Chapitre 6 - Des profits



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Ayant déjà montré que les profits des capitaux dans les différentes branches de la production, gardent toujours entre eux une même proportion, et tendent tous à éprouver des variations dans le même degré et dans un même sens, il nous reste à rechercher la cause des variations permanentes dans la taux des profits, et les modifications qui en résultent toujours dans le taux de l’intérêt.

Nous avons vu que le prix du blé[34] se règle par la quantité de travail nécessaire pour le produire, au moyen de cette portion du capital qui ne paie pas de rente. Nous avons vu aussi que tous les articles manufacturés haussent et baissent de prix à mesure qu’il faut, pour les produire, plus ou moins de travail. Ni le fermier qui cultive cette espace de terres dont la qualité règle les prix courants, ni le manufacturier qui fabrique des marchandises, ne réser­vent aucune portion du produit pour la rente. La valeur entière de leurs articles se partage en deux seules portions, dont l’une constitue les profits du capital, et l’autre est consa­crée au salaire des ouvriers.

En supposant que le blé et les objets manufacturés se vendent toujours au même prix, les profits seront toujours élevés ou réduits, selon la hausse ou la baisse des salaires. Mais si le prix du blé hausse, parce que sa production exige plus de travail, cette cause ne fera point hausser le prix des objets manufacturés dont la fabrication n’exige point de travail addi­tionnel. Dans ce cas, si les salaires restent les mêmes, les profits ne changeront pas ; mais comme il est indubitable que les salaires montent par la hausse du blé, les profits alors doivent nécessairement baisser.

Si un fabricant donnait toujours ses marchandises pour la même somme d’argent, pour 1,000 liv. st., par exemple, ses profits dépendraient du prix du travail nécessaire pour leur fabrication. Ils seraient moindres avec des salaires de 800 livres qu’avec d’autres de 600 livres. À mesure donc que les salaires hausseraient, les profits diminueraient[35]. Mais si le prix des produits agricoles augmente, l’on pourrait demander si du moins le fermier n’aura pas les mêmes profits, quoiqu’il paie de plus forts salaires. Certainement non ; car non-seulement il aura, ainsi que le manufacturier, à payer plus de gages à chacun des ouvriers qu’il emploie, mais il sera obligé de payer une rente, ou d’employer un plus grand nombre d’ouvriers, pour obtenir le même produit. La hausse des produits agricoles ne sera que proportionnée à cette rente ou au nombre additionnel des ouvriers employés, et elle ne saurait le dédommager de la hausse des salaires.

Si le manufacturier et le fermier employaient chacun dix hommes, et si les salaires haus­saient de 24 livres à 25 livres st. par an, pour chaque homme, il leur en coûterait à chacun 250 livres au lieu de 240 livres par an. Voilà tout ce qu’il en coûtera de plus au manufacturier pour avoir la même quantité de marchandises ; mais le fermier d’un terrain neuf aura probablement besoin d’employer un homme de plus, et par conséquent de débourser pour ses gages 25 l. de plus ; et le fermier d’un vieux fonds de terre sera forcé de payer pour rente pré­ci­sément cette même somme additionnelle de 25 liv. : car, sans cette augmentation de tra­vail, le blé n’aurait pas pu hausser. L’un et l’autre auront à débourser 275 livres ; l’un, uni­que­ment pour payer les salaires, et l’autre, pour les salaires et la rente ; et chacun d’eux dépensera 25 livres de plus que le manufacturier. Ils seront remboursés de ces 25 livres par la hausse du prix des produits de la terre, et, par conséquent, leurs profits seront toujours dans le même rapport avec ceux du manufacturier. Comme cette proposition est intéressante, je vais tâcher de l’éclaircir davantage.

Nous avons déjà montré que, dans l’enfance de la société, la part qui revient au proprié­taire foncier et au laboureur, sur la valeur totale du produit de la terre, n’est que bien faible, et que cette part augmente en raison du progrès des richesses et de la difficulté de se procurer de la nourriture. Nous avons montré également que, quoique la valeur de la part de l’ouvrier doive augmenter par le haut prix des subsistances, cette part se trouvera réellement diminuée ; tandis que celle du propriétaire foncier se trouvera augmentée à la fois en valeur et en quantité.

Le surplus du produit de la terre, après que le propriétaire et les travailleurs sont payés, appartient nécessairement au fermier, et constitue les profits de son capital. Mais, dira-t-on, quoique, par le développement progressif de la société, la part du fermier soit diminuée, com­me elle augmente de valeur, il pourra, aussi bien que le propriétaire et l‘ouvrier, recevoir une plus forte valeur.

On peut dire, par exemple, que lors de la hausse du blé de 4 liv. à 10 livres, les cent quatre-vingts quarters récoltés sur le meilleur fonds de terre rapporteraient 1,800 liv. au lieu de 720 liv., et que par conséquent, quoiqu’il soit prouvé que le propriétaire et l‘ouvrier reçoivent une plus forte valeur en fermage et en gages, les profits du fermier peuvent aussi s’accroître. Cela est cependant impossible, ainsi que je vais essayer de le démontrer.

D’abord le prix du blé ne hausserait qu’en proportion de la plus grande difficulté de la culture sur un terrain d’une moins bonne qualité.

J’ai déjà fait observer que si le travail de dix hommes, sur une terre d‘une qualité donnée, rendait cent quatre-vingts quarters de blé, valant 4 livres le quarter, ou 720 liv., et si le travail de dix hommes de plus ne produisait qu’un surcroît de cent soixante-dix quarters, le blé devrait hausser de 4 liv. à 4 liv. 4 s. 8 d. ; car 170 : 180 :: 4 liv. : 4 liv. 4 s. 8 d. En d‘autres ter­mes, puisque, dans un cas, il faut le travail de dix hommes pour avoir cent soixante-dix quarters de blé, tandis que, dans l’autre , celui de 9.44 suffit, la hausse doit être dans le rapport de 9.44 à 10, ou dans celui de 4 liv. à 4 liv. 4 s. 8 d. On pourrait démontrer de même que si le travail de dix autres hommes ne produisait que cent soixante quarters, le prix hausserait encore à 4 liv. 10 s., s’il ne produisait que cent cinquante, à 4 liv. 16 s., et ainsi de suite.

Mais lorsque la terre qui ne paie pas de rente donnait cent quatre-vingts quarters à 4 liv. le quarter, le blé rapportait

l. 720
Et quand la même terre, ne payant pas de rente, donnait cent soixante-dix quarters, le blé ayant atteint 4 liv. 4 s. 8 d. rapportait l. 720
De sorte que cent cinquante quarters, à 4 l. 10 s., rapportent l. 720
Et cent cinquante quarters, à 4 l. 16 s., donnent la même
somme de l. 720

Or, il est évident que, sur ces trois valeurs différentes, le fermier étant obligé à une époque de payer des salaires réglés d’après le prix du blé à 4 liv., et dans d‘autres temps à de plus hauts prix, le taux de ses profits doit diminuer en proportion de la hausse du prix du blé.

Dans ce cas, il me paraît clairement démontré que toute hausse du prix du blé qui augmen­te le salaire en argent de l’ouvrier diminue la valeur en argent des profits du fermier.

La situation du fermier de l’ancien et meilleur fonds de terre sera exactement la même ; il devra aussi payer de plus forts salaires, et il ne pourra jamais lui rester sur la valeur des produits, quelque élevé qu’en soit le prix, plus de 720 l., pour être partagées entre lui et le nombre toujours égal de ses travailleurs. Or, plus ils gagneront, moins il leur en restera.

Quand le prix du blé était à 4 l., la totalité des cent quatre-vingts quarters appartenait au cultivateur, qui le vendait 720 l. Quand le blé est monté à 4 l. 4 s. 8 d., il s’est trouvé forcé de payer, sur ces cent quatre-vingts quarters la valeur de dix quarters pour la rente, et par conséquent les cent soixante-dix restants ne lui ont plus rapporté que 720 l. Quand le blé est monté à 4 l. 10 s., il a dû payer vingt quarters, ou leur valeur, pour le fermage, et il ne lui est resté que cent soixante quarters, qui lui rapportaient la somme de 720 l.

C‘est pourquoi, quelle que soit la hausse dans le prix du blé, la nécessité d’employer plus de travail ou plus de capital pour obtenir un surcroît donné de production, rend cette hausse égale en valeur à l’augmentation de la rente ou à celle du travail employé ; en sorte que le fermier ne retire de ce qui reste après le paiement du fermage, que la même valeur réelle, soit qu’il vende 4 l., 4 l. 10 s., ou bien 5 l. 2 s. 10 d. le quarter de blé. Que le produit appartenant au fermier soit de cent quatre-vingts, cent soixante-dix, cent soixante ou cent cinquante quarters, il n’en tire jamais que 720 l. ; le prix augmentant en raison inverse de la quantité.

La rente, à ce qu’il parait, retombe donc toujours sur le consommateur, et jamais sur le fermier ; car si le produit de sa ferme est constamment de cent quatre-vingts quarters, le prix haussant, il garderait pour lui une moindre valeur et en donnerait une plus forte à son propriétaire ; mais cette déduction serait toujours telle, qu’elle lui laisserait la même somme de 720 l.

On voit aussi que, dans tous les cas, cette même somme de 720 l. doit se partager entre les salaires et les profits. Si la valeur du produit brut de la terre s’élève au delà de cette valeur, cet excédant appartient à la rente, quel qu’en soit le montant. S’il n’y a pas de surplus, il n’y aura pas de rente. Que les salaires ou les profits éprouvent une hausse ou une baisse, c’est toujours cette somme de 720 l. qu’il fournira aux deux. D’un côté, jamais les profits ne sau­raient hausser au point d’absorber une si forte portion de ces 720 l. qu’il n’en restât plus assez pour fournir aux ouvriers de quoi se procurer l’absolu nécessaire, et, de l’autre côté, les salaires ne sauraient hausser au point de ne rien laisser sur cette somme pour les profits.

