Chapitre 2 - De la rente de la terre



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Il reste à considérer si l’appropriation des terres et la création subséquente de la rente, peuvent causer quelque variation dans la valeur relative des denrées, abstraction faite de la quantité de travail nécessaire pour les produire. Pour bien comprendre cette partie de notre sujet il faut étudier la nature de la rente et rechercher quels sont les principes qui en règlent la hausse et la baisse.

La rente est cette portion du produit de la terre que l’on paie au propriétaire pour avoir le droit d’exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Cependant on confond souvent la rente avec l’intérêt et le profit du capital, et dans le langage vulgaire on donne le nom de rente à tout ce que le fermier paie annuellement au propriétaire.

Supposons deux fermes contiguës, ayant une même étendue, et un sol d'une égale fertilité, mais dont l’une, pourvue de tous les bâtiments et instruments utiles à l’agriculture, est de plus bien entretenue, bien fumée, et convenablement entourée de haies, de clôtures et de murs, tandis que tout cela manque à l’autre. Il est clair que l’une s’affermera plus cher que l’autre ; mais dans les deux cas on appellera rente la rémunération payée au propriétaire. Il est cependant évident qu’une portion seulement de l'argent serait payée pour exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du sol, le reste représenterait l’intérêt du capital consacré à amender le terrain et à ériger les constructions nécessaires pour assurer et conserver le produit. Adam Smith donne parfois au mot rente le sens rigoureux dans lequel je cherche à le restreindre, mais le plus souvent il l’emploie dans le sens vulgairement usité. Ainsi il dit que les demandes toujours croissantes de bois de construction dans les pays méridionaux de l’Europe, faisant hausser les prix, furent cause que l’on commença à affermer des forêts en Norwège, qui auparavant ne produisaient pas de rente. N’est-il pas clair cepen­dant que celui qui consentit à payer ce qu’il appelle rente, n’avait d’autre but que d’acquérir les arbres précieux qui couvraient le terrain, afin d‘obtenir par leur vente le remboursement de son argent, plus des bénéfices ? Si après la coupe et l’enlèvement du bois on continuait à payer au propriétaire une rétribution pour la faculté de cultiver le terrain, soit pour y planter de nouveaux arbres, soit dans tout autre but, on pourrait alors en effet l’appeler rente, parce qu’elle serait payée pour la jouissance des facultés productives du sol ; mais dans le cas cité par Adam Smith, cette rétribution était payée pour avoir la liberté d’enlever et de vendre le bois, et nullement pour la faculté de planter de nouveaux arbres[12].

En parlant aussi de la rente perçue pour les mines de charbon et les carrières de pierre, auxquelles s’appliquent les mêmes observations, il dit que la rémunération payée pour les mines ou les carrières représente lai valeur du charbon ou des pierres qui en ont été extraits, et n’a aucun rapport avec les facultés naturelles et indestructibles du sol. Cette distinction est d’une grande importance dans toute recherche relative à la rente et aux profits ; car on verra que les causes qui influent sur la hausse de la rente sont entièrement différentes de celles qui déterminent l’augmentation des profits, et qu’elles agissent rarement dans le même sens. Dans tous les pays avancés en civilisation, la rétribution qu’on paie annuellement au proprié­taire foncier, participant à la fois de la nature de la rente et de celle des profits, reste parfois stationnaire, et parfois augmente ou diminue selon que prédominent telles ou telles causes. C’est pourquoi quand je parlerai de rente dans la suite de cet ouvrage, je ne désignerai sous ce mot que ce que le fermier paie au propriétaire pour le droit d’exploiter les facultés primiti­ves et indestructibles du sol.

Lorsque des hommes font un premier établissement dans une contrée riche et fertile, dont il suffit de cultiver une très-petite étendue pour nourrir la population, ou dont la culture n’exige pas plus de capital que n’en possèdent les colons, il n’y a point de rente ; car qui songerait à acheter le droit de cultiver un terrain, alors que tant de terres restent sans maître, et sont par conséquent la disposition de quiconque voudrait les cultiver ?

Par les principes ordinaires de l’offre et de la demande, il ne pourrait être payé de rente pour la terre, par la même raison qu’on n’achète point le droit de jouir de l’air, de l’eau, ou de tous ces autres biens qui existent dans la nature en quantités illimitées. Moyennant quelques matériaux, et à l’aide de la pression de l’atmosphère et de l’élasticité de la vapeur, on peut mettre en mouvement des machines qui abrégent considérablement le travail de l’homme ; mais personne n’achète le droit de jouir de ces agents naturels qui sont inépuisables et que tout le monde peut employer. De même, le brasseur, le distillateur, le teinturier, emploient continuellement l’air et l’eau dans la fabrication de leurs produits ; mais comme la source de ces agents est inépuisable, ils n’ont point de prix[13]. Si la terre jouissait partout des mêmes propriétés, si son étendue était sans bornes, et sa qualité uniforme, on ne pourrait rien exiger pour le droit de la cultiver, à moins que ce ne fût là où elle devrait à sa situation quelques avantages particuliers. C’est donc uniquement parce que la terre varie dans sa force produc­tive, et parce que, dans le progrès de la population, les terrains d’une qualité inférieure, ou moins bien situés, sont défrichés, qu’on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que par suite des progrès de la société on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux des premiers, et le taux de cette rente dépend de la différence dans la qualité respective des deux espèces de terre[14].

Dès que l’on commence à cultiver des terrains de troisième qualité, la rente s’établit aussi­tôt pour ceux de la seconde, et est réglée de même par la différence dans leurs facultés productives. La rente des terrains de première qualité hausse en même temps, car elle doit se maintenir toujours au-dessus de celle de la seconde qualité, et cela en raison de la différence de produits que rendent ces terrains avec une quantité donnée de travail et de capital. À chaque accroissement de population qui force un peuple à cultiver des terrains d'une qualité inférieure pour en tirer des subsistances, le loyer des terrains supérieurs haussera.

Supposons que des terrains nos 1, 2, 3, rendent, moyennant l’emploi d’un même capital, un produit net de 100, 90 et 80 quarters (2 h. 907) de blé. Dans un pays neuf, où il y a quantité de terrains fertiles, par rapport à la population, et où par conséquent il suffit de cultiver le n°1, tout le produit net restera au cultivateur, et sera le profit du capital qu’il a avancé[15]. Aussi­tôt que l’augmentation de population sera devenue telle qu’on soit obligé de cultiver le n°2, qui ne rend que 90 quarters, les salaires des laboureurs déduits, la rente commencera pour les terres n°1 ; car il faut, ou qu’il y ait deux taux de profits du capital agricole, ou que l’on enlève dix quarters de blé, ou leur équivalent, du produit n°1 pour les consacrer à un autre emploi. Que ce soit le propriétaire ou une autre personne qui cultive le terrain n°1, ces dix quarters en constitueront toujours la rente, puisque le cultivateur du n° 2 obtiendrait le même résultat avec son capital, soit qu’il cultivât le n°1, en payant dix quarters de blé de rente, soit qu’il continuât à cultiver le n°2 sans payer de loyer. De même, il est clair que lorsqu’on aura commencé à défricher les terrains n°3, la rente du n°2 devra être de dix quarters de blé ou de leur valeur, tandis que la rente du n°1 devra atteindre vingt quarters ; le cultivateur du n°3 ayant le même profit, soit qu’il cultive le terrain n°1 en payant vingt quar­ters de rente, soit qu’il cultive le n°2 en en payant dix, soit enfin qu’il cultive le n°3 sans payer de rente.

Il arrive assez souvent qu’avant de défricher les nos 2, 3, 4, ou les terrains de qualité inférieure, on peut employer les capitaux d‘une manière plus productive dans les terres déjà cultivées. Il peut arriver qu’en doublant le capital primitif employé dans le n°1, le produit, quoiqu’il ne soit pas double ou augmenté de cent quarters, augmente cependant de quatre-vingt-cinq quarters, quantité qui surpasse ce que pourrait rendre ce capital additionnel, si on le consacrait à la culture du terrain n°3.

