Chapitre 31 - Des machines



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Source : fr.wikisource.org

Dans ce chapitre je me propose d’étudier l’influence que les machines exercent sur les intérêts des différentes classes de la société, question importante et qui ne me parait pas avoir été suffisamment approfondie jusqu’à ce jour. Je me sens même d’autant plus entraîné à émet­tre mes opinions sur cette grave matière que ces opinions ont subi, sous l’empire de méditations prolongées, des changements adorables. Et quoique je ne sache pas avoir publié sur la question des machines une seule ligne que je doive rétracter, j’ai cependant pu soutenir indirectement des doctrines qu’aujourd’hui je crois fausses. C’est donc un devoir pour moi de soumettre à l’examen du public mes vues actuelles et les raisons qui les ont fait battre dans mon esprit.

Dès le moment où je commençai à étudier les questions économiques, je crus que toute machine qui avait pour effet d’introduire dans une branche quelconque de la production une économie de main-d’œuvre, produisait un bien général qu’altéraient seulement les crises qui accompagnent le plus souvent le déplacement des capitaux et du travail d’une industrie vers une autre. Il me parut que tant que les propriétaires auraient les mêmes rentes en argent, ils profiteraient de la diminution de prix survenue dans les marchandises qu’ils achetaient avec leurs rentes, - diminution que devait nécessairement entraîner l’emploi des machines. Il en serait de même, me disais-je, pour le capitaliste. Sans doute, celui qui découvre une machine ou qui en fait le premier l’application, doit, pendant quelques années, jouir d’avantages spé­ciaux et légitimes et de profits énormes ; mais l’emploi de sa machine se généralisant peu à peu, le prix de la marchandise produite descendrait, sous la pression de concurrence, au niveau des frais de production, et le capitaliste verrait baisser ses profits. Seulement il profiterait, à titre de consommateur, de l’avantage réparti à tous, et pourrait, avec le même revenu en argent, se procurer une somme plus considérable de jouissances et de bien-être.

Je croyais encore que les machines étaient une institution éminemment favorable aux classes ouvrières en ce qu’elles acquéraient ainsi les moyens d’acheter une plus grande masse de marchandises avec les mêmes salaires en argent : et je pensais, plus, que les salaires ne subiraient aucune réduction par la raison que les capitalistes auraient besoin de la même somme de travail qu’auparavant, quoique ce travail dût être dirigé dans des voies nouvelles. Si, par l’emploi de machines nouvelles, on parvenait à quadrupler la quantité de bas fabriqués, et que la demande de bas ne fit que doubler, il faudrait nécessairement licencier un certain nombre d’ouvriers ; mais comme le capital qui servait à les entretenir existait toujours et que l’intérêt des capitalistes devait être d’employer productivement ce capital, il me paraissait qu’il irait alimenter quelque autre industrie utile à la société. J’étais, en effet, et demeure profondément convaincu de la vérité de ces paroles d’Adam Smith. – « Le désir des aliments se trouve limité chez l’homme par l’étroite dimension de son estomac ; mais le désir du bien-être, du luxe, des jouissances, des équipages, de la toilette est infini comme l’art, comme le caprice. » Dès lors , comme je pensais que la demande de travail serait la même et que les salaires ne baisseraient pas, je pensais aussi que les classes inférieures participeraient, comme toutes les autres classes, aux avantages résultant du bas prix des marchandises, et par conséquent de l’emploi des machines.

Telles étaient mes opinions : telles elles sont encore relativement au propriétaire et au capitaliste ; mais je suis convaincu que la substitution des forces mécaniques aux forces humaines pèse quelquefois très-lourdement, très-péniblement sur les épaules des classes laborieuses.

Mon erreur provenait de ce que je faisais toujours croître parallèlement le revenu net et le revenu brut d’une société, et que tout prouve, au contraire, que les fonds où les propriétaires et les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir tandis que celui qui sert à maintenir la classe ouvrière diminue. D’où il suit que la cause même qui accroît le revenu net d’un pays peut en même temps activer l’accroissement de la population, aggraver la concurrence des travailleurs et diminuer leur bien-être.

Supposons qu’un capitaliste spécule sur une somme de 20,000 l. st., et qu’il joigne aux fonctions d’un fermier celles d’un fabricant de denrées de première nécessité. Supposons enco­re que, sur ce capital, 7,000 l. st. soient engagées dans des constructions, des instru­ments, etc., et que le reste, soit employé, sous forme de capital circulant, à solder le travail. Supposons, enfin, que les profits soient de 10 %, et que les 20,000 l. st. rapportent régulièrement et annuellement 2,000 l. st.

Chaque année notre capitaliste, commence ses opérations en achetant la nourriture et les objets de consommation qu’il vendra dans le cours de l’année à ses ouvriers, jusqu’à concur­rence de 13,000 l. st. Pendant tout ce temps il leur donne sous forme de salaires la même somme de monnaie, et ceux-ci lui restituent au bout de l’année pour 15,000 l. st. de subsistances, d’objets de première nécessité. Sur ces 15,000 l. st. il en est 2,000 qu’il con­somme 1ui-même ou dont il peut disposer comme il lui plait. Le produit brut de cette année aura donc été de 15,000 l. st., et le produit net de 2,000 l. st. Supposons maintenant que l’année suivante le capitaliste emploie la moitié de ses ouvriers à construire une machine, et l’autre moitié à produire, comme auparavant, des subsistances et des denrées de première né­ces­sité. Pendant cette année, encore, il dépenserait 13,000 l. st. en salaires, et vendrait à ses ouvriers la même quantité de nourriture et d’autres objets ; mais qu’arriverait-il l’année suivante ?

Le travail détourné vers la fabrication de la machine abaisserait de moitié la quantité et la valeur totale des .subsistances et des denrées de première nécessité produites anciennement. La machine vaudrait 7,500 l. st. : les subsistances et autres objets 7,500 l. st. de sorte que la richesse du capitaliste serait absolument la même, car outre ces deux valeurs, son capital fixe serait toujours de 7 000 l. st., donnant en somme le fonds primitif de 20,000 l. st. joint aux 2,000 l. st. de bénéfice annuel.

Mais après avoir déduit pour ses dépenses personnelles cette somme de 2,000 l. st., il ne lui restera plus, pour continuer ses opérations, qu’un capital circulant de 5,500 l. Sa faculté de payer et maintenir des ouvriers se trouvera donc réduite de 13,000 l. st. à 5,500 l. st., et par conséquent tout le travail défrayé jadis par la différence, 7 ,500 l. st. se trouveraient en excès.