C’est ainsi que les profits de l’agriculture, comme ceux des manufactures, sont toujours diminués par la hausse des matières premières, lorsqu’elle est accompagnée de la hausse des salaires[36]. Si le fermier n’obtient pas une plus forte valeur pour le blé qui lui reste après le paiement de la rente, si le manufacturier n’en retire pas une plus forte de ses articles, et s’ils sont tous deux forcés de payer une plus forte somme en salaires, peut-il y avoir rien de plus clairement démontré que la baisse infaillible des profits par suite de la hausse des salaires ?

Et cependant le fermier, quoiqu’il ne paie à son propriétaire aucune part de la rente, - celle-ci étant toujours réglée par le prix des produits, et retombant invariablement sur le consommateur, - le fermier, dis-je, a toujours un grand intérêt à maintenir la rente, ou plutôt le prix naturel des produits, à un taux peu élevé. En sa qualité de consommateur des matières premières et des articles dans la composition desquels il entre de ces matières, il a, ainsi que tous les autres consommateurs, un intérêt commun à la modicité du prix. Mais le haut prix du blé, qui influe sur les salaires, le touche de plus près ; car, à chaque hausse, il aura à payer, sur cette somme invariable de 720 l., une part additionnelle pour les salaires des dix hommes qu’il emploie constamment, comme nous l’avons supposé. En traitant des salaires, nous avons déjà vu qu’ils haussaient constamment par suite de la hausse du prix des produits immédiats du sol. En prenant pour base du calcul celle que nous avons posée page 174, on voit que, le blé étant à 4 l. le quarter, les salaires doivent être à 24 l. par an. Et quand le blé est à 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & s. & d. \\ 4 & 4 & 8 \\ 4 & 10 & 0 \\ 4 & 16 & 0 \\ 5 & 2 & 10
\end{smallmatrix}
\right\}
les salaires doivent être à 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & s. & d. \\ 24 & 14 & 0 \\ 25 & 10 & 0 \\ 26 & 8 & 0 \\ 27 & 8 & 6
\end{smallmatrix}
\right.
et sur le fonds invariable de 720 liv. qui doit être partagé entre les ouvriers et les fermiers, quand le blé est à 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & s. & d. \\ 4 & 0 & 0 \\ 4 & 4 & 8 \\ 4 & 10 & 0 \\ 4 & 16 & 0 \\ 5 & 2 & 10
\end{smallmatrix}
\right\}
l’ouvrier recevra 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & s. \\ 240 & 0 \\ 247 & 0 \\ 255 & 0 \\ 264 & 0 \\ 274 & 5
\end{smallmatrix}
\right\}
le fermier recevra 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & s. & d. \\ 480 & 0 & 0 \\ 473 & 0 & 0 \\ 465 & 0 & 0 \\ 455 & 0 & 0 \\ 445 & 15 &
\end{smallmatrix}
\right\}
[37]


Si l’on suppose le capital primitif du fermier de 3,000 l., les profits étant, dans le premier cas, de 480 l., donneraient un taux de 16 pour cent. Quand les profits baissent à 473 l., le taux descend à 15.7 pour cent.

à 465 l. ........................ 15.5
à 456 l. ........................ 15.2
à 445 l. ........................ 14.8

Mais le taux des profits doit baisser encore davantage ; car le capital du fermier, comme nous l’avons dit, se compose principalement de matières brutes, telles que ses meules de blé et de foin, son blé et son orge en gerbes, ses chevaux et ses vaches, qui doivent tous hausser de prix par le renchérissement des produits. Son produit absolu tombera de 480 l. à 445 l. 15 s. Mais si, d’après les causes que je viens d‘exposer, son capital augmentait de 3,000 l. à 3,200 l., le taux de ses profits, le blé étant à 5 1. 2 s. 10 d., serait au-dessous de 14 pour cent.

Si un manufacturier employait de même 3,000 l. sur sa fabrique, il serait forcé, par la haus­se des salaires, d’augmenter son capital pour pouvoir être à même de continuer son commerce. Si sa marchandise se vendait auparavant 720 l., elle continuerait à rapporter le même prix ; mais les salaires du travail, qui montaient d’abord à 240 l., hausseront, quand le blé sera à 5 l. 2 s. 10 d., à 274 l. 5 s. Dans le premier cas, il aurait un profit de 480 l. sur 3,000 l. ; dans le second, ce bénéfice ne monterait qu’à 445 l. 15 s. sur un capital augmenté, et par conséquent ses profits se rapprocheraient du changement survenu dans ceux du fermier.

Il est peu de denrées qui ne changent plus ou moins de prix par la hausse des matières premières, parce qu’il entre dans la composition de la plupart des marchandises une certaine portion des produits bruts du sol. Les étoffes de coton, les toiles et les draps, haussent tous de prix par la cherté du blé ; mais ils renchérissent en raison de la plus grande quantité de travail employé à la production des matières premières dont ils sont fabriqués, et non en raison de ce que le manufacturier a payé plus cher les ouvriers employés à la fabrication de ces étoffes.

Les marchandises haussent toujours parce qu’il faut plus de travail pour leur production, et jamais en raison de la cherté du travail qu’elles exigent. Les ouvrages de bijouterie, de fer, d’argenterie et de cuivre, n’éprouveront pas de hausse, attendu qu’il n’entre dans leur composition aucun produit brut provenant de la culture de la terre.

On dira peut-être que j’ai posé en principe que les salaires en argent doivent hausser par la cherté des produits bruts du sol, sans qu’il y ait là une conséquence nécessaire ; car l’ouvrier peut se contenter d’une moindre aisance. Il faut convenir que les salaires peuvent arriver d‘abord à un taux élevé, pour subir ensuite quelque diminution. Dans ce cas, il n’y aura pas réduction des profits ; mais il est impossible de concevoir comment le prix en argent des salaires pourrait baisser ou rester stationnaire pendant que celui des objets de première nécessité hausserait graduellement. On peut donc regarder comme une chose démontrée que dans les cas ordinaires il n’arrive point de hausse permanente dans le prix des articles de première nécessité qui ne cause une hausse des salaires, ou qui ne soit l’effet d’une hausse survenue auparavant.

L’effet qu’éprouveront les profits sera le même, ou à peu près, s’il y a une hausse quelconque dans les prix des autres articles de première nécessité que l’ouvrier achète avec ses salaires, - les aliments exceptés. La nécessité où il se trouverait de les payer plus cher le forcerait à exiger une plus forte rémunération ; et tout ce qui augmente les salaires réduit les profits. Mais supposons que le prix des soieries, des velours, des meubles, ou de tout autre article dont l’ouvrier n’a pas besoin, vienne à hausser par suite de l’excédant de travail néces­saire à la fabrication de ces objets, les profits ne s’en ressentiraient-ils pas ? Non assu­rément ; car rien ne modifie les profits, si ce n’est la hausse des salaires ; et les soieries, les velours n’étant point consommés par l’ouvrier, le renchérissement de ces articles ne saurait faire hausser les salaires.

Je ne parle que des profits en général. J’ai déjà averti que le prix courant d’une denrée pouvait surpasser son prix naturel ou absolu ; car cette denrée peut avoir été produite en quantité moindre que ne l’exige le surcroît de la demande. Cet effet cependant n’est que pas­sa­ger. Les beaux profits retirés du capital employé à la production de cette denrée porteront bientôt des capitaux vers cet emploi ; et aussitôt que les fonds seront suffisants, et que la quantité de la denrée se trouvera assez augmentée, elle baissera de prix, et les profits de ce genre de commerce se nivelleront avec tous les autres. La baisse du taux général des profits n’est nullement incompatible avec la hausse partielle des bénéfices d’une branche particulière d’industrie ; c’est en raison de l’inégalité des profits que les capitaux passent d’un emploi à un autre. C‘est ainsi que pendant la baisse des profits en général, et pendant qu’ils tendent graduellement vers un niveau plus bas, par suite de l’augmentation des salaires et de la difficulté croissante de pourvoir à la subsistance du surcroît de population ; c’est ainsi, dis-je, que les profits du fermier peuvent se maintenir pendant quelque temps au-dessus de leur ancien taux. Il peut se faire aussi qu’une branche particulière de commerce étranger et colo­nial se trouve à une époque extraordinairement encouragée ; mais ce fait, que nous admet­tons, ne saurait invalider la théorie. Il sera toujours vrai que les profits dépendent de la cherté ou du bas prix des salaires ; que les salaires sont réglés par le prix des denrées de première nécessité, et que le prix de ces dernières tient principalement à celui des aliments ; car la quantité de toutes les autres choses peut être augmentée d’une manière presque illimitée.

L’on devrait se rappeler que le prix courant. varie toujours, et varie d’abord par le rapport de l’offre et la demande. C’est ainsi que du drap qu’on peut donner 40 s. l’aune en prélevant les profits ordinaires sur le capital, pourrait hausser jusqu’à 60 ou 80 s., en raison des exigences de la mode, ou par suite de quelque autre cause, qui tout à coup, et sans qu’on s’y attendit, en augmenterait la demande ou en diminuerait l’approvisionnement. Les fabricants de draps feront, pendant quelque temps, des profits extraordinaires ; mais les capitaux afflueront vers ce genre de fabrique jusqu’à ce que l’offre soit au niveau de la demande, et alors le prix du drap baissera de nouveau à 40 s., qui est son prix naturel et absolu. De même des demandes de blé plus considérables peuvent en élever le prix assez haut pour que le fermier en retire plus que les profits ordinaires. S’il y a bon nombre de terrains fertiles, le prix du blé baissera bientôt à son ancien niveau, après que la quantité nécessaire de capital aura été employée sur ces terrains, - les profits restant d’ailleurs les mêmes. Mais s’il n’y avait pas assez de terres fertiles ; et si, pour produire ce surcroît de blé, il fallait plus que la quantité ordinaire de travail et de capital, le blé ne baisserait plus à son ancien niveau. Son prix naturel s’élèverait, et le fermier, au lieu d’obtenir constamment de plus grands profits, se verrait forcé de se contenter du taux diminué qui est la suite inévitable de la hausse de main-d’œuvre, hausse causée par celle des choses nécessaires.