Dans ce cas, le capital sera employé de préférence sur le vieux terrain, et constituera également une rente : - la rente étant toujours la différence entre les produits obtenus par l’emploi de deux quantités égales de capital et de travail. Si avec un capital de 1000 l. st. un fermier retirait de sa terre cent quarters de blé, et que par l’emploi d’un second capital de 1000 l. st. il eût un surcroît de produits de 85 quarters, son propriétaire serait en droit, à l’expi­ration du bail, d’exiger de lui quinze quarters, ou une valeur équivalente, à titre d’augmentation de rente ; car il ne peut pas y avoir deux taux différents pour les profits. Si le fermier consent à payer quinze quarters de blé en raison de l’augmentation de produits obtenue par l’addition de 1000 l. st. de capital, c’est parce qu’il ne saurait en faire un emploi plus profitable. Ce serait là le taux courant proportionnel des profits ; et si l’ancien fermier n’acceptait pas la condition, un autre se présenterait bientôt, prêt à payer au propriétaire un excédant de rente proportionné au profit additionnel qu’il pourrait retirer de sa terre.

Dans ce cas, comme dans le précédent, le dernier capital employé ne donne pas de rente. Le fermier paie, à la vérité, quinze quarters de rente, eu égard à l’augmentation du pouvoir productif des premières 1000 l. st. ; mais pour l’emploi des secondes 1000 l. st. il ne paie pas de rente. S’il venait à employer sur la même terre un troisième capital de 1000 l. st. produisant en retour soixante-quinze quarters de plus, il paierait alors, pour le second capital de 1000 l. st., une rente qui serait égale à la différence entre le produit des deux capitaux, c’est-à-dire à dix quarters ; la rente des premières 1000 l. st. hausserait de quinze à vingt-cinq quarters ; et les dernières 1000 l. st. ne paieraient point de rente.

S’il y avait donc beaucoup plus de terres fertiles qu’il n’en faut pour fournir les subsis­tances nécessaires à une population croissante, ou s’il était possible d‘augmenter le capital employé à la culture des vieux terrains sans qu’il y eût aucune diminution de produits, la hausse des rentes deviendrait impossible, la rente étant l’effet constant de l’emploi d’une plus grande quantité de travail donnant moins de produits.

Les terres les plus fertiles et les mieux situées seraient les premières cultivées, et la valeur échangeable de leurs produits serait réglée, comme celle des autres denrées, par la somme de travail nécessaire à leur production et à. leur transport jusqu’au lieu de la vente.

La valeur échangeable d'une denrée quelconque, qu’elle soit le produit d’une manufacture, d’une mine, ou de la terre, n’est jamais réglée par la plus petite somme de travail nécessaire pour sa production dans des circonstances extrêmement favorables, et qui constituent une sorte de privilèges. Cette valeur dépend au contraire de la plus grande quantité de travail industriel que sont forcés d‘employer ceux qui n’ont point de pareilles facilités, et ceux qui, pour produire, ont à lutter contre les circonstances les plus défavorables. Nous entendons par circonstances les plus défavorables, celles sous l’influence desquelles il est plus difficile d’obtenir la quantité nécessaire de produits.

C‘est ainsi que dans un établissement de bienfaisance où l’on fait travailler les pauvres au moyen de dotations, le prix des objets qui y sont fabriqués sera, en général, réglé, non d'après les avantages particuliers accordés à cette sorte d’ouvriers, mais d’après les difficultés ordinaires et naturelles que tout autre ouvrier aura a surmonter. Le fabricant qui ne jouirait d’aucun de ces avantages pourrait, à la vérité, n’être plus en état de soutenir la concurrence, si ces ouvriers favorisés pouvaient suppléer tous les besoins de la société ; mais s’il se décidait à continuer son industrie, ce ne serait qu’autant qu’il retirerait toujours de son capital les profits ordinaires, ce qui ne pourrait arriver s’il ne vendait ses articles à un prix propor­tionné à la quantité de travail industriel consacré à leur production[16].

À la vérité, les meilleurs terrains auraient toujours continué à donner le même produit avec le même travail qu’auparavant, mais leur valeur aurait haussé pair suite des produits comparativement moindres obtenus par ceux qui auraient consacré un travail additionnel, ou de nouveaux capitaux à des terrains moins fertiles. Et quoique les avantages d’un terrain fertile sur un autre moins productif ne soient jamais perdus, et ne fassent que passer des mains du cultivateur et du consommateur dans celles du propriétaire, comme il faut employer plus de travail à la culture des terrains inférieurs, ces terres, seules, pouvant fournir l’approvisionnement additionnel de produits, la valeur comparative de ces produits se maintiendra constamment au-dessus de son ancien niveau, et s’échangera contre plus de chapeaux, de draps, de souliers, etc., etc., toutes choses dont la production n’exigera point une augmentation de travail.

Ce qui fait donc hausser la valeur comparative des produits naturels, c’est l’excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la rente qu’on paie au propriétaire. La valeur du blé se règle d’après la quantité de travail employée a le produire sur les dernières qualités de terrains ou d’après cette portion de capital qui ne paie pas de rente. Le blé ne renchérit pas, parce qu’on paie une rente ; mais c’est au contraire parce que le blé est cher que l’on paie une rente ; et l’on a remarqué, avec raison, que le blé ne baisserait pas, lors même que les propriétaires feraient l’entier abandon de leurs rentes. Cela n’aurait d’autre effet que de mettre quelques fermiers dans le cas de vivre en seigneurs, mais ne diminuerait nullement la quantité de travail nécessaire pour faire venir des produits bruts sur les terrains cultivés les moins productifs[17].

Rien n’est plus commun que d’entendre parler des avantages que possède la terre sur toute autre source de production utile, et cela, en raison du surplus qu’on en retire sous la forme de rente. Et cependant, à l’époque où les terrains sont le plus fertiles, le plus abondants, le plus productifs, ils ne donnent point de rente ; et ce n’est qu’au moment où ils s’appauvrissent, - le même travail donnant moins de produit, - qu’on détache une partie du produit primitif des terrains de premier ordre, pour le paiement de la rente[18]. Il est assez singulier que cette qualité de la terre, qui aurait dû être regardée comme un désavantage, si on la compare aux agents naturels qui secondent le manufacturier, ait été considérée au contraire comme ce qui lui donnait une prééminence marquée. Si l’air, l’eau, l’élasticité de la vapeur, et la pression de l’atmosphère pouvaient avoir des qualités variables et limitées ; si l'on pouvait, de plus, se les approprier, tous ces agents donneraient une rente, qui se développerait a mesure que l’on utiliserait leurs différentes qualités. Plus on descendrait dans l’échelle des qualités, et plus hausserait la valeur des produits fabriqués avec ces agents, parce que des quantités égales de travail industriel donneraient moins de produits. L’homme travaillerait plus de son corps, la nature ferait moins, et la terre ne jouirait plus d’une prééminence fondée sur la limitation de ses forces.

Si l’excédant de produit qui forme la rente des terres est réellement un avantage, il est à désirer alors que, tous les ans, les machines récemment construites deviennent moins productives que les anciennes. Cela donnerait, en effet, plus de valeur aux marchandises fabriquées, non-seulement avec ces machines, mais avec toutes celles du pays ; et l’on paierait alors une rente à tous ceux qui posséderaient les machines plus productives[19].

La hausse des rentes est toujours l’effet de l’accroissement de la richesse nationale, et de la difficulté de se procurer des subsistances pour le surcroît de population : c’est un signe, mais ce n’est jamais une cause de la richesse ; car la richesse s’accroît souvent très-rapide­ment pendant que la rente reste stationnaire, ou même pendant qu’elle baisse. La rente hausse d’autant plus rapidement, que les terrains disponibles diminuent de facultés productives. Là où la richesse augmente avec le plus de vitesse, c’est dans les pays où les terres disponibles sont le plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des amélio­rations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail, et où, par conséquent, l’accroissement des rentes est lent.

Si le prix élevé du blé était l’effet et non la cause de la rente, il varierait en raison de l’accroissement ou de la diminution de la rente qui se trouverait former ainsi une portion intégrante des prix. Mais c’est le blé qui a exigé pour sa production le plus de travail qui est le régulateur du prix des grains ; et la rente n’entre pas et ne peut entrer pour rien dans les éléments du prix du blé[20]. Adam Smith a donc tort quand il suppose que le principe qui dans l’origine a réglé la valeur échangeable des denrées, c’est-à-dire la quantité comparative de travail nécessaire à leur production, peut être modifiée par l’appropriation des terrains et le paiement d’une rente. Il entre dans la composition de presque toutes les marchandises une certaine source de produits agricoles, dont la valeur, aussi bien que celle du blé, est réglée par la faculté productive de la dernière portion de capital engagée dans la terre, de celle qui ne paie pas de rente. La rente n’est donc point un élément du prix des denrées[21].