La quantité restreinte de travail que pourra occuper actuellement le capitaliste, devra, sans doute, grâce aux machines, et après la défalcation faite des frais de réparation et d’entretien, produire une valeur égale à 7 ,500 l. st. et reconstituer le capital circulant avec un bénéfice de 2,000 l. st. sur le fonds primitif ; mais s’il en est ainsi et si le revenu net n’est pas diminué, il importera fort peu au capitaliste que le revenu brut soit de 3,000, de 10,000 ou de 15 000 l. st.

Quoique la valeur du produit net n’ait pas diminué, et que sa puissance d’acheter d’autres marchandises se boit au contraire notablement accrue, le produit brut n’en aura pas moins été ramené, dans ce cas, de 15,000 l. st. à 7,500 l. st., et comme la faculté d’entretenir une popu­la­tion et d’employer du travail, dépend toujours du produit brut d’une nation, et non de son produit net, la demande de bras diminuera nécessairement, la population deviendra excessive et les classes ouvrières entreront dans une période de détresse et d’angoisses.

Cependant, comme le fonds qui grossit les éparses de chacun est proportionnel au revenu net, la diminution du prix des marchandises, - suite de l’introduction des machines, aurait pour résultat évident d’accroître la facilité d’épargner, de transformer des revenus en capitaux. Or, comme chaque accroissement de capital lui permettrait d’employer un plus grand nombre de bras, une fraction des ouvriers rejetés hors des ateliers par les engins mécaniques trouve­rait de nouveau à s’utiliser. Et s’il arrivait que, sous l’influence des machines, l’accroissement de la production fût assez grand pour fournir, sous forme de produit net, une quantité de nourriture et de denrées de première nécessité aussi considérable que celle qui existait aupa­ravant comme produit brut, il resterait au service du travail un fonds tout aussi considérable et, par conséquent, on n’aurait pas à subir les maux d’une sur-population.

Tout ce que je tiens à prouver, c’est que la découverte et l’usage des forces mécaniques peuvent être suivis d’une diminution de produit brut : et toutes les fois qu’il en sera ainsi, la classe laborieuse souffrira, car elle deviendra excessive comparativement aux fonds destinés à la maintenir, et une fraction de ses membres se verra privée de travail et de salaires.

Le cas que j’ai choisi se recommande par son extrême simplicité ; mais les résultats eussent été absolument les mêmes si nous avions introduit, par supposition, les machines dans une manufacture, soit de drap, soit de coton. Si nous prenions l’exemple d’un fabricant de drap, nous verrions diminuer immédiatement la masse de ses produits ; car il n’aurait plus besoin de cette quantité de draps qui lui servait à payer un corps nombreux d’ouvriers. Il n’aurait plus qu’à reproduire une valeur égale à la détérioration des machines et aux profits légitimes sur le capital total. 7,500 l. st. feraient ceci tout aussi bien que le faisaient aupa­ravant les 15,000 l. st., ce qui prouve qu’il n’y a aucune différence entre les deux hypothèses. On peut dire, cependant, que la demande de draps serait tout aussi grande qu’auparavant, et se demander comment s’approvisionnerait le marché.

Mais d’où viendront maintenant les demandes ? Des fermiers et des autres producteurs de denrées nécessaires, lesquels consacraient leurs capitaux à produire ces objets afin de les échanger contre du drap : ils fournissaient au marchand de draps du blé et des produits divers en échange de ses draps, et celui-ci les distribuait à ses ouvriers en échange du drap que leur travail lui fournissait.

Mais ce commerce cesserait. Le fabricant, ayant moins d’hommes à payer, moins de drap à vendre, ne demanderait plus de subsistances ni d’autres denrées. Les fermiers et ceux qui produisaient ces denrées typiquement en vue de les échanger, ne pouvant plus obtenir de drap, consacreraient directement leurs capitaux à en fabriquer ou les prêteraient à d’autres, afin que la société fût réellement approvisionnée de la denrée qui lui manque. Or, tout ceci nous conduit aux mêmes conclusions. La demande de travail diminuerait, et les marchandises nécessaires au maintien du travail seraient bien moins abondantes.

Si ces vues sont exactes, il en résulte : 1° que la découverte et l’application des forces mé­ca­niques conduit toujours à l’accroissement du produit net du pays, quoiqu’il n’en augmente pas immédiatement la valeur ;

2° Qu’un accroissement dans le produit net d’un pays est parfaitement compatible avec une diminution du produit brut ; et qu’il suffit de savoir qu’une machine augmentera le produit net, tout en diminuant, comme cela arrive souvent, la quantité et la valeur du produit brut : - cela suffit, dis-je, pour décider de son adoption ;

3° Que l’opinion de, classes ouvrières sur les machines qu’ils croient fatales à leurs intérêts, ne repose pas seulement sur l’erreur et les préjuges, mais sur les principes les plus fermes, les plus nets de l’Économie politique ;

4° Que si l’impulsion donnée au travail par les machines pouvait tellement accroître le produit net, qu’il n’en résultât aucune diminution dans le produit brut, la situation de toutes les classes pourrait alors s’améliorer. Le propriétaire et le capitaliste profiteraient non pas de l’accroissement de leurs rentes ou de leurs profits, mais de la répartition des mêmes revenus sur des marchandises d’une valeur considérablement réduite. Quant à la condition de classes laborieuses, elle se trouverait aussi considérablement améliorée, 1° par une demande plus considérable de domestiques ; 2° par le stimulant que les revenus nets , abondants, commu­niquent toujours à l’épargne ; et 3° par le bas prix des articles de consommation que payaient leurs salaires.

Indépendamment de la question des machines que nous venons de traiter et d’approfondir, les classes laborieuses ont encore un grand intérêt à revendiquer dans la manière dont le produit du pays de trouve dépensé, quoique dans tous les cas cette dépense soit destinée à la satisfaction et aux jouissances de ceux qui y ont droit.

Si un propriétaire ou un capitaliste dépense son revenu à la manière d’un baron féodal, en s’entourant d’un grand nombre de serviteurs, de laquais, il emploiera bien plus de bras que s’il le consacrait à acheter de belles étoffes, de splendides ameublements, des voitures, des chevaux et tant d’autres objets de luxe.