Les profits tendent naturellement à baisser, parce que, dans le progrès de la société et de la richesse, le surcroît de subsistances nécessaires exige un travail toujours croissant. Cette tendance, ou, pour ainsi dire, cette gravitation des profits, est souvent et heureusement arrêtée par le perfectionnement des machines qui aident à la production des choses nécessaires, ainsi que par l’effet des découvertes agronomiques, qui nous donnent le moyen d’épargner une portion de travail, et de diminuer ainsi le prix des articles de première nécessité pour la consommation de l’ouvrier. Le renchérissement des articles de première nécessite et des salaires a cependant des bornes ; car aussitôt que les salaires auront monté (comme dans le cas que nous avons déjà posé) à 720 l., total de la recette du fermier, il ne pourra plus y avoir d’accumulation, puisque aucun capital ne saurait plus donner de bénéfices ; on n’aura pas besoin alors d’une augmentation de travail, et la population aura atteint son maximum. Bien avant ce terme même, la réduction des profits aura arrêté toute accumulation ; et la presque-totalité des produits du pays, les ouvriers une fois payés, appartiendra aux propriétaires fonciers et aux collecteurs des dîmes et des autres impôts.

En prenant donc pour base de mon calcul la supposition ci-dessus, très-inexacte d’ailleurs, il paraîtrait que le blé étant à 20 l. st. le quarter, tout le revenu net du pays sera entre les mains des propriétaires fonciers ; car, dans ce cas, la même quantité de travail qu’il a fallu employer primitivement pour produire cent quatre-vingts quarters, deviendrait nécessaire pour n’en produire que trente-six ; puisque 20 l. : 4 l. : 180 : 36. C’est pourquoi le fermier qui dans l’origine récoltait cent quatre-vingts quarters (si toutefois il en existait, car les anciens et les nouveaux capitaux se trouveraient tellement confondus, qu’il n’y aurait plus moyen de les distinguer), le fermier, disons-nous, vendrait les :

180 quarters à 20 l. le quarter ou l. 3,600
la valeur de 144 muids (payés en fermage au propriétaire, et
constituant la différence entre 36 et 80 muids) l. 2,880
36 l. 720
la valeur de 36 muids payée aux dix ouvriers l. 720

ne laissant, par conséquent, rien pour son profit.

À ce prix de 20 l. les ouvriers continueraient
à consommer chacun trois quarters de blé par an, ou l. 60
et ils dépenseraient sur d‘autres articles l. 12
72 par ouvrier ;

par conséquent dix ouvriers coûteront 720 l. par an.

N’ayant cherché dans tous ces calculs qu’à éclaircir le principe, il est presque inutile de dire que je suis parti d’une base prise au hasard, uniquement pour servir d‘exemple. Quoique les résultats aient pu varier en degré, ils seraient restés les mêmes en principe, quelque exac­titude que j’eusse pu mettre en évaluant la différence dans le nombre des ouvriers nécessaires pour obtenir les quantités successives de blé qu’exige la consommation d’une population croissante. Mon but a été de simplifier la question ; c’est pourquoi je n’ai point tenu compte du renchérissement des choses nécessaires, autres que les subsistances. Ce renchérissement, suite de l’augmentation dans la valeur des matières premières dont ces articles sont fabriqués, ferait encore baisser. les profits, en faisant hausser davantage les salaires.

J’ai déjà dit que longtemps avant que cet état des prix soit devenu permanent, il n’y aurait plus de motif pour accumuler ; car on n’accumule qu’en vue de rendre cette accumulation productive ; et ce n’est que lorsqu’elle est ainsi employée qu’elle a un effet sur les profits. Il ne saurait y avoir d’accumulation sans motif, et par conséquent un tel état des prix ne peut jamais persister. Il est aussi impossible au fermier et au manufacturier de vivre sans profits, qu’à l’ouvrier d’exister sans salaires. Le motif qui les porte à accumuler diminuera à chaque diminution des profits, et il cessera entièrement quand ils seront tellement minimes qu’ils ne leur offriront plus un dédommagement suffisant de leur peine, et du risque qu’ils courent nécessairement en employant leur capital d’une manière productive.

Je dois aussi avertir que le taux des profits devra baisser encore plus rapidement que je ne l’ai estimé dans mon calcul ; car la valeur des produits étant telle que je l’ai supposée, celle du capital du fermier augmentera de beaucoup, puisque ce capital se compose en grande partie des choses nécessaires qui ont haussé de valeur. Avant que le blé ait pu hausser de 4 l. à 12 l., le fermier aura probablement doublé la valeur échangeable de son capital qui vaudrait 6,000 l. au lieu de 3,000 l. Et si son profit était de 180 l. ou de 6 pour cent sur son capital primitif, les profits ne se trouveraient alors réellement qu’à un taux de 3 pour cent ; car 6,000 l. à 3 pour cent rendent 180 l. ; et c’est à ces seules conditions qu’un nouveau fermier possé­dant 6,000 l. pourrait et voudrait entreprendre la culture des terres.

Plusieurs autres branches d’industrie tireraient de la même source un avantage plus ou moins grand. Le brasseur, le distillateur, le fabricant de draps et celui de toiles, trouveraient une compensation d’une partie de la diminution de leurs profits dans l’augmentation de la valeur de leur capital en matières premières et en articles ouvragés ; mais le fabricant de quincailleries, de joailleries, et beaucoup d’autres, ainsi que ceux dont le capital serait en argent, verraient diminuer les profits sans aucune compensation.

On serait aussi porté à croire que, quelle que soit la diminution des profits du capital occa­sionnée par l’accumulation des capitaux consacrés à la terre, et par la hausse des salaires, la somme totale des profits doit cependant augmenter. Supposons que par l’accumulation re­nou­velée souvent d’un capital de 100,000 l. le taux des profits tombe successivement de 20 à 19, à 18, à 17 pour cent, toujours en diminuant, on croirait que la somme totale des profits retirés par les possesseurs de ces capitaux successifs, doit toujours être progressive, et qu’elle sera plus forte lorsque le capital est de 200,000 l. que quand il n’est que de 100,000 l., et plus forte encore quand il est de 300,000 l., en continuant ainsi à augmenter, quoique dans une proportion moindre, par suite de toute nouvelle augmentation de capital. Cette progression, cependant, n’est exacte que pendant un certain temps ; car 19 pour cent sur 200,000 l. sont plus que 20 pour cent sur 100,000 l. ; et 18 pour cent sur 300,000 l. sont plus que 19 pour cent sur 200,000 l. Mais lorsqu’une grande somme de capital a été déjà accumulée et que les profits ont baissé, une nouvelle accumulation diminue la somme totale des profits. Suppo­sons, par exemple, que l’accumulation soit de 1,000,000 l. et les profits de 7 pour cent, la totalité des profits montera à 70,000 l. ; qu’on ajoute ensuite à ce million un capital de 100,000 l. et que les profits baissent à 6 pour cent, les capitalistes ne recevront plus que 66,000 l., c’est-à-dire 4,000 l. de moins, quoique le capital se trouve porté de l ,000,000 l. à 1,100,000 l.

Tant que le capital donne un profit quelconque il ne peut y avoir aucune accumulation qui ne soit suivie d’une augmentation dans la quantité et la valeur des profits. Par l’emploi de 100,000 l. de capital additionnel, aucune portion de l’ancien capital ne deviendra moins productive. Les produits du sol et de l’industrie nationale devront s’accroître, et leur valeur s’élèvera non seulement en raison de l’augmentation de la quantité des produits, mais aussi en raison de la nouvelle valeur que donne à tous les anciens produits du sol la difficulté croissante de la culture sur les dernières qualités de terres, et c’est cette nouvelle valeur qui devient le prix de la rente. Néanmoins, lorsque l’accumulation des capitaux devient très-considérable, malgré cette augmentation de valeur, elle se trouve distribuée de telle sorte qu’il en est attribué une moindre part aux profits et une plus forte part au contraire à la rente et aux salaires. Ainsi, par l’addition successive de 100,000 l. au capital, le taux des profits baissant de 20 à 19, à 18 et à 17 pour cent, etc., les produits annuels augmenteront eu quantité, et dépasseront la totalité de la valeur additionnelle que le nouveau capital est susceptible de produire. De 20,000 l. le produit haussera à plus de 39,000 l., puis à plus de 57,000 l., et quand le capital employé sera d’un million, ainsi que nous l’avons déjà supposé, si on y ajoute encore 100,000 l., quoique la totalité des profits soit moindre que par le passé, le revenu national sera cependant augmenté de plus de 6,000 l. ; mais l’augmentation portera sur cette partie du revenu qui appartient aux propriétaires fonciers et aux ouvriers : ils obtiendront plus que le produit additionnel, et par leur position ils pourront même empiéter sur les profits antérieurs du capitaliste. C’est ce que nous allons voir.