Nous avons jusqu’ici étudié les effets du progrès naturel de la richesse et de la population sur la rente dans un pays dont les terres ont différents degrés de force productive, et nous avons vu qu’à chaque portion additionnelle de capital qu’on est obligé d’employer à la culture, et dont le produit est moins profitable, la rente hausse. Il résulte des mêmes principes que si, par quelques modifications dans l’état social, il devenait inutile d‘employer autant de capital à l’agriculture, les dernières portions qui y auraient été consacrées, donneraient plus de profit, et les rentes baisseraient. Toute réduction considérable dans le capital national, qui diminuerait d’une manière sensible les fonds destinés à payer le travail, aurait naturellement le même effet. La population se proportionne toujours au capital destiné à payer le travail, et, par conséquent, doit s’accroître ou diminuer selon que ce capital augmente ou diminue. Toute réduction dans le capital est donc nécessairement suivie d’une moindre demande de blé, d’une baisse de prix, et d’une diminution de culture. La diminution des capitaux abaisse ainsi la rente par une influence contraire a celle de leur accumulation. Les terrains les moins productifs seront successivement abandonnés, la valeur échangeable de leurs produits tombera, et on ne cultivera en dernier lieu que les terrains les plus fertiles, qui alors ne paieront plus de rentes.

Le même résultat aurait encore lieu dans le cas où l’accroissement de richesse et de popu­lation dans un pays serait accompagné de si grandes améliorations dans l’agriculture, qu’il n’y eût plus besoin de cultiver des terrains d'une qualité inférieure, ou de dépenser autant de capital à la culture des terrains plus fertiles.

Supposons qu’une population donnée ait besoin pour sa nourriture d’un million de quar­ters de blé, qu’on récolte sur des terrains des qualités nos 1, 2, 3. Si l’on vient à découvrir un moyen perfectionné par lequel les terrains nos 1 et 2 suffisent pour donner la quantité requise sans avoir recours au n°3, il est clair que dès lors il y aura baisse de la rente ; car c’est le n°2 au lieu du n°3 qui sera alors cultivé sans payer de rente et celle du n°1, au lieu d’être la différence entre le produit du n°3 et du n°1, ne représentera plus que la différence entre les nos 2 et 1. La population restant la même, il ne saurait y avoir de demande pour une quantité plus forte de blé ; le capital et le travail employés jadis à la culture du n°3 seront consacrés à la production d’autres objets utiles à la société, et ne contribueraient à la hausse de la rente que dans le cas où les matières premières qui entrent dans leur composition ne pourraient s’acquérir que par un emploi moins avantageux du capital consacré à l’agriculture. Or, dans ce cas, on reprendrait la culture du n°3.

Il est hors de doute que la baisse du prix relatif des produits naturels par suite d’améliora­tions agricoles ou d’une économie dans la production, doit naturellement conduire à une plus forte accumulation ; car les profits du capital doivent s’être accrus de beaucoup.

Cette accumulation de capital fera naître une plus forte demande d’ouvriers, fera hausser leurs salaires, et augmentera la population ; il y aura ainsi, demande croissante de produits agrico­les, et, par suite, augmentation de culture. Mais ce n’est qu’après l’augmentation de la popu­la­tion que les fermages pourront s’élever à leur ancien taux, c’est-à-dire après que les terres n° 3 auront été soumises à la culture ; et il se sera écoulé dans cet intervalle un espace de temps assez considérable, signalé par une diminution réelle des rentes.

Les améliorations en agriculture sont de deux espèces : les unes augmentent la force pro­ductive de la terre, et les autres nous font obtenir ses produits avec moins de travail. Toutes deux tendent à faire baisser le prix des matières premières ; toutes deux influent sur la rente, mais pas également. Si elles ne faisaient pas baisser le prix des matières premières, elles ne seraient plus des améliorations ; car leur caractère essentiel est de diminuer la quantité de .travail qui était nécessaire auparavant pour la production d’une denrée, et une telle diminution ne saurait s’effectuer sans être suivie de la baisse de son prix ou de sa valeur relative.

Les améliorations qui augmentent les pouvoirs productifs de la terre, comprennent les assolements et de meilleurs engrais. Par ces améliorations l’on peut retirer le même produit d‘une moindre étendue de terrain. Si au moyen d'une rotation de turneps je puis en même temps nourrir mes moutons et avoir une récolte de blé, le terrain qui servait auparavant à nourrir mes moutons deviendrait inutile, et j’obtiendrais la même quantité de produits bruts en employant une moindre quantité de terrain. Si je découvre un engrais qui fasse produire au même terrain 20 pour cent en plus de blé, je puis retirer une partie du capital qui se trouve employé à la partie la plus improductive de ma ferme. Mais, comme je l’ai déjà remarqué, il n’est pas nécessaire, pour faire baisser la rente, de soustraire des terres à la culture : il suffit pour cela qu’on emploie des portions successives de capital dans la même terre avec des résultats différents, - la portion qui donne le moins de profit étant retirée. Si par l’intro­duc­tion de la culture des turneps ou par l’usage d’engrais plus riches, je puis avoir le même produit moyennant le même capital ; et sans changer la différence qui existe entre les rende­ments des portions successives de capital, je ferai baisser la rente, car cette portion, qui est la plus productive, sera celle qui servira de mesure pour estimer toutes les autres. Supposons, par exemple, que les portions successives de capital produisent 100, 90, 80, 70 : ma rente pendant que j’emploierai ces quatre portions, sera de 60 ou de toute la différence entre


70 et 100 - 30 Tandis que le produit serait de 310 100
70 et 90 - 20 90
70 et 80 - 10 80
60 70
340

et tant que j’emploierai ces portions, la rente restera toujours la même, quoique le produit de chacune d’elles éprouve un accroissement égal. Si, au lieu de 100, 90, 80, 70, les produits s’élevaient à 125, 115 , 105, 95, la rente serait toujours de 60, qui est la différence entre


95 et 125 - 30 Tandis que le produit serait de 440 125
95 et 115 - 20 115
95 et 115 - 10 105
60 95
340

Mais ave une telle augmentation de produits, sans accroissement dans la demande, il ne pourrait y avoir aucune raison pour consacrer tant de capital à la terre; on en retirerait une portion, et, par conséquent, la dernière portion de capital rapporterait 105 au lieu de 95, et la rente baisserait à 30, ou à la différence entre


105 et 125 - 20 Tandis que le produit serait toujours en rapport avec les besoins de la population, car il serait de 345 quarters, ou 125
105 et 115 - 10 115
30 105
345

la demande n’étant que de 340 quarters.

Mais il est des améliorations qui peuvent faire baisser le prix relatif des produits et la rente en argent, sans faire baisser la rente en blé. De telles améliorations n’augmentent pas, à la vérité, les forces productives de la terre, mais elles font obtenir le même produit avec moins de travail. Elles influent plutôt sur la formation du capital employé à la terre, que sur la culture même de la terre. Des perfectionnements dans les instruments de l’agriculture, tels que les charrues et la machine à battre le blé, l‘économie dans le nombre des chevaux em­ployés à l’agriculture, et des connaissances plus étendues dans l’art du vétérinaire, sont de cette nature. Moins de capital, ce qui est la même chose que moins de travail, sera consacré à la terre ; mais pour obtenir le même produit, il faudra toujours cultiver autant de terrain. Pour reconnaître si des améliorations de cette espèce influent sur la rente, il faudra examiner si la différence entre le produit obtenu par l’emploi de différentes portions de capital, augmente, diminue, ou reste la même. Si l’on consacre quatre portions de capital à la terre, 50, 60, 70, 80, chacune donnant les mêmes résultats, et que, par quelque amélioration favorable à la formation de ce capital, on en puisse retirer 5 de chaque portion, en sorte qu’elles restent à 45, 55, 65 et 75, la rente des terres à blé ne subira aucune altération ; mais si les améliora­tions sont de nature à permettre de faire sur la plus forte portion de capital, l’économie de la totalité de la portion employée d’une manière moins productive, la rente baissera à l’instant, car la différence entre le capital le plus productif et celui qui l’est le moins, se trouvera diminuée, et c’est cette différence qui constitue la rente.

