les buveurs de vin, en Angleterre, sont encore disposés à dépenser 5,000 l. st. en vin de France, il faudra qu’on exporte dans ce pays 5,000 l. st. en argent pour y acheter ce vin. Cette exportation de numéraire en fera hausser la valeur en Angleterre, en la faisant baisser dans les autres pays ; et le prix naturel de tous les produits de l’industrie anglaise baissera aussi en même temps ; car la hausse du prix de l’argent équivaut à la baisse du prix des marchandises. On pourra alors se procurer les 5,000 l. par l’exportation de marchandises anglaises ; car, après la réduction de leur prix naturel, elles pourront soutenir la concurrence avec les marchandises des autres pays. Il faudra cependant vendre une quantité plus considérable de marchandises à bas prix pour obtenir les 5,000 l. dont on a besoin ; et quand on les aura obtenues, elles ne s’échangeront plus contre la même quantité de vin qu’auparavant ; car pendant que la diminution de numéraire en Angleterre y aura fait baisser le pris naturel des marchandises, l’augmentation d’argent en France y fera monter le prix naturel des marchandises et du vin. On importera donc moins de vin en Angle­terre en échange de ses produits, quand le commerce sera entièrement libre, que lors­que ce pays sera particulièrement favorisé par des traités de commerce. Cependant, le taux des profits ne varierait pas ; le numéraire aurait changé de valeur relative dans les deux pays, et l’avantage que la France en retirerait, serait d’obtenir une plus grande quantité de marchan­dise anglaises en échange d’une quantité déterminée de produits français ; et la perte pour l’Angleterre consisterait en ce qu’elle obtiendrait une moindre quantité de marchandises fran­çaises en échange des marchandises anglaises.

Le commerce étranger se soutiendra donc toujours, qu’on y mette des entraves, qu’on l’encourage, ou qu’il soit libre ; et il ne peut être réglé que par le changement du prix naturel, et non par le changement de la valeur naturelle des frais de production dans chaque pays, et ce changement s’opère dès qu’on altère la distribution des métaux précieux. Cette explication confirme l’opinion que j’ai émise ailleurs, qu’il n’y a pas d’impôt, de prime ou de prohibition sur l’importation ou l’exportation des marchandises, qui ne donne lieu à une différente distri­bution des métaux précieux, et qui, par conséquent, ne modifie dans tout pays le prix naturel et le prix courant des marchandises.

Il est donc évident que le commerce avec les colonies peut être réglé de manière qu’il soit en même temps moins avantageux pour les colonies et plus lucratif pour la métropole, qu’un commerce parfaitement libre. De même qu’il serait désavantageux pour un consommateur d’être restreint à n’acheter que dans une seule boutique, de même est-il nuisible pour une nation de consommateurs d’être forcée de n’acheter que dans un seul pays. Si la boutique, ou le pays en question, peut fournir les marchandises demandées à meilleur marché, ils sont bien sûrs de les vendre sans avoir besoin pour cela d’aucun privilège exclusif ; et s’ils ne peuvent pas les livrer au prix le plus bas, l’intérêt général demanderait qu’on ne les encourageât point à continuer un commerce qu’ils ne peuvent pas faire avec un avantage égal à celui de leurs rivaux. La boutique et le pays qui vendraient exclusivement pourraient perdre à ce chan­gement d’emploi ; mais l’intérêt général n’est jamais si bien assuré que par la distribution la plus productive du capital général c’est-à-dire par un commerce universellement libre.

L’augmentation des frais de production ne diminue pas nécessairement la consommation d’un produit, si ce produit est de première nécessité ; car, quoique en général les ressources des consommateurs se trouvent diminuées par la hausse d’une marchandise quelconque, ils peuvent cependant renoncer à la consommation de quelque autre produit dont les frais de production n’ont pas augmenté. Dans ce cas, l’offre et la demande conserveront la même proportion que par le passé : les frais de production seuls auront augmenté, et cependant le prix haussera ; et il doit hausser, pour mettre les profits du créateur du produit renchéri au niveau des profits des autres commerces.