Supposons que le blé soit a 4 l. le quarter, et que par conséquent, ainsi que nous l’avons déjà calculé, sur les 720 l. qui restent au fermier, la rente payée, il en garde 480 l. pour lui, en payant 240 l. à ses ouvriers. Si le blé monte à 6 l. le quarter, il sera obligé de donner 300 l. aux ouvriers, et il n’aura pour profit que 450 l. Supposons maintenant que le capital employé soit assez fort pour rapporter cent mille fois 720 l. ou 72,000,000 l., le total des profits sera alors de 48,000,000 l. quand le blé sera à 4 l. ; et si par l’emploi d’un plus grand capital on obtenait cent cinq mille fois 720 l. le blé étant à 6 l. soit 75,000,000 l., les profits baisseraient alors de 48,000,000 l. à 44,100,000 l., ou à cent cinq mille fois 420 l. ; tandis que le montant des salaires s’élèverait de 24,000,000 l. à 31,500,000 l. Les salaires doivent monter, parce qu’il faudra plus d’ouvriers en proportion du capital. Chaque ouvrier recevra plus d’argent ; mais sa condition, comme nous l’avons déjà montré, sera moins heureuse, en ce qu’il ne pourra plus se procurer qu’une moindre quantité des produits nationaux. Les propriétaires gagneront à cet état de choses ; ils recevront de plus fortes rentes, d’abord parce que les produits auront plus de valeur, et ensuite parce qu’ils recevront une plus grande quantité de ces produits. Quoique une plus grande valeur soit produite, une plus grande partie de ce qui en reste après le paiement de la rente, est consommée par les producteurs ; et c’est cette portion seule qui règle les profits. Pendant que la terre produit abondamment, les salai­res peuvent hausser pour un temps, les producteurs ayant les moyens de consommer plus qu’ils ne faisaient habituellement ; mais l’encouragement que cela doit donner à la popu­lation, forcera bientôt les ouvriers à s’en tenir à leur ancienne consommation. Toutefois, lorsqu’on commence à défricher des terrains peu fertiles, ou lorsque plus de capital et de travail sont consacrés aux vieux terrains avec un moindre retour de produits, cet effet est alors permanent. Une plus grande part de la portion du produit qui reste, après le paiement de la rente, pour être partagée entre les propriétaires du capital et les ouvriers, revient alors à ces derniers. Chacun d’eux en a vraisemblablement une moindre quantité absolue ; mais comme il y a plus d’ouvriers employés en proportion du produit total gardé par le fermier, les salaires absorbent une part plus grande sur la valeur du produit total, et par conséquent il en reste moins pour les profits. Les lois de la nature rendraient ces phénomènes permanents en mettant des bornes à la force productive du sol.

Nous voilà donc arrivés aux conclusions mêmes que nous avons déjà cherché à établir : - que dans tous les pays et dans tous les temps, les profits dépendent de la quantité de travail nécessaire pour fournir les denrées de première nécessité aux ouvriers sur des terres et avec des capitaux qui ne donnent pas de rente. Les effets de l’accumulation doivent donc être différents selon les pays, et, surtout, selon la fertilité du sol. Quelque étendu que soit un pays dont le sol est peu fertile, et où l’importation des subsistances est prohibée, les moindres accumulations de capital y produiront de grandes réductions dans le taux des profits, et cau­se­ront une hausse rapide de la rente. Au contraire, dans un pays peu étendu, mais fertile, il peut y avoir un grand fonds de capital accumulé sans diminution notable dans le taux des profits, ou sans une forte hausse de la rente des terres, surtout si la libre importation des vivres y est permise. Dans le chapitre des Salaires, j’ai essayé de prouver que le prix métalli­que des denrées ne saurait hausser par la cherté de la main-d’œuvre, que l’on suppose l’or, - mesure constante du numéraire, - produit dans le pays, ou tiré de l’étranger. Mais s’il en était autrement et que le prix des denrées s’élevât constamment par la hausse des salaires, il serait encore exact de dire que la cherté des salaires atteint constamment les personnes qui emploient des ouvriers, et les prive d’une portion de leurs profits réels. Que le chapelier, le marchand de bas et le cordonner, soient obligés de payer chacun 10 l. de plus à leurs ouvriers pour la fabrication d’une quantité donnée de produits, et que le prix des chapeaux, de bas et des souliers monte assez pour rembourser les fabricants de ces 10 l., leur condition ne sera pas meilleure qu’avant cette hausse. Si le marchand de bonneterie vend ses bas 110 l. au lieu de 100 l., il aura exactement le même profit en argent ; mais comme il aura en échange de cette même somme un dixième de moins en chapeaux, en souliers, et en autres articles, et comme il pouvait avec le montant de ses épargnes employer auparavant moins d’ouvriers chèrement payés, et acheter moins de matières premières à des prix élevés, sa situation ne sera pas meilleure que si, les prix restant les mêmes, ses profits en argent étaient réellement diminués. J’ai cherché à prouver ainsi, 1° que la hausse des salaires ne peut faire hausser le prix des denrées, mais qu’elle doit constamment diminuer les profits ; 2° que, si le prix des denrées pouvait hausser, l’effet sur les profits serait toujours le même. Le fait est que l’argent seul, mesure des prix et des profits, pourrait baisser.

Chapitre 7 - Du commerce extérieur

Le commerce extérieur, quelle que soit son importance, ne saurait augmenter tout à coup les valeurs nationales, quoiqu’il contribue puissamment à accroître la masse des choses utiles, et par conséquent celle des jouissances. Comme la valeur de toute marchandise étran­gère ne s’estime que par la quantité des produits de notre sol et de notre industrie que nous donnons en échange, lors même qu’en échange d’une quantité donnée de nos marchandises nous obtiendrions, dans les marchés nouvellement ouverts, le double en marchandises étran­gères, nous ne recevrions cependant pas une valeur plus considérable. Si, par l’emploi d’une valeur de 1,000 l. st. en marchandises anglaises, un négociant peut obtenir en retour des marchandises étrangères qui rapportent, en Angleterre, 1,200 l., il gagnera 20 pour cent par cet emploi de capital ; mais ni son bénéfice, ni la valeur des marchandises importées n’aug­menteront ou ne diminueront par le retour plus ou moins fort en marchandises étran­gères. Qu’il importe vingt-cinq ou cinquante pipes de vin, ses intérêts n’en souffriront nullement, si à deux époques différentes les vingt-cinq, comme les cinquante pipes, lui rap­por­tent égale­ment 1,200 l. Dans l'un comme dans l’autre cas, il aura un bénéfice de 200 l., ou de 20 pour cent sur son capital, et une valeur égale aura été importée en Angleterre. S’il tire plus de 1,200 l. de ses cinquante pipes, ce marchand fera un profit supérieur au taux général, et un commerce aussi lucratif attirerait bientôt les capitaux, jusqu’à ce que la baisse dans le prix du vin eût tout ramené à l’ancien niveau.

On a néanmoins prétendu que les gros bénéfices que retirent certains négociants du commerce étranger, font hausser le taux général des profits dans le pays, et que les capitaux que l’on détourne d'autres emplois pour les consacrer à cette nouvelle branche lucrative du commerce extérieur, doit faire hausser les prix, et, par suite, les profits. Les écrivains les plus estimés ont émis cette opinion : Si, disent-ils, le capital consacré à la culture du blé, à la fabrication du drap, à celle des chapeaux, des souliers, etc., est diminué, tandis que la deman­de de ces articles reste la même, le prix de ces objets haussera tellement, que le fermier, le chapelier, le fabricant de draps et le cordonnier auront de plus forts profits, ainsi que le négociant qui fait le commerce étranger[38].

Ceux qui soutiennent cette proposition conviennent avec moi que les profits des divers emplois de capital tendent à se rapprocher entre eux, à hausser ou à baisser ensemble. Nous ne différons qu'en ceci : ils prétendent que la hausse générale des profits doit en amener l'éga­lité ; et moi, je soutiens que les profits de la branche de commerce favorisée doivent retomber promptement au niveau général.

Car, d'abord, je n'admets pas qu'il y ait nécessairement moins de capital employé à la culture du blé, à la fabrication des draps, des chapeaux, des souliers, etc., à moins que la demande de ces articles n'ait diminué ; et si cela était, ils ne baisseraient point le prix. Pour acheter les marchandises étrangères, il faudra employer une quantité égale, plus faible ou plus forte des produits du sol et de l'industrie de l'Angleterre. Si l'on emploie une portion égale, la demande de draps, de souliers, de blé et de chapeaux, sera la même que par le passé, et la même quantité de capital sera consacrée à leur production. Si, par suite du meilleur marché des marchandises étrangères, on consacre à leur achat une moindre portion du produit annuel du sol et de l'industrie de l'Angleterre, il en restera davantage pour d'autres objets. Si la demande de chapeaux, de souliers, de blé, etc., devient plus forte, comme cela peut arriver, les consommateurs des marchandises étrangères ayant une plus grande portion de leur revenu de disponible, le capital destiné auparavant à acheter les articles de l'étranger lorsqu'ils avaient une plus forte valeur, deviendra également disponible. Ainsi donc, tandis que la demande de blé, de souliers, etc., aura augmenté, il y aura en même temps plus de moyens de les payer, et par conséquent il ne peut y avoir de hausse permanente ni dans les prix, ni dans les profits.

Si une plus forte portion du produit du sol et de l’industrie de l’Angleterre est employée à l’achat des marchandises étrangères, on ne pourra pas en dépenser autant à d’autres objets, et par conséquent la demande de chapeaux, de souliers, etc., diminuera ; mais en même temps qu’on aura détourné des capitaux de la fabrication des chapeaux, des souliers, etc., on en aura versé davantage dans les manufactures qui fabriquent les articles avec lesquels on achète les marchandises étrangères. Ainsi donc, la demande des produits étrangers et nationaux réunis est, quant à la valeur, bornée par le revenu et par le capital de la nation. Si l’un augmente, l’autre doit diminuer. Si la quantité des vins qu’on importe en échange de la même quantité de marchandises anglaises est doublée, la nation anglaise pourra, ou consommer deux fois plus de vin, ou la même quantité de vin jointe à plus de marchandises nationales. Si, ayant 1,000 l. de revenu, j’achète tous les ans une pipe de vin au prix de 100 l., et que j’emploie 900 l. à l’achat d’une certaine quantité d’articles du pays, lorsque la pipe de vin ne coûtera que 50 l., je pourrai employer les 50 l. épargnées à acheter plus de produits anglais. Si j’achetais plus de vin, et que tout consommateur en fit autant, le commerce extérieur n’éprouverait aucun changement ; on exporterait la même quantité de produits anglais pour les échanger contre du vin, dont nous recevrions une double quantité, sans cependant en recevoir une valeur double. Mais si les autres consommateurs de vin et moi-même nous nous contentions de la même quantité de vin que par le passé, les exportations de l’Angleterre diminueraient, les buveurs de vin ayant à leur choix de consommer les produits que l’on exportait auparavant, ou ceux qui leur conviendraient davantage. Le capital nécessaire à leur production serait fourni par celui qu’on détournerait du commerce étranger.