Je ne multiplierai pas les exemples, et j’espère en avoir dit assez pour prouver que tout ce qui diminue l’inégalité entre les produits obtenus au moyen de portions successives de capital employées sur le même ou sur de nouveaux fonds de terre, tend à faire baisser la rente, tandis que tout ce qui augmente cette inégalité produit l’effet opposé, et tend à la faire hausser[22].

En parlant de la rente du propriétaire, nous l’avons considérée dans ses rapports avec le produit total, sans avoir le moindre égard à sa valeur échangeable ; mais puisque la même cause - qui est la difficulté de produire, - fait hausser la valeur échangeable des produits natu­rels, en augmentant aussi la proportion de ces produits, donnés au propriétaire en paiement de sa rente, il est clair que celui-ci tire un double avantage de la difficulté de produire. En effet il obtient d’abord une portion plus forte, et puis il est payé en denrées dont la valeur est plus considérable[23].

Chapitre 3 - Du profit foncier des mines

On obtient les métaux, ainsi que tous les autres objets, par le travail. La nature les produit, à la vérité ; mais c’est le travail de l’homme qui les arrache du sein de la terre, et qui les prépare pour notre usage.

Les mines, ainsi que les terres, rendent en général un profit au propriétaire. Et ce profit, qui quelquefois est affermé, aussi bien que celui des fonds de terre, est l’effet, et n’est jamais la cause du renchérissement des produits.

S’il y avait quantité de mines également. riches, que chacun pût exploiter, elles ne don­neraient pas de rente ; la valeur de leurs produits dépendrait uniquement de la quantité de travail nécessaire pour tirer le métal de la mine et le porter au marché.

Mais les mines sont de qualité différente, et, avec la même quantité de travail, chacune donne un résultat différent. Le métal, retiré de la mine la plus pauvre parmi celles qui sont exploitées, doit avoir au moins une valeur échangeable, non-seulement suffisante pour payer l’habillement, la nourriture et les autres objets indispensables à l’entretien de ceux qui travaillent à l’exploitation et au transport du métal, mais il doit aussi rapporter le profit ordinaire et général à celui qui avance le capital nécessaire à l’entreprise. La rentrée avec profit du capital de la mine la plus pauvre, de celle qui ne peut payer aucun profit, aucune rente au propriétaire du sol, sert à régler la rente de toutes les autres mines plus productives. On suppose que cette mine rend l’intérêt ordinaire des avances ; et tout ce que les autres mines produisent de plus que celle-ci, sera nécessairement payé au propriétaire pour le profit du fonds. Ce principe étant précisément le même que celui que nous avons posé par rapport à la terre, il serait inutile de nous y arrêter davantage[24].

Il suffira de remarquer que la même règle générale qui détermine la valeur des produits agricoles et des objets manufacturés, s’applique également aux métaux. Leur valeur ne dépend ni du taux des profits, ni de celui des salaires, ni de la rente des mines, mais de la quantité totale de travail nécessaire à l’extraction du métal et à son transport.

Comme celle de toute autre marchandise, la valeur des métaux éprouve des variations. Il peut se faire dans les instruments et dans les machines consacrées à l’exploitation des mines, des améliorations au moyen desquelles il y ait une grande diminution de travail ; on peut découvrir de nouvelles mines plus productives, qui, avec le même travail, donnent plus de métal, ou bien on peut rendre les transports plus faciles. Dans tous les cas, les métaux baisseraient de valeur, et ne s’échangeraient plus que contre une moindre quantité d’autres articles. Au contraire, si la difficulté d’obtenir le métal devenait plus grande par la nécessité d’exploiter la mine à une plus grande profondeur, par l’affluence des eaux ou par tout autre accident, sa valeur, par rapport à celles des autres objets, pourrait hausser de beaucoup.

C’est donc avec raison que l’on a dit que les monnaies d‘or et d’argent, avec quelque scrupuleuse exactitude qu’elles soient fabriquées d’après le type national, sont toujours sujet­tes à des variations de valeur non-seulement accidentelles et passagères, mais même perma­nentes, comme toute autre marchandise.

La découverte de l’Amérique, et celle des riches mines qu’elle renferme, produisit un effet remarquable sur le prix naturel des métaux précieux. Il y a des personnes qui croient que cet effet se prolonge encore. Il est cependant probable que toute l’influence produite par la dé­cou­verte de l’Amérique sur la valeur des métaux a cessé depuis longtemps ; et si, depuis quelques années, les métaux précieux ont éprouvé quelque déchet dans leur valeur, on ne doit l’attribuer qu’aux progrès qu’on a faits dans l’exploitation des mines[25].

Quelles qu’aient été les causes qui l’ont produit, il est certain que l’effet a été si lent, si graduel, qu’on a éprouvé bien peu d'inconvénients d’avoir adopté l’or et l’argent comme intermédiaires dans les échanges, et comme appréciateurs de toutes les autres marchandises. Quoiqu’ils constituent une mesure de la valeur essentiellement variable, les métaux sont peut-être, de toutes les marchandises, celle qui est la moins sujette à éprouver des variations. Cet avantage, ainsi que ceux qui résultent de la durée, de la malléabilité, de la divisibilité et de beaucoup d’autres propriétés des métaux précieux, leur ont assuré, a juste titre, la préférence qu’on leur a donnée dans tous les pays civilisés, pour servir de monnaie.

Après avoir reconnu que l’or et l’argent sont une mesure imparfaite des valeurs, en raison du plus ou moins de travail qui peut être nécessaire, suivant les circonstances, pour se procurer ces métaux, qu’il nous soit permis maintenant de supposer pour un moment que tous ces inconvénients disparaissent, et qu’avec la même quantité de travail on puisse se procurer dans tous les temps une quantité égale d‘or d’une mine qui ne paie pas de rente. L’or serait alors une mesure invariable de la valeur. Sa quantité augmenterait sans doute par la demande croissante ; mais sa valeur resterait invariable, et ce serait une mesure on ne peut mieux calculée pour estimer la valeur variable de toutes les autres choses. J’ai déjà, dans un chapitre précédent de cet ouvrage, supposé que l’or était doué de cette uniformité de valeur, et je con­ti­nuerai à faire, dans le chapitre suivant, la même supposition. Lors donc que je parlerai de prix variables, cette variation devra toujours s’entendre de la marchandise, et jamais de la monnaie qui sert de mesure pour l’estimer.

Chapitre 4 - Du prix naturel et du prix courant

Nous avons regardé le travail comme le fondement de la valeur des choses, et la quantité de travail nécessaire h leur production, comme la règle qui détermine les quantités respec­tives des marchandises qu’on doit donner en échange pour d’autres ; mais nous n’avons pas prétendu nier qu’il n’y eût dans le prix courant des marchandises quelque déviation acci­dentelle et passagère de ce prix primitif et naturel.

Dans le cours ordinaire des événements, il n’y a pas de denrées dont l’approvisionnement continue pendant un certain temps à être précisément aussi abondant que l’exigeraient les besoins et les désirs des hommes, et par conséquent il n’y en a pas qui n’éprouvent des variations de prix accidentelles et momentanées.

Ce n’est qu’en raison de pareilles variations que des capitaux sont consacrés précisément dans la proportion requise, et non au delà, à la production des différentes marchandises pour lesquelles il y a demande. Par la hausse ou la baisse du prix, les profits s’élèvent au-dessous de leur niveau général, et par là les capitaux se rapprochent ou s’éloignent des industries qui viennent d’éprouver l’une ou l’autre de ces variations.