Dans les deux cas le revenu net et le revenu brut seraient les mêmes ; mais le premier serait transformé en différentes marchandises. Si mon revenu était de 10,000 l. st. la même quantité de travail productif serait employée, soit que je m’en servisse pour acheter des objets de luxe, des velours, des tapis, soit qu’il fût consacré à acheter une certaine quantité de vête­ments et de nourriture de la même valeur. Toutefois en transformant mon revenu en objets de luxe, je n’aurai pas nécessairement employé plus de travail, tandis que si je le consacrais à acheter des denrées nécessaires et à entretenir des domestiques, tous les individus que je pourrais entretenir avec mon revenu de 10,000 l. st. ou avec la nourriture et le vêtement que ce revenu me procure, devraient être considérés comme stimulant la demande de travail. Or, ce stimulant dépend uniquement de la manière dont il peut me plaire de dépenser mon reve­nu. Comme les ouvriers se trouvent ainsi intéressés dans la demande du travail, ils doivent naturellement désirer que l’on enlève aux dépenses de luxe les plus grandes sommes possi­bles pour les consacrer à l’entretien de domestiques.

De même un pays entraîné à travers les péripéties d’une guerre, et qui se trouve dans la nécessité de maintenir de larges flottes et de puissantes armées, emploie un nombre d’hom­mes bien plus considérable que celui qui sera employé au moment où la guerre cessera, et, avec elle, les dépenses qu’elle nécessitait.

Ainsi si les nécessités de la guerre ne m’avaient imposé une taxe annuelle de 500 l. st. destinée à entretenir des soldats et des matelots, j’aurais probablement dépensa cette somme en achat de meubles, d’habits, de livres, etc. Dans les deux cas la même quantité de travail resterait consacrée à la production ; car la nourriture et le vêtement du soldat et du matelot exigeraient la même somme d’industrie que celle nécessaire pour créer des objets de luxe. Mais il est à remarquer qu’en temps de guerre il se crée une demande additionnelle de soldats et de matelots ; et conséquemment, une guerre que défraie le revenu et non le capital d’une nation est, en définitive, favorable au développement de la population.

La fin de la guerre en me restituant une partie de mon revenu et me permettant de le consacrer de nouveau à acheter des vins,des ameublements et d’autres objets de luxe, doit cependant laisser sans ressources ces hommes qui combattaient l’ennemi. La population de­vien­dra donc excessive : la concurrence des travailleurs s’aggravera ; les salaires descen­dront, et la condition des classes laborieuses s’abaissera notablement.

Il est important de citer encore un cas où l’augmentation du revenu net, et même du revenu brut d’un pays, peut très-bien s’allier avec une diminution de travail. Ce cas est celui où l’on substitue le travail des chevaux à celui de l’homme. Si j’emploie cent hommes sur ma ferme, et que je découvre que la nourriture distribuée à cinquante de ces hommes peut servir à entretenir des chevaux et me donner ainsi une plus grande somme de produits, j’écouterai la voix de mon intérêt, et je substituerai sans hésiter les chevaux aux hommes. Mais évidem­ment la condition de mes ouvriers serait gravement atteinte ; et à moins que mon accroisse­ment de revenu ne soit assez considérable pour me permettre d’employer en même temps hommes et chevaux, il est évident que la population deviendra excessive et descendra d’un degré vers les privations et la misère. Il est évident, en tout cas, que ces hommes ne pour­raient être employés en agriculture ; mais si le produit des terres était considérablement accru, ils pourraient trouver du travail dans les manufactures ou à titre de domestiques.

Il ne faudrait pas croire cependant que mes conclusions définitives soient contre l’emploi des machines. Pour éclaircir le principe, lui donner plus de relief, j’ai supposé que des machi­nes nouvelles auraient été soudainement découvertes et appliquées sur que vaste échelle : mais dans le fait ces découvertes se font lentement, graduellement, et elles agissent plutôt en déterminant l’emploi des capitaux épargnés et accumulés, qu’en détournant les capitaux existants des industries actuelles.

À mesure que le capital et la population d’un pays grandissent la production devient plus coûteuse, et le prix des subsistances s’élève généralement. Or, la hausse des aliments entraîne la hausse des salaires, et la hausse des salaires tend à pousser plus activement le capital vers l’emploi des machines. Les forces mécaniques et les forces humaines sont en concurrence perpétuelle, et il arrive souvent que les premières ne sont employées qu’au moment où s’élève le prix des secondes.

En Amérique et dans un grand nombre d’autres pays où l’on pourvoit aisément à la nourri­ture de l’homme, les stimulants qui poussent à l’emploi des machines, sont loin d’être aussi puissants qu’en Angleterre, où la nourriture est chère et exige des frais de production considérables. La même cause qui élève les salaires n’élève pas la valeur des machines, et c’est pourquoi toute augmentation de capital aboutit au développement des engins mécani­ques. La demande de travail continuera de s’accroître avec l’accroissement du capital, mais non dans le rapport exact de cet accroissement[126].

J’ai encore fait observer que l’accroissement du revenu net, évalué en marchandises, - accroissement qu’entraîne nécessairement l’emploi des machines, - doit conduire à de nou­velles épargnes, à de nouvelles accumulations. Ces épargnes, qu’on se le rappelle bien, sont annuelles, et doivent arriver bientôt à créer un fonds beaucoup plus considérable que le revenu brut détruit tout d’abord par la découverte des machines. Dès lors la demande de bras sera aussi grande qu’auparavant, et la condition du pays sera encore améliorée par l’accrois­sement d’épargnes que l’augmentation du revenu net lui permettra de faire.

Il serait toujours dangereux d’entraver l’emploi des machines, car si l’on n’accorde pas dans un pays, au capital, la faculté de recueillir tous les profits que peuvent produire les forces mécaniques perfectionnées, on le pousse au dehors, et cette désertion des capitaux sera bien plus fatale à l’ouvrier que la propagation la plus vaste des machines. En effet, dès qu’un capi­tal est employé dans un pays, il y sollicite une certaine somme de travail ; et les machines ne peuvent fonctionner sans des hommes qui les surveillent, les guident, les réparent. Donc, si l’on consacre un capital à acheter des engins perfectionnés, on limite la demande de travail ; mais si on l’exporte on annule complètement cette demande.

D’ailleurs, le prix des marchandises se règle d’après les frais de production ; dès qu’on emploie des forces perfectionnées, on diminue les frais de production des marchandises et, par conséquent, on peut les vendre sur les marchés étrangers à des conditions réduites. Si cependant vous rejetez l’emploi des machines, vous serez obligé d’exporter de la monnaie en échange des marchandises étrangères, jusqu’à ce que la rareté du numéraire abaisse le prix de vos marchandises au niveau des prix du dehors. Dans vos relations avec les autres pays vous pourriez être amené à donner une marchandise qui vous aurait coûté deux journées de travail, pour une marchandise qui n’en aurait exigé qu’une au dehors ; et ce marché ruineux ne serait cependant que la conséquence de vos propres actes. En effet, cette marchandise que vous exportez et qui vous a coûté deux jours de travail, ne vous en aurait coûté qu’un, si vous n’aviez pas repoussé ces machines, dont les forces ont été si habilement utilisées par vos voisins.