Le capital s’accroît de deux manières : par l’augmentation du revenu, ou par l’affaiblis­sement de la consommation. Si mes profits s’élèvent de 1,000 l, à 1,200, pendant que ma dépense reste la même, j’amasse 200 l. par an de plus que je ne le faisais auparavant ; si j’épargne 200 l. sur ma dépense pendant que mes profits sont les mêmes, j’obtiens le même résultat, et j’ajoute 200 l. par an à mon capital. Le négociant qui importait du vin alors que les profits s’étaient élevés de 20 à 40 pour cent, au lieu de payer ses marchandises anglaises 1,000 l., n’en donnera que 857 l. 2 s. 10 d., et vendra cependant toujours le vin importé 1,200 l. ; ou bien, s’il payait les marchandises anglaises 1,000 l., il faudrait qu’il vendit son vin 1,400 l. : son capital lui rapporterait alors 40 au lieu de 20 pour cent. Mais si, en raison du bas prix de tous les articles auxquels lui, ainsi que les autres consommateurs, employaient tout leur revenu, ils peuvent épargner 200 l. sur chaque 1,000 l. de leur dépense antérieure, ils augmenteront la richesse réelle du pays. Dans l’un des deux cas, l’épargne viendrait de l’augmentation du revenu ; dans l’autre, de la diminution de la dépense.

Si l’introduction des machines opérait une baisse de 30 pour cent dans la valeur de toutes les marchandises auxquelles mon revenu est employé, j’épargnerais autant que si mon revenu s’était accru de 20 pour cent ; mais, dans l’un de ces cas, le taux des profits serait resté stationnaire ; et, dans l’autre, il aurait haussé de 20 pour cent.

Si, par l’introduction de marchandises étrangères a bas prix, je puis épargner 20 pour cent sur ma dépense, le résultat sera précisément le même que si les frais de production eussent été diminués au moyen des machines ; mais le taux des profits ne haussera pas.

Ce n’est donc point en raison de l’étendue du débouché que le taux des profits augmente, quoique cette extension augmente la masse de nos produits, et nous donne le moyen d’aug­men­ter les fonds destinés à payer le travail industriel, et à multiplier les matières premières susceptibles d’être travaillées. Il importe tout autant au bonheur des hommes d’augmenter leurs jouissances par une meilleure distribution de travail, que de parvenir au même but par un accroissement dans le taux des profits, et cette distribution est toujours meilleure lorsque chaque pays produit les choses qui s’accordent le mieux avec son climat, sa situation et ses autres avantages naturels ou artificiels, et lorsqu’il les échange pour les marchandises des autres pays.

Dans tout le cours de cet ouvrage, j’ai cherché à prouver que le taux des profits ne peut jamais hausser qu’en raison d‘une baisse des salaires[39], et que cette baisse ne peut être permanente qu’autant qu’il y aura une diminution dans le prix des denrées que l’ouvrier achète avec ses gages. Si, par l’accroissement du commerce étranger, ou par des perfection­nements dans les machines, on peut fournir aux travailleurs la nourriture et les autres objets de première nécessité il plus bas prix, les profits hausseront. Si, au lieu de récolter du blé chez nous, et de fabriquer nous-mêmes l’habillement et les objets nécessaires pour la consommation de l’ouvrier, nous découvrons un nouveau marché où nous puissions nous procurer ces objets à meilleur compte, les salaires devront baisser et les profits s’accroître. Mais, si ces choses que l’on obtient à meilleur compte, soit par l’extension du commerce étranger, soit par le perfectionnement des machines, ne servent qu’à la consommation des riches, le taux des profits n’éprouvera pas de changement. Le taux des salaires ne saurait changer, quoique le vin, les velours, les soieries ; et autres objets de luxe, éprouvent une baisse de 50 pour cent ; et par conséquent les profits resteront les mêmes[40].

C’est pourquoi le commerce étranger, très-avantageux pour un pays, puisqu’il augmente le nombre et la variété des objets auxquels on peut employer son revenu, et qu’en répandant avec abondance les denrées à bon marché, il encourage les économies et favorise l’accumu­lation des capitaux, ce commerce, dis-je, ne tend nullement a accroître les profits du capital, à moins que les articles importés ne soient de la nature de ceux que l’ouvrier consomme.

Ce que je viens de dire du commerce extérieur s’applique également au commerce inté­rieur. Le taux des profits n’augmente jamais par une meilleure distribution du travail, ni par l’invention des machines, l’établissement des routes et des canaux, ou par tout autre moyen d’abréger le travail, soit dans la fabrication, soit dans le transport des marchandises. Toutes ces causes influent sur les prix, et sont toujours très-avantageuses au consommateur, à qui elles permettent de se procurer avec le même travail, ou avec le même produit, une plus grande quantité de la denrée dont la production a été facilitée par ses perfectionnement ; mais elles n’exercent aucune influence sur les profits. D’un autre côté, toute diminution dans les salaires des ouvriers accroît les profits, mais ne produit aucun effet sur le prix des choses. L’un est avantageux pour tous les membres de la société, car tous sont des consommateurs ; l’autre n’est utile qu’aux producteurs, qui seuls gagnent davantage, tandis que rien ne change de prix. Dans le premier cas, ils reçoivent autant que par le passé ; mais tout ce qu’ils con­som­ment a diminué de valeur échangeable.

Cependant le même principe qui règle la valeur relative des choses dans un pays, ne règle pas celle des articles échangés entre deux ou plusieurs pays.

Dans un système d‘entière liberté de commerce, chaque pays consacre son capital et son industrie à tel emploi qui lui paraît le plus utile. Les vues de l’intérêt individuel s’accordent parfaitement avec le bien universel de toute la société. C’est ainsi qu’en encourageant l’in­dus­trie, en récompensant le talent, et en tirant tout le parti possible des bienfaits de la nature, on parvient à une meilleure distribution et à plus d’économie dans le travail. En même temps l’accroissement de la masse générale des produits répand partout le bien-être ; l’échange lie entre elles toutes les nations du monde civilisé par les nœuds communs de l’intérêt, par des relations amicales, et en fait une seule et grande société. C’est ce principe qui veut qu’on fasse du vin en France et en Portugal, qu’on cultive du blé en Pologne et aux États-Unis, et qu’on fasse de la quincaillerie et d’autres articles en Angleterre.

Dans un même pays, les profits sont en général toujours au même niveau, ou ne diffèrent qu’en raison de ce que le capital peut être consacré à un emploi plus ou moins sûr et agré­able. Il n’en est pas de même d’un pays à l’autre. Si les profits des capitaux employés dans le Yorkshire surpassaient ceux des capitaux employés à Londres, les fonds passeraient bien vite de Londres dans le Yorkshire, et les profits se nivelleraient. Mais si le sol de l’Angleterre devenait moins productif, ou si l’accroissement des capitaux et de la population venait à faire monter les salaires et à faire baisser les profits, il ne s’ensuivrait pas pour cela que le capital et la population dussent nécessairement abandonner l’Angleterre, et se porter en Hollande, en Espagne ou en Russie, où les profits pourraient être plus élevés.

Si le Portugal n’avait aucune relation commerciale avec d‘autres pays, au lieu d’employer son capital et son industrie à faire du vin, avec lequel il achète aux autres nations le drap et la quincaillerie nécessaires pour son propre usage, ce pays se trouverait forcé de consacrer une partie de ce capital à la fabrication de ces articles, qu’il n’obtiendrait plus probablement qu’en qualité inférieure et en quantité moindre.

La masse de vin que le Portugal doit donner en échange pour le drap anglais n’est pas déterminée par la quantité respective de travail que la production de chacun de ces deux articles a coûté ; - ce qui arriverait s’ils étaient tous deux fabriqués en Angleterre ou en Portugal.

L’Angleterre peut se trouver dans des circonstances telles qu’il lui faille, pour fabriquer le drap, le travail de cent hommes par an, tandis que, si elle voulait faire du vin, il lui faudrait peut-être le travail de cent vingt hommes par an : il serait donc de l’intérêt de l’Angleterre d‘importer du vin, et d’exporter en échange du drap.

En Portugal, la fabrication du vin pourrait ne demander que le travail de quatre-vingts hommes pendant une année, tandis que la fabrication du drap exigerait le travail de quatre-vingt-dix hommes. Le Portugal gagnerait donc à exporter du vin en échange pour du drap. Cet échange pourrait même avoir lieu dans le cas où on fabriquerait en Portugal l’article im­por­té à moins de frais qu’en Angleterre. Quoique le Portugal pût faire son drap en n’employant que quatre-vingt-dix hommes, il préférerait le tirer d‘un autre pays où il faudrait cent ouvriers pour le fabriquer, parce qu’il trouverait plus de profit à employer son capital à la production du vin, en échange duquel il obtiendrait de l’Angleterre une quantité de drap plus forte que celle qu’il pourrait produire en détournant une portion de son capital employé à la culture des vignes, et en l’employant à la fabrication des draps.