Chacun étant libre d’employer son capital comme il lui plaît, il est naturel qu’il cherche à le placer de la manière la plus avantageuse ; il ne se contentera pas d’un profit de 10 pour cent, si, par un autre emploi, il peut en tirer 15 pour cent. Ce désir inquiet, qu’a tout capita­liste, d’abandonner un placement moins lucratif pour un autre qui le soit davantage, tend singulièrement à établir l’égalité dans le taux de tous les profits, ou à en fixer les proportions de telle sorte que les individus intéressés puissent estimer et compenser entre elles tout avantage que l’un aurait ou paraîtrait avoir sur l'autre. Il est peut-être assez difficile de retracer la marche par laquelle ce changement s’est opéré ; cela tient probablement à ce qu’un manufacturier ne change pas absolument l’emploi de son capital, et se borne à en retrancher une portion. Dans tous les pays riches, il y a un certain nombre d’hommes qu’on appelle capitalistes ; ils ne font aucun commerce, et ils vivent de l’intérêt de leur argent, qui est employé à escompter des effets de commerce, ou qui est prêté à la classe la plus industrieuse de l’État. Les banquiers consacrent aussi une grande partie de leurs capitaux aux mêmes opérations. Ces fonds, ainsi employés, forment un capital circulant très-considérable, qui est employé en quantités plus ou moins grandes dans tous les genres d’industrie. Il n’est peut-être pas de manufacturier, quelque riche qu’il soit, qui circonscrive ses opérations dans le cercle que ses propres fonds lui permettent. Il a toujours une certaine portion de capital flottant dont la somme augmente ou diminue, selon que la demande pour ses produits est plus ou moins active. Quand il y a grande demande de soieries, celle des draps diminuant, le fabri­cant de draps ne détourne pas son capital vers le commerce de la soierie ; il renvoie quelques-uns de ses ouvriers, et cesse d’emprunter de l’argent aux banquiers et aux capitalistes. Le fabricant de soieries se trouve dans une situation tout opposée ; et a besoin d’employer plus d’ouvriers, et par conséquent le besoin d’argent s’accroît pour lui ; il en emprunte en effet davantage, et le capital est ainsi détourné d’un emploi vers un autre, sans qu’un seul manufacturier soit forcé de suspendre ses travaux ordinaires. Si nous portons les yeux sur les marchés des grandes villes, nous verrons avec quelle régularité ils sont pourvus de toutes sortes de denrées nationales et étrangères dans la quantité requise. Quelque variable qu’en soit même la demande par l’effet du caprice, du goût, ou des variations survenues dans la population, il arrive rarement qu’on ait à signaler soit un engorgement par un approvision­nement surabondant, soit une cherté excessive, par la faiblesse de l’approvisionnement comparée à la demande. On doit donc convenir que le principe qui distribue le capital à cha­que branche d’industrie, dans des proportions exactement convenables, est plus puissant qu’on ne le suppose en général.

Le capitaliste qui cherche un emploi plus profitable pour ses fonds, doit naturellement peser tous les avantages qu’un genre d’industrie peut avoir sur un autre. Par cette raison, il pourrait renoncer à un emploi plus profitable de son argent, pour un autre emploi qui lui offrirait plus de sûreté, de propriété, de commodité, ou tout autre avantage réel ou imaginaire.

Si, par de telles considérations, les profits des capitaux étaient réglés de manière à ce que dans un genre d’industrie ils fussent de 20, dans un autre de 25, et dans un troisième de 30 pour cent, ils continueraient toujours à présenter cette même différence relative, qui ne saurait augmenter : car si, par une cause quelconque, les profits d’un de ces genres d’industrie venaient à hausser de 10 pour cent, cette hausse serait momentanée, et ils reviendraient promptement à leur taux ordinaire, ou les profits des autres commerces s’élèveraient dans la même proportion.

Supposons que toutes les marchandises soient à leur prix naturel, et par conséquent que le taux des profits du capital reste le même dans toutes les industries ; ou bien supposons que les profits ne diffèrent que parce que ces marchandises ont, dans l’esprit des parties intéres­sées, quelque avantage réel ou imaginaire dont on jouit ou auquel on renonce. Supposons ensuite qu’un changement dans la mode augmente la demande des soieries et diminue celle des étoffes de laine : leur prix naturel restera le même, car la quantité de travail nécessaire a leur production n’aura pas changé ; mais le prix courant des soieries haussera, et celui des étoffes de laine baissera. Par conséquent les profits du fabricant de soieries se trouveront au-dessus, et ceux du fabricant d’étoffes de laine, au-dessous du taux ordinaire des profits ; et ce changement survenu dans les profits s’étendra au salaire des ouvriers. Cependant la demande extraordinaire des soieries serait bientôt satisfaite, au moyen des capitaux et de l’industrie détournés des manufactures de draps vers celles de soieries ; et alors les prix courants des étoffes de soie et de laine se rapprocheraient de nouveau de leurs prix naturels, et chacune de ces branches de manufactures ne donnerait plus que les profits ordinaires.

C’est donc l’envie qu’a tout capitaliste de détourner ses fonds d’un emploi déterminé vers un autre plus lucratif, qui empêche le prix courant des marchandises de rester longtemps beaucoup au-dessus ou beaucoup au-dessous de leur prix naturel. C’est cette concurrence qui établit la valeur échangeable des marchandises, de telle sorte qu’après le paiement des salaires pour le travail nécessaire à leur production, et après les autres dépenses indispensa­bles pour donner au capital engagé toute sa faculté de production, l’excédant de valeur est dans chaque espèce de manufacture en raison de la valeur du capital employé.

Dans le premier chapitre de la Richesse des Nations, tout ce qui a rapport à cette question est traité avec beaucoup de sagacité. Quant à nous, après avoir pleinement reconnu les effets qui, dans certains emplois du capital, peuvent modifier accidentellement le prix desdenrées, celui des salaires et les profits des fonds sans avoir aucune influence sur le prix général des denrées, des salaires ou des profits ; après avoir, dis-je, reconnu ces effets qui se font égale­ment sentir à toutes les époques de la société, nous pouvons les négliger entièrement en traitant des lois qui règlent les prix naturels, les salaires naturels et les profits naturels, toutes choses indépendantes de ces causes accidentelles. En parlant donc de la valeur échangeable des choses, ou du pouvoir qu’elles ont d’en acheter d’autres, j’entends toujours parler de cette faculté qui constitue leur prix naturel, toutes les fois qu’elle n’est point dérangée par quelque cause momentanée ou accidentelle[26]

Chapitre 5 - Des salaires

Le travail, ainsi que toutes choses que l’on peut acheter ou vendre, et dont la quantité peut augmenter ou diminuer, a un prix naturel et un prix courant. Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution. Les ressources qu’a l’ouvrier pour subvenir à son entretien et à celui de la famille nécessaire pour maintenir le nombre des travailleurs, ne tiennent pas à la quantité d’argent qu’il reçoit pour son salaire, mais à la quantité de subsistances et d’autres objets nécessaires ou utiles dont l’habitude lui a fait un besoin, et qu’il peut acheter avec l’argent de ses gages. Le prix naturel du travail dépend donc du prix des subsistances et de celui des choses nécessaires ou utiles à l’entretien de l’ouvrier et de sa famille. Une hausse dans les prix de ces objets fera hausser le prix naturel du travail, lequel baissera par la baisse des prix.

Plus la société fait de progrès, plus le prix naturel tend à hausser, parce qu’une des princi­pales denrées qui règlent le prix naturel tend à renchérir, en raison de la plus grande difficulté de l’acquérir. Néanmoins ; les améliorations dans l’agriculture, la découverte de nouveaux marchés d’où l’on peut tirer des subsistances, peuvent, pendant un certain temps, s’opposer à la hausse du prix des denrées, et peuvent même faire baisser leur prix naturel. Les mêmes causes produiront un semblable effet sur le prix naturel du travail.

Le prix naturel de toute denrée, - les matières primitives et le travail exceptés, - tend à baisser, par suite de l’accroissement des richesses et de la population ; car quoique, d’un côté, leur valeur réelle augmente par la hausse du prix naturel des matières premières, ce renchéris­se­ment est plus que compensé par le perfectionnement des machines, par une meilleure division et distribution du travail, et par l’habileté toujours croissante des producteurs dans les sciences et dans les arts.

Le prix courant du travail est le prix que reçoit réellement l’ouvrier, d’après les rapports de l’offre et la demande, le travail étant cher quand les bras sont rares, et à bon marché lorsqu’ils abondent. Quelque grande que puisse être la déviation du prix courant relativement au prix naturel du travail, il tend, ainsi que toutes les denrées, à s’en rapprocher. C’est lorsque le prix courant du travail s’élève au-dessus de son prix naturel que le sort de l’ouvrier est réellement prospère et heureux, qu’il peut se procurer en plus grande quantité tout ce qui test utile ou agréable à la vie, et par conséquent élever et maintenir une famille robuste et nombreuse. Quand, au contraire, le nombre des ouvriers s’accroît par le haut prix du travail, les salaires descendent de nouveau à leur prix naturel, et quelquefois même l’effet de la réaction est tel, qu’ils tombent encore plus bas.