Chapitre 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Quoique je me sois étendu assez longuement, dans les premiers chapitres de cet ouvrage, sur la nature de la rente, je me crois cependant obligé d’examiner certaines opinions émises sur cette matière, opinions qui me paraissent fausses, et qui sont d’autant plus dangereuses, qu’elles se trouvent énoncées dans les écrits d’un penseur auquel diverses branches de l’Économie politique doivent plus qu’à aucun autre auteur vivant. Je saisis cette opportunité pour témoigner de mon admiration pour l’Essai sur la population, de M. Malthus. Les attaques des adversaires de cet admirable ouvrage n’ont servi qu’à démontrer la solidité des doctrines qu’il renferme, et je suis convaincu que la réputation bien méritée de son auteur s’étendra à mesure qu’on cultivera davantage la science dont il est l’un des ornements les plus distingués. M. Malthus a aussi expliqué d’une manière satisfaisante la théorie de la rente, et il a fait voir qu elle monte ou s’abaisse selon les avantages relatifs de fertilité ou de situation des différente terrains en culture. Par là il a répandu beaucoup de lumières sur plusieurs point difficiles qui ont du rapport avec le fermage, et qui étaient inconnus auparavant ou très-imparfaitement compris ; il me parait cependant être tombé dans quelques erreurs, que son autorité rend plus nécessaire de combattre ; et ce devoir devient moins pénible en raison de la noble simplicité qui le caractérise.

Une de ces erreurs consiste dans la supposition que la rente est un profit net, et une nouvelle création de richesse.

Je n’admets pas toutes les opinions de M. Buchanan au sujet de la rente ; mais je suis parfaitement d’accord avec les observations contenues dans le passage suivant de son ouvra­ge, et qui a été transcrit par M. Malthus. Par la même raison, je ne saurais adopter le commen­taire que ce dernier auteur en donne :« Sous ce point de vue, la rente ne peut rien ajouter au capital de la communauté en général ; car l’excédant net en question n’est rien de plus qu’un revenu qui passe des mains d’une classe de la société dans celles d’une autre, et il est évident que cela ne peut pas créer un fonds susceptible de couvrir l’impôt. Le revenu qui paie les produits de la terre, existe déjà entre les mains de ceux qui achètent ces produits, et si le prix des subsistances était plus bas, il resterait dans leurs mains, où il serait tout aussi aisé de le soumettre à un impôt, que lorsque, en raison d’un prix plus élevé, il a passé dans les mains du propriétaire foncier. »

Après diverses observations sur la différence qui existe entre les produits de l’agriculture et les objets manufacturés, M. Malthus demande : « Est-il dès lors possible de considérer la rente, avec M. de Sismondi, comme un simple produit du travail, comme une valeur pure­ment nominale, et qui n’est que le résultat de cette augmentation de prix qu’un vendeur obtient par l’effet d’un privilège spécial ; ou, avec M. Buchanan, comme n’ajoutant rien à la richesse nationale, et comme une simple transmission de valeur qui n’est avantageuse qu’aux propriétaires, et qui est, dans la même proportion, nuisible aux consommateurs[127] ? »

J’ai déjà, en traitant de la rente, exprimé nettement mon opinion, et j’ajouterai que la rente est une création de valeur, dans le sens que je donne à ce mot, mais non une création de richesse. Si le prix du blé, en raison de la difficulté d’en produire une portion quelconque, haussait de 4 à 5 l. le quarter, un million de quarters vaudrait 5,000,000 l. au lieu de 4,000,000 l. ; et puisque ce blé s’échangera, non-seulement contre plus d’argent, mais aussi contre une plus grande quantité de toute espèce de marchandises, il est clair que les proprié­taires auront une valeur plus forte ; et comme cela ne diminuera la richesse de personne, la société entière possédera une somme plus considérable de valeur, et dans ce sens la rente devient une création de valeur. Mais cette valeur peut être regardée comme nominale, en ce qu’elle n’ajoute rien à la richesse de la société, c’est-à-dire à la masse des choses nécessaires, commodes ou agréables. Nous aurions toujours précisément la même quantité de choses, pas davantage, et le même million de quarters de blé ; mais l’effet de la hausse du blé, de 4 à 5 l., serait de faire passer une partie de la valeur du blé et des autres marchandises des mains de leurs anciens possesseurs dans celles des propriétaires. La rente est donc une création de valeur, mais non une création de richesse. Il n’ajoute riens aux ressources du pays ; il ne lui fournit pas les moyens d’entretenir des escadres et des armées ; car le pays aurait un fonds disponible plus considérable si son terrain était d’une meilleure qualité, et il pourrait employer le même capital sans donner naissance à la rente.

Dans une partie de son ouvrager M. Malthus observe que, « la cause immédiate de la rente est évidemment l’excédant du prix sur les frais de production, obtenus par la vente des produits agricoles sur le marché : » et dans un autre endroit il dit que les causes du haut prix des productions agricoles peuvent ce réduire aux trois suivantes :

« En premier lieu, et c’est la cause la plus importante, vient la qualité de la terre, qui permet d’en retirer une quantité plus considérable de choses nécessaires à la vie. En second lieu, se place la propriété particulière qu’ont les choses nécessaires à la vie, de voir se créer d’elles-mêmes une demande, ou de faire naître un nombre de consommateurs proportionné à la quantité de ces denrées produites : en troisième lieu, enfin, la rareté comparative des terrains plus fertiles. »

En parlant du haut prix du blé, il est évident que M. Malthus ne veut pas parler du prix par quarter ou par boisseau, mais plutôt de l’excédant de prix de toute la production sur les frais qu’elle a coûtés, entendant toujours, par frais de production, les profits aussi bien que les salaires. Cent cinquante quarters de blé, à 3 l. 10 sh. le muid, doivent rapporter une plus forte rente au propriétaire que cent quarters à 4 l., pourvu que les frais de production soient les mêmes dans les deux cas.

L’élévation du prix, si l’on prend l’expression dans ce sens, ne peut être dite la cause de la rente. On ne saurait dire que « la cause immédiate de la rente est évidemment l’excédant des prix sur les frais de production ; » car c’est précisément cet excédant qui constitue la rente. M. Malthus a défini la rente « la portion de valeur de tout le produit qui reste au propriétaire de la terre, après qu’il a payé tous les frais de sa culture, - de quelque nature qu’ils soient, et y compris les profits du capital employé, estimé d’après le taux courant et ordinaire des profits agricoles à une époque déterminée. » Or, ce que la rente de cette portion peut rapporter en argent est le montant de la rente en argent ; c’est ce que M. Malthus appelle « l’excédant du prix sur les frais de production ; » et par conséquent, en recherchant les causes qui peuvent faire monter le prix des produits agricoles, comparé avec les frais de production, nous recherchons les causes qui peuvent faire monter les rentes.