Dans ce cas, l’Angleterre donnerait le produit du travail de cent hommes en échange du produit du travail de quatre-vingts. Un pareil échange ne saurait avoir lieu entre les individus du même pays.

On ne peut échanger le travail de cent Anglais pour celui de quatre-vingts autres Anglais ; mais le produit du travail de cent Anglais peut être échangé contre le produit du travail de quatre-vingts Portugais, de soixante Russes ou de cent vingt Asiatiques. Il est aisé d’expliquer la cause de la différence qui existe à cet égard entre un pays et plusieurs : cela tient à l’activité avec laquelle un capital passe constamment, dans le même pays, d’une province à l’autre pour trouver un emploi plus profitable, et aux obstacles qui en pareil cas s’opposent au déplacement des capitaux d’un pays à l’autre[41].

Dans la supposition que nous venons de faire, les capitalistes de l’Angleterre et les consommateurs des deux pays gagneraient sans doute à ce que le vin et le drap fussent l’un et l’autre faits en Portugal, le capital et l’industrie anglaise passant par conséquent, à cet effet, de l’Angleterre en Portugal.

Dans le cas supposé, la valeur relative de ces deux objets se réglerait d’après le même principe que si l’une était une production de l’Yorkshire et l’autre de Londres ; et dans tout autre cas, si les capitaux affluent librement vers les pays où ils trouvent un emploi plus profitable, il ne pourra exister dans le taux des profits, et dans le prix réel des choses, de différence autre que celle qui proviendrait du surcroît de travail nécessaire pour les porter aux différents marchés.

Nous savons cependant, par expérience, que bien des causes s’opposent à la sortie des capitaux. Telles sont : la crainte bien ou mal fondée de voir s’anéantir au dehors un capital dont le propriétaire n’est pas le maître absolu, et la répugnance naturelle qu’éprouve tout homme à quitter sa patrie et ses amis pour aller se confier à un gouvernement étranger, et assujettir des habitudes anciennes à des mœurs et à des lois nouvelles. Ces sentiments, que je serais fâché de voir affaiblis, décident la plupart des capitalistes à se contenter d’un taux de profits moins élevé dans leur propre pays, plutôt que d’aller chercher dans des pays étrangers un emploi plus lucratif pour leurs fonds.

L’or et l’argent ayant été choisis comme agents de la circulation, la concurrence du commerce les distribue parmi les différentes nations du monde, dans des proportions qui s’accommodent au trafic naturel qui aurait eu lieu si de tels métaux n’existaient pas, et si le commerce de pays à pays se bornait à l’échange de leurs produits respectifs.

C’est pourquoi l’on ne saurait envoyer en Portugal du drap, qu’autant que ce drap y rapporterait plus d‘or qu’il n’en a coûté dans le pays qui l’expédie ; et, par la même raison, il faut, pour qu’on puisse importer du vin en Angleterre, que ce vin s’y vende plus cher qu’il n’a coûté en Portugal. Si ce commerce n’était qu’un pur commerce d’échange, il cesserait du jour où l’Angleterre ne pourrait plus fabriquer du drap à assez bon compte, pour obtenir, moyennant une quantité donnée de travail consacré à la fabrication du drap, plus de vin qu’elle n’en pourrait obtenir en cultivant la vigne. Il cesserait encore du jour où l’industrie des Portugais ne donnerait plus des résultats inverses.

Supposons maintenant que l’on découvre en Angleterre, pour faire du vin, un procédé tellement avantageux qu’il fût plus profitable à ce pays de le faire avec son propre raisin que de l’importer ; dans ce cas, une partie du capital de l’Angleterre serait détournée du com­merce étranger pour être appliquée au commerce intérieur. L’Angleterre cesserait de fabri­quer du drap pour l’exportation, et elle ferait du vin pour sa consommation. Le prix en argent de ces articles serait réglé en conséquence. Le vin baisserait en Angleterre, pendant que le drap se maintiendrait à l’ancien prix ; tandis qu’en Portugal il n’y aurait aucun changement dans le prix de l’un ni de l’autre. On continuerait pendant quelque temps à exporter du drap de l’Angleterre en Portugal, où son prix se maintiendrait toujours plus élevé qu’en Angleterre ; les Portugais ne paieraient plus alors en vin, mais en argent, jusqu’à ce que l’abondance de l’argent en Angleterre et sa rareté à l’étranger eussent influé tellement sur la valeur du drap dans les deux pays, que son exportation de l’Angleterre cessât d‘être profitable. Si le nouveau procédé pour faire du vin offrait de très-grands avantages, il pourrait convenir aux deux pays de changer d’industrie : à l’Angleterre de faire tout le vin, et au Portugal de fabriquer tout le drap pour la consommation des deux pays. Mais cela ne pourrait avoir lieu sans que, par l’effet d’une nouvelle distribution des métaux précieux, le prix du drap haussât en Angleterre, tandis qu’il baisserait en Portugal. Le prix relatif du vin baisserait en Angleterre, par suite des avantages réels du nouveau procédé pour faire le vin ; c’est-à-dire, que son prix naturel baisserait, et que le prix relatif du drap hausserait dans ce pays par l’effet de l’abondance de l’argent.

Supposons encore qu’avant la découverte du nouveau procédé pour faire du vin en Angleterre, le vin s’y vendît 50 l. la pipe, et que le prix d’une quantité déterminée de drap y fût de 45 l. ; tandis qu’en Portugal la même quantité de vin se vendait 45 l., et la même quantité de drap, 50 l. : le Portugal, dans cette hypothèse, exporterait du vin avec un profit de 5 l., et l’Angleterre, en exportant du drap, aurait un profit pareil.

Maintenant, supposons qu’après l’introduction du nouveau procédé le vin tombe, en Angleterre, à 45 l., le drap conservant l’ancien prix. Comme toutes les transactions commer­ciales n’ont d’autre but que l’intérêt, tant que le négociant pourra acheter en Angleterre du drap à 45 l. pour le revendre avec les bénéfices ordinaires en Portugal, il continuera à l’exporter du premier pays dans le second. Pour cela, il n’a simplement qu’à acheter du drap en Angleterre, qu’il paie avec une lettre de change sur le Portugal, et qu’il achète avec de l’argent portugais. Ce que son argent devient lui importe peu ; car, en faisant sa remise, il a acquitté sa dette. Son marché est sans doute réglé par les conditions auxquelles il peut se procurer cette lettre de change ; mais il les connaît bien lorsqu’il fait ses arrangements, et il s’occupe fort peu des causes qui peuvent influer sur le prix courant des lettres de change ou sur le cours du change.

Si les prix, dans les deux marchés, sont favorables à l’exportation des vins du Portugal en Angleterre, le négociant exportateur sera vendeur d’une lettre de change qui sera achetée, soit par le négociant qui importe du drap d’Angleterre, soit par la personne qui lui a vendu sa lettre de change. C’est ainsi que les négociants des deux pays, qui exportent des marchan­dises, en touchent le prix sans qu’il soit besoin de faire passer de l’argent d’un pays à l’autre ; et l’argent que donne, en Portugal, le négociant qui importe le drap, est touché par le négo­ciant portugais qui exporte le vin, quoiqu’il n’y ait entre eux aucune relation directe d’inté­rêts. En Angleterre, de même, par la négociation d’une pareille lettre de change, le négociant qui exporte le drap est autorisé à en recevoir la valeur du négociant qui importe le vin.

Si, cependant, le prix du vin était tel qu’il ne convînt pas d’en exporter pour l’Angleterre, l’acheteur du drap, en Portugal, serait toujours forcé de se procurer une lettre de change ; mais il la paierait plus cher, parce que la personne qui la lui vendrait ne saurait ignorer qu’il n’y a point dans le marché de contre-lettre moyennant laquelle on puisse définitivement balancer les transactions entre les deux pays. Il pourrait aussi avoir la certitude qu’il lui faudra faire l’envoi de l’or ou de l’argent qu’il aurait reçu pour sa lettre de change, à son correspondant d’Angleterre, afin de lui donner les moyens d’acquitter la somme qu’il aura autorisé une autre personne à réclamer de lui ; et il en résultera qu’il ajoutera au prix de sa lettre de change les frais qu’il doit encourir, indépendamment de son bénéfice ordinaire et équitable.

Si l’agio qu’on paie en Portugal, pour une traite sur l’Angleterre, est égal au profit fait sur le drap importé, toute importation de drap cessera ; mais si l’agio sur la lettre de change n’est que de 2 pour cent, et si, pour solder une lettre de 100 liv. en Angleterre, il faut donner en Portugal 102 liv., pendant que le drap qui se vendait 45 liv. en vaut 50, on continuera à importer ; on achètera pour le payer des traites sur l’Angleterre, et on exportera du numéraire jusqu’à ce que sa diminution en Portugal, et son accumulation en Angleterre, aient amené les prix à un chiffre tel qu’il ne soit plus avantageux de se livrer à ce commerce.

Mais la diminution du numéraire dans un pays, et son augmentation dans un autre, n’affectent pas seulement le prix d’une espèce de marchandises : elles modifient le prix de tou­tes, et par conséquent le vin, ainsi que le drap, hausseront de prix en Angleterre, tandis qu’ils baisseront tous les deux en Portugal. Le drap qui était à 45 liv. en Angleterre, et à 50 liv. en Portugal , baissera dans ce dernier pays à 49 liv. ou à 48 liv., et haussera, en Angle­terre, à 46 liv. ou à 47 liv. ; et son importation en Portugal ne présentera plus un bénéfice assez fort, l’agio de la lettre de change payé, pour décider aucun négociant à faire venir du drap d’Angleterre.