Quand le prix. courant du travail est au-dessous de son prix naturel, le sort des ouvriers est déplorable, la pauvreté ne leur permettant plus de se procurer les objets que l’habitude leur a rendu absolument nécessaires. Ce n’est que lorsqu’à force de privations le nombre des ouvriers se trouve réduit, ou que la demande de bras s’accroît, que le prix courant du travail remonte de nouveau à son prix naturel. L’ouvrier peut alors se procurer encore une fois les jouissances modérées qui faisaient son bonheur.

Malgré la tendance qu’ont les salaires à revenir à leur taux naturel, leur prix courant peut cependant, dans la marche de la civilisation, et pendant un temps indéterminé, se maintenir constamment plus haut ; car à peine l’impulsion, donnée par une augmentation de capital, a-t-elle augmenté la demande d’ouvriers, qu’une nouvelle augmentation peut produire le même effet. Et si cet accroissement de capital est graduel et constant, le besoin de bras continuera à servir d’encouragement à la population.

Le capital est cette partie de la richesse d’une nation qui est employée à la production. Il se compose des matières alimentaires, des vêtements, des instruments et ustensiles, des machin­es, des matières premières, etc., nécessaires pour rendre le travail productif.

Le capital peut augmenter à la fois en quantité et en valeur. Une nation peut avoir plus de subsistances et de vêtements, et demander peut-être plus de travail encore qu’auparavant pour produire cette quantité additionnelle. Dans ce cas, le capital ne sera pas seulement plus consi­dérable, il aura plus de valeur.

Le capital peut augmenter en quantité sans augmenter de valeur ; il peut même s’accroître pendant que sa valeur éprouve une baisse. Ainsi une nation peut posséder plus de subsis­tan­ces et de vêtements ; mais cette augmentation peut provenir de l’emploi des machines, sans qu’il y ait aucune augmentation, et même avec diminution réelle dans la quantité proportion­nelle de travail nécessaire à leur production. La masse de capital peut s’accroître sans qu’il augmente de valeur, soit dans sa totalité, soit dans une de ses parties.

Dans le premier cas, le prix naturel des salaires haussera ; car il est toujours réglé par le prix de la nourriture, de l’habillement et des autres objets nécessaires. Dans le second, il restera stationnaire, ou il baissera : mais, dans l’un comme dans l’autre cas, le prix courant des salaires doit monter ; car la demande des bras augmentera en raison de l’augmentation du capital. Plus il y aura d’ouvrage a faire, plus on aura besoin d’ouvriers.

Dans les deux cas, le prix courant du travail montera même au-dessus de son prix naturel, ou tendra à s’en rapprocher ; mais c’est surtout dans le premier que se manifestera cet accord des deux prix. Le sort de l’ouvrier sera amélioré, mais faiblement ; car la cherté des vivres et des autres objets de nécessité absorbera une grande partie de son salaire, quoiqu’il soit plus fort. Par conséquent le manque de travail ou une légère augmentation de la population auront l’effet de réduire bientôt le prix courant du travail au taux naturel, momentanément élevé.

Dans le second cas, le sort de l’ouvrier s’améliorera singulièrement ; il recevra un bien plus fort salaire en argent, tandis qu’il pourra acheter les objets dont il a besoin pour lui et pour sa famille aux mêmes conditions, et peut-être même à plus bas prix; et il faudra qu’il y ait un grand surcroît de population pour ramener de nouveau le prix courant du travail à son prix naturel déprécié.

C’est donc ainsi que toute amélioration dans la société, et toute augmentation de capital feront hausser le prix courant des salaires ; mais la permanence de cette hausse dépendra d’un accroissement simultané dans le taux naturel, et cette hausse tient à son tour à celle qui survient dans le prix naturel des denrées à l’achat desquelles l’ouvrier emploie son salaire.

On aurait tort de croire que le prix naturel des salaires est absolument fixe et constant, même en les estimant en vivres et autres articles de première nécessité ; il varie à différentes époques dans un même pays, et il est très-différent dans des pays divers[27]. Cela tient essen­tiellement aux mœurs et aux habitudes du peuple. L’ouvrier anglais regarderait son salaire comme au-dessous du taux naturel, et insuffisant pour maintenir sa famille, s’il ne lui permettait d’acheter d’autre nourriture que des pommes de terre, et d’avoir pour demeure qu’une misérable hutte de terre ; et néanmoins cela paraît suffisant aux habitants des contrées où « la vie est a bon marché, » et où l’homme n’a que des besoins aussi modérés que faciles à satisfaire.

Il y a bien des choses qui constituent aujourd’hui le bien-être du paysan anglais, et qu’on aurait regardées comme des objets de luxe à des époques reculées de notre histoire.

Les progrès de la société faisant toujours baisser le prix des articles manufacturés, et hausser celui des matières premières, il s’opère à la longue une telle disproportion dans leur valeur relative, que, dans les pays riches, un ouvrier peut, moyennant le sacrifice d’une petite quantité de sa nourriture, satisfaire amplement tous ses autres besoins.

Indépendamment des variations dans la valeur de l’argent, qui influent nécessairement sur les salaires, mais dont nous avons négligé les effets, - ayant supposé que la valeur de l’argent était invariable, - les salaires peuvent hausser ou baisser par les deux causes suivantes :

  1. L’offre et la demande de travail ;
  2. Le prix des denrées à l’achat desquelles l’ouvrier consacre son salaire.

À des époques différentes de la société, l’accumulation des capitaux ou des moyens de payer le travail, est plus ou moins rapide, et dépend toujours de la puissance plus ou moins productive du travail. Le travail est, en général, le plus productif, lorsqu’il y a abondance de terrains fertiles. À ces époques l’accumulation est souvent si rapide, que le capital ne saurait trouver assez de bras à employer.

On a calculé que, dans des circonstances favorables, la population pouvait doubler dans vingt-cinq ans. Mais, dans des circonstances tout aussi favorables, le capital national pourrait fort bien avoir doublé en moins de temps. Dans ce cas, les salaires, pendant toute cette époque, tendront à hausser, parce que le nombre des bras sera toujours insuffisant pour le besoin qu’on en aura.

Dans des colonies nouvelles où l’on introduit les arts et les connaissances des pays plus avancés en civilisation, il est probable que les capitaux tendent à s’accroître plus vite que l’espèce humaine ; et si des pays plus peuplés ne suppléaient au manque de bras, cette ten­dance élèverait considérablement le prix du travail. À mesure que ces établissements devien­nent plus peuplés, et que l’on commence à défricher des terrains de mauvaise qualité, les capitaux n’augmentent plus si rapidement ; car l’excédant des produits sur les besoins de la population doit nécessairement être proportionné à la facilité de la production, c’est-à-dire au petit nombre de personnes qui y sont employées. Quoiqu’il soit donc probable que, dans les circonstances les plus favorables, la production devance la population, cela ne saurait conti­nuer longtemps ; car, l’étendue du sol étant bornée, et ses qualités étant différentes, à chaque nouvel emploi de capital, le taux de la production diminuera, tandis que les progrès de la population resteront toujours les mêmes.

Dans les pays où il y a des terres fertiles en abondance, mais où les habitants sont exposés, par leur ignorance, leur paresse et leur barbarie, à toutes les horreurs de la disette et de la famine, et où on a pu dire que la population se dispute les moyens d’alimentation, il faudrait y remédier autrement que dans les États depuis longtemps civilisés, et où la diminution des subsistances entraîne tous les maux d’une population excessive. Dans le premier cas, le mal vient d’un mauvais gouvernement, de l’instabilité de la propriété, de l’ignorance générale. Pour rendre ces populations plus heureuses, il suffirait d’améliorer le gouvernement, d’éten­dre l’instruction ; on verrait alors l’augmentation du capital dépasser nécessairement l’accrois­se­ment de la population, et les moyens de production iraient au delà des besoins de la nation. Dans l’autre cas, la population grandit plus lite que le fonds nécessaire a son entretien : et il arrivera que chaque nouvel effort de l’industrie, à moins d’être suivi d’une diminution dans les rangs du pays, ne fera qu’ajouter au mal : la production ne pouvant, marcher aussi rapide­ment que les naissances.