Par rapport à la première cause de hausse, M. Malthus fait les observations suivantes : « Il nous reste encore à combattre pourquoi la consommation et l’approvisionnement sont tels, qu’ils font monter le prix si fort au-dessus des frais de production. La cause principale est évidemment la fertilité de la terre qui produit les choses nécessaires à la vie. Diminuez cette abondance, diminuez la fertilité de la terre, et l’excédant diminuera ; diminuez-la encore, et il disparaîtra. » Certes, l’excédant des choses nécessaires diminuera et disparaîtra, mais ce n’est pas de cela dont il est question : il s’agit de savoir si l’excédant du prix de ces objets de première nécessité sur les frais de production diminuera ou disparaîtra ; car c’est de cette circonstance que dépend la rente en monnaie. De ce que l’excès de quantité doit diminuer et disparaître, M. Malthus est-il en droit de conclure que « la cause de l’excédant de prix des choses nécessaires dépend de leur abondance plutôt que de leur rareté, et est non-seulement essentiellement différente de la cherté occasionnée par des monopoles artificiels, mais encore du prix élevé des produits particuliers de la terre, autres que les subsistances, produits qu’on peut nommer des monopoles naturels et nécessaires ? »

N’y aurait-il pas des circonstances dans lesquelles la fertilité de la terre et l’abondance de ses produits peuvent éprouver une diminution sans en occasionner une pareille dans ce produit net, c’est-à-dire, sans occasionner une diminution des rentes ? Si ce cas peut exister, la proposition de M. Malthus devient beaucoup trop générale ; car il me semble qu’il pose en principe général, que la rente doit hausser par l’augmentation de la fertilité de la terre, et qu’elle doit baisser par la diminution de sa fertilité.

M. Malthus aurait raison sans doute, si, à mesure que la terre rendrait plus de produits, il en était payé une plus forte part au propriétaire ; mais il en arrive tout autrement. Quand il n’y a en culture que les terrains les plus fertiles, le propriétaire n’a que la moindre part de tout le produit, aussi bien que la moindre valeur, et ce n’est que quand on a besoin des terres de qualité inférieure, pour nourrir une population croissante, que la part de tout le produit qui revient au propriétaire, ainsi que sa valeur, augmentent progressivement.Supposons que la demande soit de un million de quarters de blé, et que ce soit le produit des terres actuellement en culture ; supposons encore que la fertilité de ces terres soit tellement diminuée, qu’elles ne rendent plus que neuf cent mille muids, la demande étant de un million de muids, le prix du blé hausserait, et il faudrait avoir recours à des terrains d’une qualité inférieure plus tôt qu’on ne l’aurait fait si les bonnes terres avaient continué à produire un million de quarters.

C’est cette nécessité de mettre des terres d’une qualité inférieure en culture, qui est la cause de l’augmentation de la rente. La rente n’est pas, il faut se le rappeler, en proportion de la fertilité absolue des terres en culture, mais en proportion de leur fertilité relative. Toute cause qui portera les capitaux vers la culture des terrains ingrats doit la faire hausser, puisque la rareté comparative des terrains les plus fertiles est la source de la rente, ainsi que M. Malthus l’a annoncé dans sa troisième proposition. Le prix du blé doit naturellement s’élever par suite de la difficulté qu’on éprouve d’en obtenir les dernières portions ; cependant, comme les frais de production ne s’accroîtront pas sur les terres les plus fertiles, que le salaire et les profits, pris ensemble, conserveront la même valeur[128], il est clair que l’excédant du prix par delà les frais de production, ou, en d’autres termes, la rente, doit monter par suite de la diminution de fertilité de la terre, à moins qu’une grande réduction de capital, de population et de demande ne s’y oppose.

Il ne parait donc pas que la proposition de M. Malthus soit exacte ; la rente ne monte ni ne baisse d’une manière immédiate et nécessaire à proportion de l’augmentation ou de la diminution de la fertilité de la terre ; mais l’augmentation de sa fertilité la rend susceptible de payer à la longue un: rente plus forte. Des terres très-peu fertiles ne peuvent jamais fournir une rente ; des terres médiocrement fertiles peuvent supporter de payer une rente modique lorsque la population s’accroît ; et, dans ce même cas, les terres très-fertiles peuvent payer une grosse rente, mais ce n’est pas la même chose de pouvoir supporter une forte rente, et de la supporter effective ment. Les rentes peuvent être plus basses dans un pays dont les terres sont entièrement fertiles, que dans un autre où elles ne sont que d’un rapport médiocre ; car la rente est en raison de la fertilité relative plutôt que de la fertilité absolue, en raison de la valeur des produits plutôt que de leur abondance. M. Malthus dit que « la cause qui fait que des choses nécessaires à la vie donnent un produit net, tient plutôt à l’abondance de ces denrées qu’à leur rareté, et diffère essentiellement à la fois de l’élévation des prix occasionnée par des monopoles artificiels et du haut prix de certains produits naturels, autres que les subsistances, et que l’on peut nommer des monopoles naturels et nécessaires. »

N’arrive-t-il donc jamais que la fertilité de la terre et la richesse de ses produits diminuent sans diminuer nécessairement le produit net ou la rente ? Si ce fait n’est pas sans exemple, la proposition de M. Malthus prend donc un caractère trop absolu : car il parait avoir établi avec l’inflexibilité d’un principe, que la rente s’élève ou s’abaisse toujours lorsque s’élève ou s’abaisse la fertilité de la terre.

M. Malthus aurait incontestablement raison, si la part du propriétaire se grossissait proportionnellement à l’abondance croissante des récoltes sur tout domaine : mais c’est dans le contraire précisément qu’il faut aller chercher la vérité. Lorsque les terres d’une fertilité supérieure sont seules livrées à la culture, la part du propriétaire, en quantité et en valeur, est à son minimum ; et c’est seulement lorsque les besoins d’une population croissante ont provo­qué le défrichement des sols moins riches, qu’augmente progressivement cette part.