C’est ainsi que chaque pays ne possède que la quantité de numéraire nécessaire pour régler les opérations d‘un commerce avantageux d‘échange. L’Angleterre exportait du drap en échange pour du vin ; et cette opération rendait son industrie plus productive. Elle avait plus de drap et plus de vin que si elle eût fabriqué l’un et l’autre uniquement pour sa consommation. Quant au Portugal, il importait du drap et exportait du vin, parce que l’indus­trie portugaise trouvait dans la production du vin un emploi plus avantageux pour les deux pays. Si la production du drap en Angleterre, ou celle du vin en Portugal, venait à éprouver plus de difficulté ; ou s’il devenait plus aisé à l’Angleterre de faire du vin, ou au Portugal de fabriquer du drap, ce commerce cesserait à l’instant même.

Les choses peuvent aussi continuer sur le même pied en Portugal, tandis que l’Angleterre peut trouver plus de profit à consacrer son industrie à la fabrication des vins ; et le commerce d’échange entre les deux pays cessera aussitôt. Et non-seulement l’exportation des vins cessera en Portugal, mais il y aura dans ce pays une nouvelle distribution des métaux précieux, qui arrêtera les importations de drap.

Les deux pays pourraient peut-être trouver de l’avantage à faire le vin, ainsi que le drap, pour leur propre consommation ; mais on aboutirait à ce singulier résultat, qu’en Angleterre, quoique le vin fût à meilleur marché, le drap aurait renchéri, et le consommateur le paierait plus cher ; tandis qu’en Portugal les consommateurs de drap et ceux de vin pourraient acheter les draps et le vin à meilleur marché.

Cet avantage n’est cependant qu’apparent pour le Portugal ; car la quantité totale de vin et de drap fabriqués dans le pays aura diminué, tandis que les produits similaires auront aug­menté en Angleterre. Le numéraire aura sensiblement changé de valeur dans les deux pays : il aura baissé en Angleterre, et haussé en Portugal. Le revenu total du Portugal, si on l’esti­me en argent, aura diminué ; tandis que, d’après le même criterium, le revenu total de l’Angle­terre se trouvera augmenté.

Il paraît donc que l’amélioration des manufactures d‘un pays tend à changer la distribution des métaux précieux parmi les divers peuples du monde : elle tend à accroître la quantité des denrées, en même temps qu’elle fait en général hausser les prix dans le pays qui profite de cette amélioration.

Pour simplifier la question, j’ai supposé jusqu’ici que le commerce entre deux pays se bornait à deux articles, quoique personne n’ignore combien sont nombreux et variés les objets qui composent la liste des exportations et des importations. Le numéraire, en sortant d’un pays pour aller s’accumuler dans un autre, amène un changement dans le prix de toutes les denrées : cela favorise l’exportation de beaucoup d’articles autres que le numéraire, et rend bien moins sensible l’effet qui eût été produit autrement sur la valeur de l’argent dans les deux pays.

Outre les perfectionnements dans les arts et dans les machines, plusieurs autres causes diverses exercent une influence constante sur le cours naturel du commerce, et dérangent l’équilibre et la valeur relative du numéraire. Les primes d’exportation ou d’importation, de nouveaux droits sur les denrées, troublent le commerce naturel des échanges, parfois directe­ment, parfois indirectement, et rendent nécessaire l’importation ou l’exportation de l’argent, afin de faire accorder les prix avec la marche naturelle du commerce. Et cet effet a lieu, non-seulement dans le pays qui est sous l’influence d’une de ces causes perturbatrices, mais encore d’une manière plus ou moins forte dans toute l’étendue du monde commercial.

Cela explique jusqu’à un certain point la différence dans la valeur de l’argent dans chaque pays, et nous fait voir pourquoi, dans les pays où les manufactures florissent, les denrées nationales, surtout les plus volumineuses, sont, indépendamment d’autres causes, plus chères. Supposons deux pays ayant chacun précisément une population et une étendue semblables, des terres également fertiles en culture, et possédant une égale connaissance de l’agriculture, les produits agricoles seront plus chers dans le pays qui emploiera de meilleures machines et qui déploiera plus d’habileté dans la fabrication des marchandises destinées à l’exportation. Le taux des profits pourra, dans les deux pays, être à peu près égal ; car les salaires ou la récompense réelle du travail peuvent être les mêmes ; mais ces salaires, ainsi que les produits agricoles, seront estimés plus cher en argent dans celui des deux pays qui, en raison de la supériorité de ses machines, et de la plus grande habileté de ses ouvriers, recevra plus de numéraire en échange de ses marchandises.

Si chacun de ces pays excellait dans un genre particulier de manufacture, les métaux précieux ne pourraient affluer vers l’un plutôt que vers l’autre ; - ce qui arriverait infaillible­ment aussitôt que l’un des deux aurait sur l’autre une supériorité décidée d’industrie.

Au commencement de cet ouvrage nous avons raisonné dans la supposition que l’argent conservait toujours une valeur invariable, et maintenant nous cherchons, au contraire, à prouver qu’outre les variations ordinaires auxquelles l’argent est sujet dans sa valeur, et outre celles qui sont communes à toutes les industries, il est d’autres variations particulières que l’argent éprouve dans chaque pays. Dans le fait, l’argent n’a jamais une même valeur dans deux pays différents, car cette valeur tient aux impôts, à l’industrie, aux manufactures, aux avantages du climat, aux productions naturelles, et à beaucoup d’autres causes qui n’existent jamais au même degré dans deux pays.

Mais quoique l’argent soit continuellement soumis à de telles variations, et qu’il en résulte une grande différence dans le prix des denrées qui sont communes à presque tous les pays, cependant ni l’abondance ni la rareté du numéraire n’agissent sur le taux des profits. L’abon­dance de l’agent de la circulation n’augmentera pas le capital national. Si la rente que le fermier paie à son propriétaire, et les salaires qu’il donne à ses ouvriers, sont, dans un pays, plus élevés de 20 pour cent que dans l’autre, et si en même temps le capital du fermier a une valeur nominale de 20 pour cent plus grande, il aura précisément le même taux de profits, quoiqu’il vende les produits bruts de sa terre 20 pour cent plus cher.

Les profits, on ne saurait trop le répéter, dépendent des salaires, non des salaires en valeur nominale, mais des salaires réels. Ce n’est pas le nombre de livres sterling que l’on paie annuellement à l’ouvrier, mais le travail du nombre de jours nécessaires pour acquérir cet argent, qu’il faut considérer. Les salaires peuvent donc être sur le même pied dans deux pays et être dans les mêmes rapports avec la rente et avec le produit total des fonds de terre, quoique le travailleur reçoive dans l’un de ces pays 10 schellings, et dans l’autre 12 schel­lings par semaine. Dans l’enfance des sociétés, quand l’industrie et les manufactures sont encore peu avancées, les produits de tous les pays sont à peu près semblables, et se compo­sent de denrées volumineuses et d’utilité première. La valeur de l’argent dans chacun de ces pays tiendra principalement à la distance à laquelle il pourra se trouver des mines d’où l’on tire les métaux précieux ; mais à mesure que les arts font des progrès, que les améliorations s’introduisent dans la société, et que certaines nations excellent dans des branches particu­lières d’industrie, quoique la proximité ou l’éloignement des mines influe sur la valeur des métaux précieux, c’est néanmoins la supériorité industrielle qui règle principalement cette valeur.

Supposons que tous les pays produisent du blé, des bestiaux et du drap grossier, et que ce soit par l’exportation de ces objets qu’ils obtiennent, en retour, de l’or des pays qui le produisent, ou des pays qui en sont les maîtres. Dans ce cas, l’or vaudra plus en Pologne qu’en Angleterre, en raison des frais plus considérables que la Pologne aura à supporter pour transporter un article aussi volumineux que le blé dans un voyage plus long, et en raison aussi des frais plus considérables qu’il faudra supporter pour porter de l’or en Pologne.

Cette différence dans la valeur de l’or, ou, ce qui revient au même, cette différence des prix du blé dans les deux pays, subsisterait alors même qu’il serait beaucoup plus aisé de cultiver le blé en Angleterre qu’en Pologne, soit en raison de la plus grande fertilité du sol, soit par l’intelligence plus grande de l’ouvrier, ou la supériorité de ses instruments.

Si cependant la Pologne était la première à perfectionner ses manufactures ; si elle parve­nait à fabriquer un article d’un usage général et qui eût une grande valeur sous peu de volume, ou si la nature lui avait accordé la possession exclusive, de quelque production naturelle d’une utilité générale, et qu’aucun autre pays ne possédât la Pologne obtiendrait en échange, pour cette marchandise, une quantité plus forte en or, et cette quantité additionnelle affecterait le prix de son blé, de ses bestiaux et de ses draps grossiers. Le désavantage des distances serait plus que compensé par l’avantage de posséder un produit exportable d’une si grande valeur ; et l’or aurait constamment moins de valeur en Pologne qu’en Angleterre. Si, au contraire, l’avantage de l’habileté et des machines appartenait à l’Angleterre, ce serait encore une raison de plus pour que l’or y eût moins de valeur qu’en Pologne, et pour que le blé, les bestiaux et le drap fussent plus chers en Angleterre.

Voilà, je crois, les deux seules causes qui déterminent la valeur comparative de l’argent dans les différents pays du monde ; car, quoique les impôts dérangent l’équilibre du numé­raire, ils ne produisent cet effet qu’en privant le pays qui les supporte d’une partie des avantages attachés à l’habileté, à la dextérité et au climat.