Pour un pays où l’on se dispute les subsistances, les seuls remèdes sont, ou un affaiblisse­ment de la population ou une accumulation rapide de capital. Dans les pays riches, où toutes les terres fertiles ont été déjà mises en culture, le dernier remède n'est ni très-praticable ni très-désirable, car le résultat serait, au bout de quelque temps, de réduire toutes les classes de la société à la même indigence. Mais dans ces contrées pauvres, où existent d'immenses moyens de production, enfouis dans des terres fertiles et incultes, l'augmentation du capital est le seul moyen efficace et sûr de combattre le mal, car il en résultera dans la situation de toutes les classes de la société une amélioration sensible.

Tous les amis de l'humanité doivent désirer que les classes laborieuses cherchent partout le bien-être, les jouissances légitimes, et soient poussées, par tous les moyens légaux, à les acquérir. On ne saurait opposer un meilleur frein à une population exubérante. Dans les pays où les classes pauvres ont le moins de besoins, et, se contentent de la plus chétive subsis­tance, les populations sont soumises aux misères et aux vicissitudes les plus terribles. Elles n'ont aucun abri contre les calamités sociales : elles ne sauraient chercher un refuge dans une situation plus humble : elles sont déjà si abaissées, si malheureuses, qu'il ne leur reste même plus la triste faculté de descendre encore. Elles ne peuvent remplacer que par de rares succédanés leurs aliments ordinaires et principaux, et la disette entraîne pour elles presque tous les maux attachés à la famine[28].

Dans la marche naturelle des sociétés, les salaires tendront à baisser en tant qu’ils seront réglés par l’offre et la demande ; car le nombre des ouvriers continuera à s’accroître dans une progression un peu plus rapide que celle de la demande. Si, par exemple, les salaires étaient réglés sur un accroissement annuel de capital, représenté par 2 pour cent, ils tomberaient lors­que le capital n’augmenterait plus qu’à raison de 1 et demi pour cent. Ils baisseraient encore davantage quand cet accroissement ne serait plus que de 1 ou de demi pour cent ; et cette baisse continuerait jusqu’à ce que le capital devînt stationnaire. Les salaires le devien­draient aussi, et ils ne seraient que suffisants pour maintenir la population existante. Je sou­tiens que, dans de pareilles circonstances, les salaires doivent baisser, par le seul effet de l’offre et la demande des bras ; mais il ne faut pas oublier que le prix des salaires tient aussi a celui des denrées que l’ouvrier a besoin d’acheter.

À mesure que la population augmente, ces denrées iront toujours en augmentant de prix, - plus de travail devenant nécessaire à leur production. Si les salaires, payés en argent à l’ouvrier, viennent à baisser pendant que toutes les denrées à l’achat desquelles il dépensait le produit de son travail haussent de prix, il se trouvera doublement atteint, et il n’aura bientôt plus de quoi subsister. C’est pourquoi, au lieu de baisser, les salaires en argent hausseraient, au contraire, mais pas suffisamment pour permettre à l’ouvrier d’acheter autant de choses nécessaires ou utiles qu’il pouvait le faire avant le renchérissement de ces denrées. Si ses salaires étaient annuellement de 24 liv. st., ou de six quarters de blé quand le blé valait 4 livres le quarter, il ne recevrait probablement plus que la valeur de cinq quarters, lorsque le blé serait à 5 livres. Mais ces cinq quarters coûteraient 25 liv. ; il recevrait donc des gages plus forts en valeur, et cependant il ne pourrait plus acheter une quantité de blé et d’autres denrées égale à celle qu’il était dans l’habitude de consommer auparavant, lui et sa famille[29].

Et cependant, quoique l’ouvrier fût réellement moins bien payé, cette augmentation de salaires diminuerait nécessairement les profits du manufacturier ; car il ne pourrait pas vendre sa marchandise plus cher, quoique les frais de production fussent augmentés. Nous reviendrons là-dessus lorsque nous examinerons les principes qui règlent les profits.

Il paraîtrait donc que la cause qui fait hausser les rentes est aussi celle qui fait hausser les salaires, l’une et l’autre tenant à la difficulté croissante d’obtenir une plus grande quantité de subsistances moyennant la même quantité proportionnelle de travail. Par conséquent si l’argent avait une valeur invariable, les rentes ainsi que les salaires tendraient toujours à la hausse dans un état d’accroissement progressif de la richesse et de la population.

Mais entre la hausse de la rente et celle des salaires il y a une différence essentielle. La hausse des rentes estimées en argent est accompagnée d’une part plus considérable des produits. Non-seulement le propriétaire foncier reçoit plus d’argent de son fermier, mais il en reçoit aussi plus de blé ; il aura plus de blé, et chaque mesure de cette denrée s’échangera contre une plus grande quantité de toutes les autres marchandises qui n’ont pas haussé de valeur. Le sort de l’ouvrier sera moins heureux ; il recevra, à la vérité, plus d‘argent pour son salaire, mais ces salaires vaudront moins de blé ; et non-seulement il en aura moins à sa disposition, mais sa condition empirera sous tous les rapports, parla difficulté plus grande qu’il rencontrera de maintenir le taux courant des salaires au-dessus de leur taux naturel. Quand le prix du blé haussera de 10 pour cent, les salaires hausseront toujours dans une proportion moindre, et la rente, au contraire, dans un rapport plus considérable. La condition de l’ouvrier empirera en général, tandis que celle du propriétaire foncier s’améliorera.

Le blé étant à 4 liv. st. le quarter, supposons que le salaire de l’ouvrier soit de 24 livres par an, ou d’une valeur égale à six quarters de blé, et supposons qu’il en dépense la moitié pour l’achat du blé, et qu’il en emploie l’autre moitié, ou 12 livres, à d’autres objets, il recevrait


\left.
\begin{smallmatrix}
l. & 24. & 14. & \\ & 25. & 10. & \\ & 26. & 8. & \\ & 27. & 8. & 6
\end{smallmatrix}
\right\}
le blé étant à 
\left\{
\begin{smallmatrix}
l. & 4. & 4. & 8 \\ & 4. & 10. & \\ & 4. & 16. & \\ & 5. & 2. & 10
\end{smallmatrix}
\right\}
ou la valeur de 
\left\{
\begin{smallmatrix}
5. & 83 \\ 5. & 66 \\ 5. & 50 \\ 5. & 33
\end{smallmatrix}
\right\} 
quarters, et moyennant ces salaires il pourrait vivre aussi bien, mais pas mieux que par le passé ; car, lorsque le blé serait à 4 liv. le quarter,

il dépenserait pour trois quarters de blé l. 12
et à l’achat d’autres objets l. 12
-----
l. 24
Quand le blé vaudra 4 l. 4 s. 8 d., les trois quarters
que lui et sa famille consomment lui coûteront
l. 12 14
et les autres objets qui n‘ont pas changé de prix l. 12
--------
l. 24 14
Les trois quarters à 4 l. 10 s. lui coûteront l. 13 10
et les autres articles l. 12
--------
l. 25 10
À 4 l. 16 s., les trois quarters lui coûteraient l. 14 8
et les autres objets l. 12
--------
l. 26 8
et à 5 l. 2. 10 il paierait les trois quarters l. 15 8 6
et les autres objets l. 12
--------
l. 8 6


À mesure que le blé renchérit, les salaires en argent augmenteront, mais les salaires en nature diminueront, et le bien-être de l’ouvrier se trouvera être, par la supposition précédente, exactement le même. Mais d’autres articles auront haussé de prix, en raison de la quantité de matière première qui entre dans leur composition, et il lui faudra payer davantage pour les obtenir. Quoique le thé, le sucre, le savon, la chandelle et le loyer de sa maison ne lui coûtent peut-être pas plus cher, le lard, le fromage, le beurre, le linge, la chaussure et l’habillement lui coûteront davantage ; et par conséquent, malgré l’augmentation des salaires, sa position sera devenue comparativement plus mauvaise. On pourrait m’objecter que je considère toujours l’effet des salaires sur les prix, en partant de la supposition que l’or et les métaux qui servent à frapper les monnaies sont un produit du pays où il y a variation dans les salaires, et que les conséquences que j’en tire s’accordent mal avec l’état actuel des choses, parce que l’or est un métal que nous tirons de l’étranger. Mais de ce que l’or est le produit de l’étranger, il ne s’ensuit pas que l’argument soit moins vrai ; car l’on peut démontrer que les effets seraient, en dernière analyse, les mêmes, soit que l’on trouvât l’or dans le propre pays, soit qu’on le retirât de l’étranger.