M. Say convient que les frais de production sont le fondement du prix, et pourtant, dans plusieurs endroits de son livre, il soutient que le prix est réglé par la proportion entre l’offre et la demande. Le régulateur réel et définitif de la valeur relative de deux produits quelcon­ques, c’est ce que la production de chacun a coûté, et non les quantités respectives de chacun de ces produits, ni la concurrence parmi les acheteurs.

Selon Adam Smith, le commerce colonial de l’Angleterre étant un de ceux dans lequel il ne peut avoir d’employés que des capitaux anglais, fait monter le taux des profits de tous les autres commerces, et comme, selon lui, les hauts profits, ainsi que les forts salaires, font hausser le prix des produits, le monopole du commerce colonial a été, à ce qu’il croit, nuisi­ble à la mère-patrie, dont il a diminué la faculté de pouvoir vendre des objets manufacturés à un prix aussi bas que les autres pays.

« Par l’effet du monopole, dit-il, l’accroissement du commerce des colonies a bien moins été, pour le commerce général de la Grande-Bretagne, la cause d’une addition à ce qu’il était auparavant, que celle d’un changement total de direction. Secondement, ce monopole a contribué nécessairement à maintenir, dans toutes les branches différentes du commerce de la Grande-Bretagne, le taux des profits à un degré plus haut que celui où il se serait tenu naturellement, si le commerce avec les colonies anglaises eût été ouvert à toutes les nations…. Or, tout ce qui fait monter dans un pays le taux ordinaire du profit plus haut qu’il n’aurait été sans cela, assujettit nécessairement ce pays en même temps a un désavantage absolu et à un désavantage relatif dans toutes les autres branches de commerce, dont il n’a pas le monopole. Il assujettit ce pays a un désavantage absolu, attendu que, dans toutes les autres branches de commerce, ses marchands ne peuvent retirer ce plus gros profit sans vendre à la fois, et les marchandises des pays étrangers qu’ils importent dans le leur, et les marchandises de leur propre pays qu’ils exportent à l’étranger, plus cher qu’ils ne les eussent vendues sans cela. Il faut, à la fois, que leur propre pays vende plus cher qu’il n’aurait fait sans cela ; qu’il achète moins et vende moins ; qu’il jouisse moins et qu’il produise moins.

..... « On entend souvent nos marchands se plaindre des hauts salaires de nos ouvriers, comme étant la cause de ce que les ouvrages de leurs fabriques ne peuvent soutenir la concurrence dans les marchés étrangers ; mais on ne les entend jamais parler des hauts profits du capital. Ils se plaignent des gains excessifs des autres, mais ils ne disent rien du leur. Cependant les hauts profits du capital, en Angleterre, peuvent contribuer, dans beaucoup de circonstances, autant que les hauts salaires qu’on y paie aux ouvriers, et, dans quelques circonstances, contribuent peut-être davantage à faire hausser le prix des ouvrages des fabriques anglaises. »

J’admets que le monopole du commerce avec les colonies doit déranger, et quelquefois d’une manière désavantageuse, la direction des capitaux ; mais d’après ce que j’ai déjà dit au sujet des profits, on verra, je crois, qu’aucun déplacement du commerce étranger et aucun changement du commerce intérieur pour le commerce avec l’étranger, ne sauraient affecter le taux des profits. La perte qui en résultera est celle que je viens d’exposer ; elle consiste dans une moins bonne distribution des capitaux et de l’industrie, et par suite dans une diminution de production. Le prix naturel des produits haussera, et par conséquent, quoique le consom­mateur soit en état d’acheter pour une même valeur en argent, il n’obtiendra, avec cet argent, qu’une quantité moindre de marchandises. Et lors même que le monopole aurait pour effet de faire hausser les profits, il n’occasionnerait pas le moindre dérangement dans les prix ; car le prix n’est réglé ni par les salaires ni par les profits.