Supposons que les nécessités de la situation fassent demander un million de quarters de blé, et que ce million soit récolté sur la superficie de terrain actuellement cultivée ; supposons encore que la fertilité de ce territoire s’altère au point de ne plus donner que 900,000 quarters : la demande restant toujours d’un million de quarters, le prix du blé s’élèverait, et on devancera ainsi le moment où l’on aurait défriché les terrains inférieurs, si la fertilité de l’ancien sol était restée la même. Mais c’est précisément l’indispensable, l’implacable nécessi­té du recours à dès terrains moins riches qui crée et élève la rente, et qui l’élève alors même que le blé reçu par le propriétaire se trouve réduit en quantité. La rente, il faut bien se le rappeler, n’est pas en proportion de la fertilité absolue des terres cultivées, mais en proportion de leur fertilité relative. Toute cause qui fait aller le capital sur un sol pauvre accroît la rente sur les qualités supérieures, - l’origine, la source de la rente était, comme l’a établi M. Malthus dans la troisième proposition, « la rareté comparative des sols fertiles. »

Le prix du blé s’élèvera naturellement à mesure que grandiront les difficultés de la produc­tion, et, quoique la quantité récoltée sur une ferme ait diminué, la valeur de cette récolte aura augmenté. Mais comme le coût de la production ne croîtra pas sur les terres les plus fertiles, comme les salaires et les profits, pris ensemble, conserveront toujours la même valeur, il est évident que l’excédant du prix sur des frais de production, en d’autres termes, que la rente, à moins d’être entravée par une grande réduction de capital, de population et de demande, croîtra parallèlement à l’épuisement des terres. La proposition de M. Malthus ne me paraît donc pas parfaitement exacte. La rente ne s’élève pas et ne s’abaisse pas immédiatement, nécessairement lorsque grandit ou diminue la fertilité de la terre : mais en gagnant en fertilité, la terre peut supporter et supporte un loyer plus considérable. Des terres d’une richesse très-médiocre ne peuvent jamais donner de rentes ; celles d’une fertilisés moyenne peuvent, grâce au mouvement ascendant de la population, donner une rente modérée ; enfin, celles des caté­go­ries supérieures donneront de forts loyers, mais il y a une grande différence entrer l’apti­tude à payer une rente et le paiement actuel, effectif de cette rente. La rente peut être plus basse dans un pays où les terres sont excessivement fécondes, que dans un territoire d’une richesse moyenne ; car elle se proportionne à la fertilité relative plutôt qu’à la fertilité absolue, à la valeur du produit plutôt qu’à son abondance.

M. Malthus suppose que la rente provenant des terres qui produisent ces denrées spéciales, qu’on a pu appeler des monopoles naturels et nécessaires, est réglée par un principe différent de celui qui régit la rente de ces terres qui produisent des subsistances. Il croit que c’est la rareté de ces produits privilégiés qui créent une forte rente, et que, pour les subsistances, c’est leur multiplicité au contraire qui amène ce résultat.

Cette distinction ne me parait pas fondée : car vous élèverez tout aussi immédiatement la rente des terres qui donnent les vins précieux que celle des terres à blé, en accroissant le produit. Il va sans dire que la demande de blé se sera accrue, car autrement, un afflux de céréales sur le marché abaisserait, au lieu de l’augmenter, la rente des terres à blé. Quelle que soit d’ailleurs la nature de la terre, une rente élevée dépend du haut prix du produit ; mais ce haut prix une fois acquis, la rente s’élèvera dans le rapport de l’abondance et non de la rareté de ces denrées.

Il n’y a nul besoin de produire constamment une denrée dans une quantité plus grande que la demande ne l’exige. Si, par hasard, la production excédait la demande, cette denrée tombe­rait au-dessous de son prix naturel, et par conséquent elle ne rapporterait pas ses frais de production, en y joignant les profits courants et ordinaires du capital ; l’approvisionnement en serait diminué jusqu’à ce qu’il se trouvât en rapport avec la demande, et que le prix courant atteignit le niveau du prix naturel.

M. Malthus me parait trop disposé à croire que la population n’augmente que par l’effet d’un surcroît dans la quantité des subsistances ; « que les subsistances se créent d’elles-mêmes une demande ; » que c’est en fournissant d’abord des aliments au peuple qu’on encou­rage les mariages, au lieu de remarquer que le progrès général de la population est affecté par l’accroissement des capitaux, et par la plus forte demande de bras, et la hausse des salaires qui en sont la suite, enfin que la production des subsistances n’est que l’effet de cette demande.

C’est en donnant à l’ouvrier pulls d’argent, ou une plus grande quantité de toute autre marchandise, moyennant laquelle on paie son travail, que le sort de l’ouvrier devient meilleur. L’accroissement de la population et l’augmentation des subsistances seront presque toujours un effet, mais non un effet nécessaire de la hausse des salaires. Le sort de l’ouvrier, amélioré par l’excédant de valeur qu’il reçoit en paiement de son travail, ne lui impose pas l’obligation de se marier et de se charger du soin d’une famille ; il peut, si cela lui plait, échanger son salaire augmenté contre des objets qui puissent contribuer à augmenter ses jouissances, com­me des chaises, des tables, de la quincaillerie, ou de meilleures hardes, du sucre et du tabac. Dans ce cas l’augmentation de son salaire n’aura d’autre effet que d’augmenter la deman­de de quelques-unes de ces marchandises ; et comme le nombre des ouvriers ne se sera pas beaucoup augmenté, leurs salaires se conserveront toujours élevés. Mais quoique telle pût être la suite de l’augmentation des salaires, cependant il est tant de douceurs dans la famille, qu’on voit constamment dans le fait l’accroissement de population suivre l’amélioration du sort de l’ouvrier ; et c’est uniquement parce que cela est ainsi qu’il survient une nouvelle et plus forte demande de subsistances. Cette demande est donc l’effet de l’augmentation de population, mais elle n’en est pas la cause ; c’est uniquement parce que les dépenses du peuple prennent cette direction, que le prix courant des objets de première nécessité excède leur prix naturels et que la quantité de subsistances requise est produite ; et c’est parce que la population s’accroît que les salaires tombent de nouveau.