Lorsque les salaires haussent, c’est que l’augmentation de la richesse et des capitaux augmente en général la demande de bras, qui doit infailliblement être suivie d’une production plus considérable de denrées. Pour mettre dans la circulation ce surcroît de denrées, même aux anciens prix, il faudra plus d’argent, plus de cette matière tirée de l’étranger, dont on fabrique la monnaie, et que l’on ne peut se procurer que par l’importation. Toutes les fois que la demande d’un article devient plus forte, sa valeur relative hausse par rapport aux autres objets avec lesquels on l’achète. Si l’on demandait plus de chapeaux, leur prix hausserait, et l’on donnerait plus d’or en échange. Si c’est l’or dont la demande est plus forte, l’or haussera, et les chapeaux baisseront de prix, car il faudra une plus grande quantité de chapeaux et d’autres articles pour acheter la même quantité d’or. Mais dire, dans le cas supposé, que les denrées haussent en raison de la hausse des salaires, ce serait une contradiction manifeste ; car nous dirions d’abord que l’or hausse de valeur relative par suite de la demande, et ensuite que sa valeur relative doit baisser, parce que les prix haussent, - deux phénomènes absolu­ment incompatibles. Dire que les denrées haussent de prix, c’est dire que la valeur relative de la monnaie baisse ; car ce sont les denrées qui servent à estimer la valeur relative de l’or. Si le prix de toutes les denrées haussait, l’or étranger ne viendrait certainement pas les acheter pendant qu’elles seraient chères ; il sortirait, au contraire, du pays pour être avantageusement employé, à l’étranger, à l’achat de denrées qui sont à meilleur marché. Il ne paraît donc pas que la hausse des salaires puisse faire hausser le prix des denrées, soit que les métaux qui servent à la fabrication des monnaies se trouvent dans le pays, soit qu’ils viennent de l’étran­ger. Il ne peut y avoir une hausse dans toutes les denrées à la fois, sans qu’il y ait en même temps une augmentation de monnaie ; et cette quantité additionnelle, on ne saurait l’obtenir dans le pays même, ainsi que nous l’avons déjà prouvé, et l’on ne pourrait pas non plus la tirer du dehors. En effet, pour pouvoir acheter une plus grande quantité d’or, à l’étranger, il faut absolument que les denrées, chez nous, soient à bon marché. L’importation de l’or, et la hausse du prix de toutes les productions nationales, moyennant lesquelles on obtient ou on achète l’or, sont des effets d’une incompatibilité absolue. L’usage très-étendu du papier-monnaie ne change rien à la question ; car tout papier-monnaie se règle ou doit se régler par la valeur de l’or, et se trouve par conséquent sous l’influence des causes mêmes qui influent sur la valeur de ce métal.

Voilà donc les lois qui règlent les salaires et qui régissent le bonheur de l’immense majo­rité de toute société. Ainsi que tout autre contrat, les salaires doivent être livrés à la con­cur­rence franche et libre du marché, et n’être jamais entravés par l’intervention du Gouverneur.

La tendance manifeste et directe de la législation anglaise sur les indigents est diamétra­lement en opposition avec ces principes, qui sont de toute évidence. Ces lois, bien loin de répondre au vœu bienfaisant du législateur, qui ne voulait qu’améliorer la condition des pauvres, n’ont d’autre effet que d’empirer à la fois et celle du pauvre et celle du riche ; - au lieu d’enrichir les pauvres, elles ne tendent qu’à appauvrir les riches. Tant que nos lois actuelles sur les pauvres seront en vigueur, il est dans l’ordre naturel des choses que les fonds destinés à l’entretien des indigents s’accroissent progressivement, jusqu’à ce qu’ils aient absorbé tout le revenu net du pays, ou au moins tout ce que le Gouvernement pourra nous en laisser après qu’il aura satisfait ses demandes perpétuelles de fonds pour les dépenses publiques[30].

La tendance funeste de ces lois n’est plus un mystère depuis qu’elle a été dévoilée par la plume habile de M. Malthus, et tous les amis des pauvres devraient désirer ardemment de les voir abolies. Par malheur, elles sont établies depuis si longtemps, et les pauvres ont contracté de telles habitudes sous leur influence, qu’il faudrait beaucoup de précautions et d’adresse pour pouvoir les extirper sans danger de notre système politique. Ceux même qui sont le plus résolus à abolir ces lois, conviennent qu’il faut opérer lentement, graduellement, si l’on veut empêcher ceux en faveur de qui ces lois furent faites mal à propos, d’être accablés par la misère[31].

C’est une vérité incontestable, que l’aisance et le bien-être des pauvres ne sauraient être assurés, à moins qu’ils ne cherchent eux-mêmes, ou que la législature ne les conduise à diminuer la fréquence des mariages entre des individus jeunes et imprévoyants. Le système de la législation sur les pauvres a agi dans un sens tout à fait opposé. Il a rendu toute con­trainte superflue ; et l’on a séduit la jeunesse imprudente en lui offrant une portion des récom­penses dues à la prévoyance et à l’industrie[32].

La nature du mal en indique le remède. En circonscrivant graduellement les lois des pauvres, et en cherchant à faire sentir aux indigents le prix de l’indépendance, en leur montrant qu’ils ne doivent plus compter sur les secours d’une bienfaisance systématique ou casuelle, et qu’ils n’ont d’autre ressource que celle de leur travail ; en leur prouvant enfin que la prudence est nécessaire et la prévoyance utile, on marchera par degrés vers un état de choses plus stable et plus salutaire[33].

Toute modification des lois sur les pauvres, qui n’aurait pas pour but leur abolition, ne mérite aucune attention ; et celui-là sera le meilleur ami des pauvres et de l’humanité qui pourra indiquer les moyens d’y parvenir de la manière à la fois la plus sûre et la moins violente. Ce n’est point en changeant d’une manière quelconque le mode actuel de lever les fonds pour l’entretien des pauvres, que le mal peut être diminué. Au lieu d’être une amélio­ration, cela ne ferait qu’aggraver encore les maux que nous voudrions détruire, si par là on levait un fonds plus considérable, ou s’il était prélevé, ainsi que quelques personnes l’ont proposé dernièrement, comme une contribution générale sur toute la nation. La manière actuelle de lever et d’appliquer cet impôt a contribué à mitiger ses funestes effets. Chaque paroisse lève un fonds pour l’entretien de ses pauvres. Par cette méthode, l’on est plus inté­res­sé à modérer le taux de cette contribution, et cela devient plus praticable que si l’on imposait une contribution générale pour secourir les pauvres de tout le royaume. Une parois­se a bien plus d’intérêt à mettre de l’économie dans le mode de prélever les sommes impo­sées et dans la distribution des secours, - toute épargne étant pour elle un profit, - que si des centaines de paroisses avaient à partager ces fonds.

Et c’est cette cause qui a empêché le fonds des pauvres d’avoir déjà absorbé tout le revenu net du royaume ; c’est à la rigueur que l’on met dans l’exécution de ces lois, que nous sommes redevables de ce qu’elles ne sont pas encore devenues oppressives outre mesure. Si la loi assurait à tout indigent. les moyens de s’entretenir, et si les secours étaient suffisants pour qu’il pût vivre assez agréablement, l’on serait conduit, par la théorie, à affirmer que tous les autres impôts ensemble pourraient paraître légers, comparés avec le seul impôt des pauvres. Les lois de la gravitation ne sont pas plus certaines que ne l‘est la tendance qu’au­raient de pareilles lois à changer la richesse et la puissance en misère et en faiblesse, en faisant renoncer l’homme à tout travail qui n’aurait pas pour unique but celui de se procurer des subsistances. Il n’y aurait plus de distinctions relevant des facultés intellectuelles ; l’esprit ne serait occupé que du soin de satisfaire les besoins du corps, jusqu’a ce qu’à la fin toutes les classes fussent en proie à une indigence universelle. Il est heureux que ces lois aient été en vigueur à une époque de prospérité toujours croissante, pendant laquelle les fonds pour le paiement du travail ont régulièrement augmenté, et ont sollicité un accroisse­ment de population. Mais si nos progrès devenaient plus lents, si nous nous trouvions dans un état stationnaire - dont j’espère que nous sommes encore bien éloignés, - c’est alors que la nature pernicieuse de ces lois deviendrait plus manifeste, plus alarmante ; et c’est alors aussi que leur abolition rencontrerait bien plus d’obstacles et de difficultés.


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