Adam Smith lui-même parait en convenir, quand il dit que « le prix des choses, ou la valeur de l’or et de l’argent, comparée aux marchandises, dépend de la proportion qu’il y a entre la quantité de travail nécessaire pour faire arriver au marché une certaine quantité d’or et d’argent, et la quantité de travail nécessaire pour y faire arriver une certaine quantité de marchandises d’une autre espèce. » Cette quantité restera la même, que les profits et les salaires montent ou baissent. Comment donc le prix peut-il hausser par l’effet des hauts profits ?

Chapitre 26 - Du revenu brut et du revenu net

Adam Smith exagère toujours les avantages qu’un pays tire d’un grand revenu brut[108], par opposition à un grand revenu net. « Plus grande sera la portion du capital d’un pays consacré à l’agriculture, et plus la somme de travail productif que ce capital met en œuvre deviendra considérable dans l’intérieur du pays. Il en sera de même de la valeur que son emploi ajoute aux produits annuels de la terre et de l’industrie de la communauté. Le capital employé dans les manufactures est celui qui, après le capital comparé à l’agriculture, met en œuvre la plus grande quantité de travail productif, et ajoute le plus grand accroissement de valeur à la production annuelle. Le capital employé au commerce d’exportation est le moins productif des trois[109]. » En admettant pour un moment que cela soit vrai, quel avantage résultera-t-il pour un pays de l’emploi d’une grande quantité de travail productif, si, soit qu’il emploie cette quantité ou une quantité moindre, son revenu et ses profits réunis doivent rester les mêmes ? Le produit total de la terre et de l’industrie de tout pays se partage en trois portions, dont la première est destinée aux salaires, la seconde aux profits, et la troisième à la rente. Ce n’est que sur les deux dernières portions qu’on peut lever des impôts, ou faire des épargnes : la première, si elle est modique, étant toujours égale aux frais nécessaires de production, il serait tout à fait indifférent pour une personne qui sur un capital de 20,000 l. ferait 2,000 l. par an de profits, que son capital employât cent hommes ou mille, et que ses produits se vendissent 10,000 l. ou 20,000 l., pourvu que, dans tous les cas, ses profits ne baissassent point au-dessous de 2,000 l. L’intérêt réel d’une nation n’est-il pas aussi garanti ? et dès que son revenu net et réel, que ses rentes et profits sont les mêmes, qu’importe qu’elle se compose de dix ou de douze millions d’individus ? Ses facultés pour l’entretien d’escadres, d’armées, et de toute autre sorte de travail improductif, doivent être en proportion de son revenu net, et non de son revenu brut. Si cinq millions d’hommes pouvaient produire la nourriture et l’habillement nécessaires pour dix millions, la nourriture et l’habillement de cinq millions constitueraient le revenu net. Le pays retirerait-il quelque avantage, si, pour produire ce même revenu net, il fallait sept millions d’hommes, c’est-à-dire, s’il fallait que sept millions d’hommes fussent employés à produire de la nourriture et de l’habillement pour douze millions ? La nourriture et l’habillement de cinq millions seraient toujours le revenu net. L’emploi d’un plus grand nombre d’hommes ne nous mettrait en état ni d’ajouter un homme à notre armée ou à notre marine, ni de fournir une guide de plus aux impôts[110].

Ce n’est point en raison d’aucun avantage supposé provenant d’une grande population, ni en raison du bonheur dont peut jouir un plus grand nombre d’hommes, qu’Adam Smith donne la préférence à cet emploi de capital qui met en œuvre la plus grande quantité d’indus­trie ; mais c’est expressément en se fondant sur l’effet qu’il lui suppose d’augmenter la puissance nationale, car il dit que « la richesse et la puissance de toute nation, en tant que la puissance dépend de la richesse, doit toujours être en proportion de la valeur de sa production annuelle, qui constitue le fonds qui sert en définitive à payer tout impôt. » Il est cependant évident que les facultés de payer des impôts sont en proportion du revenu net et non du revenu brut.