Quel motif un fermier peut-il avoir pour produire plus de blé qu’on n’en demande, quand il sait que cela fera tomber le prix courant au-dessous de son prix naturel, et le privera par conséquent d’une partie de ses profits, en les réduisant au-dessous du taux général ? « Si les objets de première nécessité, dit M. Malthus, les produits les plus précieux de la terre, n’avaient pas la propriété de faire naître un surcroît de demande proportionné à l’augmentation de leur quantité, une telle augmentation occasionnerait une baisse dans leur valeur échangeable[129]. Quelque abondants que soient les produits d’un pays, sa population peut rester stationnaire ; or, cette abondance qui ne serait pas accompagnée d’une demande proportionnée, mais qui élèverait considérablement le prix des salaires du travail estimé en blé, pourrait réduire le prix des produits de la terre, ainsi que celui des produits manufacturés, aux simples frais de production. »

Pourrait-on réduire le prix des produits de la terre aux frais de production ? Ce prix reste-t-il donc jamais bien longtemps au-dessus, ou au-dessous des frais de production ? M. Malthus lui-même ne convient-il pas que cela ne peut jamais avoir lieu ? « J’espère, dit-il., qu’on m’excusera si je m’étends un peu en présentant aux lecteurs, sous diverses formes, la doctrine qui pose en principe que le blé, selon la quantité qui en est actuellement produite, se vend à son prix nécessaire, de même que les produits manufacturées ; c’est que cette vérité, que je regarde comme étant de la plus haute importance, n’a été connue ni des économistes, ni d’Adam Smith, ni de tous les auteurs qui ont avancé que les produits de la terre se vendaient toujours à un prix de monopole.

« Tout pays d’une certaine tendue peut donc être considéré comme possédant une gradation de machines servant à la production du blé et des matières premières, en comprenant dans cette gradation non-seulement toutes les différentes qualités de mauvais terrains, dont il existe en général dans tous les pays une assez grande quantité, mais aussi les machines moins parfaites dont on peut dire qu’on fait usage quand on force de bonnes terres à donner un produit toujours croissant. À mesure que le prix des produits agricoles continue à hausser, ces machines moins parfaites sont successivement employées, et à mesure que le prix de ces produits continue à baisser, on met successivement ces machines de côté. Cette application démontre à la fois le rapport nécessaire qui existe entre le prix actuel du blé et sa production actuelle, et l’effet tout différent qu’auraient une grande réduction dans le prix des produits manufacturés et une grande réduction dans le prix des produits de la terre[130]. »

Comment concilier ces passages avec celui où il est dit que, si les choses de première nécessité n’avaient pas la propriété de faire naître une augmentation de demande proportion­née à l’augmentation de leur quantité, ce surplus de produit aurait alors, et alors seulement, l’effet de réduire le prix des produits agricoles aux simples frais de production ? Si le blé n’est jamais au-dessous de son prix, il n’est jamais plus abondant que ce qu’exige la population exis­tante pour la consommation ; on ne peut en faire un approvisionnement pour d’autres consommateurs ; il ne peut donc jamais, par son abondance et par son bas prix, devenir un encouragement à la population. À proportion que le blé peut être produit à peu de frais, le surhaussement des salaires des ouvriers augmentera les moyens qu’ils ont d’entretenir leurs familles. Aux États-Unis la population s’accroît rapidement, parce que la nourriture y est produite à bas prix, et non parce qu’il y existe des approvisionnements abondants produits à l’avance. En Europe, la population augmente lentement en comparaison, parce que la produc­tion des subsistances y est coûteuse. D’après le cours ordinaire des choses, la demande précède toujours l’approvisionnement d’une denrée quelconque. En soutenant que le blé, comme les produits manufacturés, s’il n’avait pas la propriété de faire naître ses consom­mateurs, tomberait à son prix de production, M. Malthus ne peut pas vouloir dire que toute la rente serait absorbée puisqu’il a lui-même observé avec raison que lors même que les propriétaires renonceraient tout à fait à leur rente, le blé ne baisserait pas de prix pour cela. La rente est l’est et non la cause des hauts prix, car il y a toujours des terres en culture qui ne paient aucune rente, et dont le produit en blé ne rapporte pas un prix sassant pour payer les salaires et les profits.

Dans le passage suivant, M. Malthus a exposé habilement les causes de la hausse du prix des produits agricoles dans les pays riches dont la prospérité est croissante, et je suis là-dessus entièrement d’accord avec lui ; mais il me semble qu’il est en contradiction avec quelques-unes des propositions qu’il a avancées dans différents endroits de son Essai sur la Rente.

« J’ose affirmer, dit-il, qu’abstraction faite de variations subies par le système monétaire d’un pays, et d’autres circonstances temporaires et accidentelle, la cause du haut prix comparatif du blé en monnaie, est son haut prix réel comparatif, ou l’excédant de capital et de travail qu’il faut employer pour le produire ; je pense que ce qui fait que le prix réel du blé va toujours en montant dans des pays déjà riches, et dont la prospérité et la population continuent à s’accroître, c’est la nécessité d’avoir constamment recours à des terrains plus ingrats, à des machines dont l’entretien exige plus de dépense, et où chaque nouvelle addition de produits agricoles ne s’obtient qu’avec plus de frais ; en un mot, la cause du fait ci-dessus énoncé dépend de cette importante vérité : que le blé dans un pays qui avance en prospérité se vend au prix convenable pour que l’approvisionnement demandé soit fourni ; et qu’à mesure que cet approvisionnement devient de plus eu plus difficile, le prix hausse à proportion. » C’est avec raison que dans ce passage on fait dépendre le prix réel d’une denrée du plus ou moins de travail et de capital (c’est-à-dire de travail accumulé) qu’il faut employer pour la produire. Le prix réel ne dépend pas, comme quelques écrivains l’ont prétendu, de la valeur en argent, ni, comme d’autres l’ont avancé, de la valeur estimée en blé, en travail, ou com­parée à toute autre denrée prise isolément, ou à toutes les denrées prises collectivement ; ce prix ne dépend, comme M. Malthus le dit avec raison que « de la plus ou moins grande somme de capital et de travail qu’il faut employer pour la production. »

Parmi les causes de la hausse des rentes, M. Malthus compte « un accroissement tel de la population qu’il en résulte une baisse des salaires. » Mais si à mesure que les salaires bais­sent, les profits du capital s’élèvent, et que, pris ensemble, ils aient toujours une même valeur, aucune baisse des salaires ne pourra faire monter les rentes, car elle ne diminuera ni la part, ni la valeur de la part de produit qui doit appartenir au fermier et au manouvrier ensem­ble, et par conséquent elle ne peut point laisser une part plus forte ni une valeur plus considérable pour le propriétaire. À proportion qu’on dépensera moins en salaire, il en restera plus pour les profits, et vice versa. Ce partage se fera entre le fermier et les travailleurs, sans que le propriétaire s’en mêle ; et dans le fait, c’est une affaire dans laquelle rien ne l’intéresse, si ce n’est la manière dont un certain mode de partage peut plus qu’un autre contribuer à faciliter de nouvelles accumulations, et à augmenter la demande des terres. Si les salaires bais­sent, ce sont les profits qui monteront et non les rentes. Le surhaussement des fermages et des salaires, et la diminution des profits sont en général les effets inévitables des mêmes causes, et ces causes sont : - la demande croissante de subsistances, la quantité plus consi­dérable de travail nécessaire pour les produire, et conséquemment leur renchérissement. Le propriétaire pourrait renoncer à toute sa rente, sans que les travailleurs en tirassent le moindre profit. Si les travailleurs renonçaient à tout le montant de leurs salaires, les propriétaires n’en retireraient pas non plus le moindre avantage ; mais dans ces deux cas, le fermier recevrait et garderait tout ce qui pourrait être ainsi abandonné. J’ai taché de faire voir, dans cet ouvrage, qu’une baisse dans les salaires n’aurait d’autre effet que de faire monter les profits.