J’ai cherché avec soin à ne pas confondre la valeur dépréciée de l’or avec la valeur élevée du blé, ou de toute autre marchandise avec laquelle on peut comparer le numéraire. On a généralement considéré ces deux expressions comme équivalentes ; mais il est clair que quand le blé monte de 5 schellings à 10 par boisseau, cette hausse peut venir d’une baisse dans la valeur de l’argent ; ou d’une hausse dans la valeur du blé. Et nous avons déjà vu que le blé acquiert une valeur plus forte relativement aux autres marchandises, par la nécessité où se trouve un pays de défricher successivement des terrains plus ingrats pour nourrir une population croissante. Si la valeur de l’argent se maintient toujours la même, on en donnera davantage en échange pour du blé ; en d’autres termes, le blé haussera de prix. Tout perfec­tionnement dans les machines et dans les manufactures, qui rendra la fabrication des objets manufacturés plus aisée et plus avantageuse, déterminera dans le prix du blé une hausse analogue ; car il amènera la surabondance du numéraire, qui, baissant de valeur, s’échangera contre moins de blé.

Mais les effets de la hausse du blé, quand cette hausse provient de l’augmentation de sa valeur ou de la dépréciation du numéraire, sont entièrement différents. Dans les deux cas, le prix métallique des salaires s’élèvera ; mais si la hausse vient de la dépréciation du numéraire, non-seulement les salaires et le blé, mais encore toutes les autres denrées hausseront. Si le manufacturier paie de plus forts salaires, il retirera plus d’argent de ses objets manufacturés, et le taux des profits ne variera pas. Mais lorsque le blé hausse de prix, en raison de la diffi­culté augmentée de sa production, les profits doivent diminuer ; car le manufacturier sera obligé de payer de plus forts salaires, sans pouvoir s’en dédommager par l’augmentation du prix de ses ouvrages manufacturés.

Tout perfectionnement qui facilite l’exploitation des mines, et au moyen duquel on obtient les métaux précieux avec une économie de travail, doit faire baisser la valeur de l’argent dans tout pays. Partout on obtiendra en échange d’une quantité donnée d’argent, une moindre quantité de marchandises ; mais si un pays excelle en industrie manufacturière, et si par con­sé­quent l’argent y afflue, sa valeur y sera moindre, et les prix du blé et de la main-d’œuvre y seront plus élevés relativement à tout autre pays.

Cette augmentation dans les prix n’affecte pas le cours du change ; car on peut continuer à négocier des lettres de change au pair, quoique les prix du blé et de la main-d’œuvre soient dans un pays 10, 20 ou 30 % plus élevés que dans l’autre. Dans un état de choses tel que nous le supposons, une pareille différence dans les prix est dans l’ordre naturel des choses ; et pour que le change reste au pair, il faut qu’il soit introduit une quantité suffisante d’argent dans le pays qui excelle en manufactures, pour y faire hausser le prix du blé et de la main-d’œuvre. Si dans les pays étrangers on prohibait l’exportation du numéraire, et que cette loi prohibitive pût être exactement exécutée, cela pourrait bien empêcher les prix du blé et de la main-d’œuvre de hausser dans le pays de manufactures ; car la hausse, en l’absence d’un papier-monnaie, ne peut s’opérer que par l’affluence des métaux précieux ; mais cette prohi­bition ne saurait empêcher le change d’être très-défavorable au pays qui l’aurait faite. Si l’Angleterre était le pays de fabriques , et s’il était possible d’empêcher qu’elle ne reçût de numéraire du dehors, son change avec la France, la Hollande et l’Espagne pourrait être de 5, de 10 ou de 20 %, contre tous ces pays.

Toutes les fois que la circulation normale du numéraire est arrêtée par des moyens vio­lents, et que l’argent ne peut trouver son vrai niveau, il n’y a plus de bornes aux variations du cours du change ; et il en résulte des effets semblables à ceux qui ont lieu lorsqu’on donne un cours forcé un papier-monnaie qui n’est point échangeable contre des espèces au gré du porteur. Un pareil papier-monnaie ne pouvant avoir cours que dans le pays où l’émission en est faite, il ne saurait se répandre au dehors. Le niveau de la circulation est détruit, et le change doit inévitablement devenir contraire au pays où cet agent de la circulation se trouve en quantité excessive. La même chose arrivera si, l’agent de la circulation étant métallique, il était possible, par des moyens violents, par des lois qu’on ne pût point éluder, de retenir l’argent dans un pays pendant que le cours du commerce lui donnerait une impulsion vers d’autres.

Quand chaque pays possède précisément la quantité de numéraire qu’il doit avoir, le change doit se trouver au pair, quoique l’argent n’ait pas, à la vérité, une même valeur dans tous les pays, et qu’il puisse même exister dans cette valeur une différence de 5, de 10, et même de 20 pour 100, par rapport à plusieurs denrées. Avec 100 l. st., ou l’argent contenu dans 100 l., on achète une lettre de change de 100 l. qui donne une quantité pareille d’argent en France, en Espagne ou en Hollande[42].

Quand il est question du change et de la valeur comparative de l’argent entre deux pays, il ne faut nullement considérer la valeur relative du numéraire, estimée en denrées. Jamais le taux du change ne peut être déterminé en comparant la valeur de l’argent avec celle du blé, du drap, ou de tout autre produit. L’échange n’est que la valeur de la monnaie d’un pays comparée à la valeur de la monnaie d’un autre pays.

On peut encore connaître le taux du change entre deux pays en comparant la valeur de leur monnaie avec une mesure fixe, et commune aux deux pays. Si, par exemple, avec une traite de 100 l. st. sur l’Angleterre on peut acheter en France ou en Espagne une quantité de mar­chandise égale à celle qu’on achèterait avec une traite de pareille somme sur Hambourg, c’est une preuve que le change entre l’Angleterre et Hambourg est au pair ; mais si avec une traite de 130 l. sur l’Angleterre on n’achète pas plus qu’avec une de 100 l. sur Hambourg, le change sera de 30 pour 100 contre l’Angleterre.

Moyennant 100 l. on peut acheter en Angleterre une lettre de change ou le droit de recevoir 101 l. en Hollande, 102 l. en France, et 105 l. en Espagne. On dit dans ce cas que le change est de 1 pour 100 contre la Hollande, de 2 contre la France, et de 5 contre l’Espa­gne. Cela annonce qu’il y a proportionnellement plus de numéraire dans ce pays qu’il ne devrait y en avoir, et la valeur comparative du numéraire de chaque pays sera bientôt ramenée au pair si l’on retire l’argent qui est en excès dans les autres pays, et si on le fait passer en Angleterre.

Ceux qui ont soutenu que la monnaie anglaise était dépréciée pendant les dernières dix années, quand le cours du change variait de 20 a 30 pour 100 contre ce pays, n’ont jamais prétendu, comme on les en a accusés, que la monnaie ne pût pas être d’une plus grande valeur dans un pays que dans un autre, comparée aux diverses marchandises. Ils ont seulement sou­tenu qu’il était impossible d’expliquer, sans admettre cette dépréciation, comment l’Angle­terre pouvait retenir 130 l., alors que cette somme, estimée en argent de Hambourg ou de Hollande, ne valait que 100 l.

En remettant à Hambourg 130 l. en bonnes espèces d’Angleterre, même avec 5 l. de frais, je recevrais à Hambourg 125 l. ; comment aurais-je donc pu consentir à donner 130 l. pour une lettre de change qui ne m’aurait produit à Hambourg que 100 l., si mes liv. sterling eussent été de bonnes espèces ? C’est qu’elles étaient dégradées, c’est que leur valeur intrinsèque était devenue moindre que celle des livres sterling de Hambourg, et qu’envoyées aux frais de 5 l., elles n’y valaient que 100 l. Personne ne nie qu’avec mes 130 l. en espèces métalliques je pusse avoir 125 l. à Hambourg ; mais avec des livres sterling en papier-monnaie je ne pouvais obtenir que 100 l. : et l’on voudrait cependant nous faire croire que 130 l. en papier valaient autant que 130 l. en argent ou en or !

D’autres ont soutenu avec plus de raison que 130 l. en papier ne valaient point en effet 130 l. en espèces métalliques ; mais ils prétendent que c’est le numéraire qui avait changé de valeur et non le papier-monnaie ; ils veulent n’appliquer le mot dépréciation qu’à une baisse de valeur, et non à une différence comparative entre la valeur de la monnaie et la mesure type d’après laquelle cette valeur est réglée par les lois. Cent livres sterling d’argent anglais valaient autrefois et pouvaient acheter 100 l. en argent de Hambourg ; et dans tout autre pays une lettre de change de 100 l. sur l’Angleterre ou sur Hambourg, pouvait pareillement ache­ter précisément la même quantité de marchandises. Cette même quantité de marchandises, je ne pouvais, dans les derniers temps, l’acheter que moyennant 130 l. d’argent anglais, tandis que Hambourg l’obtenait pour 100 l. en argent de Hambourg. Si donc l’argent anglais avait eu la même valeur qu’auparavant, il faudrait que l’argent de Hambourg eût haussé de valeur ; et quelle preuve en donne-t-on ? Comment déterminer si c’est l’argent anglais qui avait baissé, ou l’argent de Hambourg haussé ? Il n’y a point de mesure commune pour décider la question. C’est une assertion qui n’est point susceptible de preuves ; on ne peut ni l’admettre ni la combattre d’une manière positive. Tous les peuples de l’univers ont dû s’apercevoir de bonne heure qu’il n’existait point de mesure fixe dans la nature à laquelle on pût s’en rapporter sans crainte d’erreur ; c’est pourquoi ils choisirent un agent de circulation, qui, sous bien des rapports, leur parût moins variable que toutes les autres matières.

Il faut nous conformer à cette mesure des valeurs tant que la loi ne changera pas, et tant qu’on ne découvrira pas quelque autre matière dont l’usage puisse nous fournir une mesure plus parfaite que celle que nous avons établie. Tant que l’or sera cette mesure exclusive en Angleterre, le numéraire y sera déprécié toutes les fois qu’une liv. sterl. ne vaudra pas cinq gros, trois grains d’or pur, soit que l’or augmente, soit qu’il diminue de valeur.


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