Dans la distribution des emplois des capitaux entre tous les pays, le capital des peuples pauvres sera naturellement employé à ces genres d’industrie qui font subsister une grande quantité de travailleurs dans l’intérieur, parce que, dans de tels pays, on peut se procurer avec le plus de facilité la nourriture et les choses nécessaires pour une population croissante. Dans les pays riches, au contraire, où la nourriture est chère, les capitaux se porteront, si le commerce est libre, vers ces genres d’industrie qui exigent l’emploi du plus petit nombre d’ouvriers dans l’intérieur : tels sont le commerce de transport, le commerce avec les pays étrangers très-lointains, dans lesquels les profits sont en proportion des capitaux, et non en proportion de la quantité de travail employé[111].

Quoique je convienne que, par la nature du fermage, un capital déterminé employé à l’agriculture sur tous les terrains autres que ceux cultivés les derniers, met en activité une plus grande quantité de travail qu’un capital employé dans les manufactures ou dans le commerce, je ne saurais pourtant admettre qu’il y ait la moindre différence entre les quantités de travail mises en activité par un capital employé dans le commerce intérieur, et par un pareil capital employé dans le commerce étranger.

« Le capital qui envoie à Londres, dit Adam Smith, des ouvrages de fabrique Écossaise, et rapporte à Édimbourg du blé anglais et des ouvrages de fabrique an­g1ais, remplace nécessairement, dans chacune de ces opérations, deux capitaux appar­tenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et qui ont, tous les deux, été employés dans l’agriculture ou les manufactures de la Grande-Bretagne.

Le capital qui est employé à acheter des marchandises étrangères pour la consommation intérieure, quand l’achat se fait avec le produit de l’industrie nationale, remplace aussi, par chaque opération de ce genre, deux capitaux distincts, mais dont un seulement est employé à soutenir l’industrie nationale. Le capital qui envoie en Portugal des marchandises anglaises, et qui rapporte en Angleterre des marchandises portugaises, ne remplace, dans chacune des opérations qu’il fait, qu’un seul capital anglais ; l’autre est un capital portugais. Ainsi, quand même les retours du commerce étranger de consommation seraient aussi prompts que ceux du commerce intérieur, le capital employé dans celui-ci ne donnerait toujours qu’un encouragement de moitié plus faible à l’industrie ou au travail productif du pays. »

Cet argument me parait fallacieux ; car, quoique deux capitaux, l’un portugais et l’autre anglais, soient employés, ainsi que le suppose le docteur Smith, il y aura cependant un capital employé au commerce étranger ; double de celui qui sera employé au commerce intérieur. Supposons que l’Écosse emploie un capital de 1,000 livres sterling à la fabrication des toiles, qu’elle échange contre le produit d’un capital pareil employé en Angleterre à la fabrication des soieries, ces deux pays emploieront ainsi 2,000 liv. sterl. et une quantité de travail proportionnelle. Supposons maintenant que l’Angleterre découvre qu’elle peut obtenir de l’Allemagne une plus grande quantité de toiles en échange des soieries qu’elle était dans l’habitude d’exporter en Écosse, et que l’Écosse, à son tour, trouve qu’elle peut obtenir de la France plus de soieries en échange de ses toiles qu’elle n’en obtenait auparavant de l’Angleterre ; dans ce cas, le commerce entre l’Angleterre et l’Écosse ne cessera t-il pas à l’instant, et le commerce de consommation intérieure ne sera-t-il pas remplacé par un com­merce de consommation étrangère ? Mais quoique deux capitaux additionnels entrent dans ce commerce, c’est-à-dire le capital allemand et le capital français, la même somme de capital écossais et anglais ne continuera-t elle pas à être employée, et ne mettra-t-elle pas en activité la même quantité d’industrie que lorsque ces capitaux étaient consacrés au commerce intérieur ?


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