Une autre cause de la hausse de la rente, selon M. Malthus, consiste dans « de telles amé­lio­rations en agriculture, ou dans un surcroît d’efforts suffisant pour diminuer le nombre des ouvriers nécessaires pour donner un résultat déterminé. » Cela ne ferait pas hausser la valeur de tous les produits, et n’augmenterait pas par conséquent la rente. Au contraire : si, par suite de ces améliorations, la quantité nécessaire de subsistances pouvait être obtenue en em­ployant moins de bras ou moins de terres, le prix des produits agricoles baisserait, et une par­tie des capitaux serait retirée de l’agriculture. Rien ne peut faire monter la rente que la demande Le nouveaux terrains moins fertiles ou quelque cause qui puisse occasionner un changement dans la fertilité relative des terrains déjà cultivés[131]. Des améliorations dans l’agri­cul­ture et dans la division du travail, s’étendent à tous les terrains ; elles augmentent la quan­tité absolue des produits agricoles de chaque fonds de terre, sans peut-être déranger beau­coup les proportions relatives qui existaient auparavant entre les différents terrains.

M. Malthus a relevé avec raison une erreur du docteur Smith. « L’argument du docteur Smith, dit-il, de réduit à ceci : Le blé a cette singulière propriété qu’on ne peut en encourager la production de la même manière que celle de toutes les autres marchandises. »

Il ajoute : « Je ne prétends cependant pas contester la puissante influence que le prix du blé a sur le prix du travail, en prenant le terme moyen d’un nombre considérable d’années ; mais cette influence n’est pas telle qu’elle puisse s’opposer au mouvement des capitaux portés vers l’agriculture ou détournés de cet emploi ; ce qui est le véritable objet de la discussion. Cela paraîtra suffisamment prouvé par un examen rapide de la manière dont le travail est payé et dont il est offert dans le marché, et par l’étude des conséquences qui découleraient inévitablement de la proposition d’Adam Smith, si elle était une fois admise[132]. »

M. Malthus cherche ensuite à prouver que la demande et le haut prix encouragent d’une manière aussi efficace la production des produits agricoles, que la demande et la cherté de toute autre marchandise encouragent leur production. D’après ce que j’ai dit sur les effets des primes, on voit que je suis entièrement de l’opinion de M. Malthus. J’ai cité le passage de son ouvrage intitulé : Observations relatives aux céréales, pour montrer combien le sens que cet écrivain, dans cet écrit, attache à l’expression prix réel, diffère de celui qu’il lui donne dans sa brochure intitulée : Motifs d’une Opinion, etc. Dans ce passage, M. Malthus nous dit que « c’est la hausse du prix réel du blé qui seule peut en encourager la production, et par prix réel il est clair qu’il veut désigner l’augmentation de sa valeur relativement à toutes les autres choses, ou, en d’autres termes, la hausse de son prix courant au-dessus de son prix naturel. Si c’est là ce que M. Malthus entend par prix réel, son opinion est certainement fondée ; c’est en effet le surhaussement du prix courant du blé qui seul en encourage la production ; car on peut regarder comme principe infaillible que la seule chose qui puisse encourager l’augmen­ta­tion de production d’une denrée, c’est l’excès de sa valeur courante sur sa valeur naturelle ou nécessaire.

Mais cette acception n’est pas celle que, dans d’autres endroits, M. Malthus donne à l’expres­sion prix réel. Dans l’Essai sur la Rente, il dit : « Par prix réel croissant du blé, j’entends la quantité réelle de travail et de capital qui ont été employés pour produire les dernières additions qui ont été faites au produit national. » Dans un autre endroit, il dit que « la cause du prix réel et comparativement élevé du blé, est la plus grande quantité de capital et de travail qu’on doit employer pour sa production[133]. » Si, dans le passage précédent, l’on substituait à l’expression de prix réel la définition de M. Malthus, n’aurait-il pas le sens suivant ? Il est clair que c’est l’augmentation du travail et du capital qu’il est nécessaire d’em­ployer pour la production du blé qui peut seule en encourager la production. » Il vaudrait autant dire, que c’est évidemment la hausse du prix naturel et nécessaire du blé qui en encourage la production - proposition tout à fait insoutenable. Ce n’est pas le prix auquel on peut produire du blé qui peut influer sur la quantité produite, mais bien le prix auquel on peut le vendre. C’est en raison de l’excédant du prix sur les frais de production, que les capitaux sont attirés vers l’agriculture ou qu’ils en sont détournés. Si cet excédant est tel qu’il donne au capital ainsi employé un plus grand profit que le profit général des capitaux, ces capitaux afflueront vers l’agriculture. Si ce profit est moindre, on les détournera de cet emploi.

Ce n’est donc pas par un changement dans le prix réel du blé que sa production est encouragée, mais bien par un changement dans son prix courant. Car ce n’est point « parce qu’il faut employer une plus grande quantité de capital et de travail pour produire le blé, » - telle est la définition exacte que M. Malthus donne du prix réel, - qu’il y a plus de capitaux et plus de bras attirés vers l’agriculture ; cela vient uniquement de ce que le prix courant est monté au-dessus de ce prix réel, et que, malgré le surcroît des charges, la culture des terres présente encore l’emploi le plus profitable pour les capitaux.

Rien n’est mieux fondé que les observations suivantes de M. Malthus sur la mesure de la valeur adoptée par Adam Smith. « Il est clair qu’Adam Smith a été conduit à raisonner de la sorte à ce sujet, par l’habitude où il était de considérer le travail comme la mesure constante de la valeur, et le blé comme la mesure du travail. Mais l’histoire de notre pays démontre pleinement combien le blé est une mesure inexacte de la valeur ; on y voit combien la main-d’œuvre, comparée au blé, a éprouvé de variations très-grandes et remarquables, non-seule­ment d’une année, mais d’un siècle à l’autre, et pendant dix, vingt et trente ans consécutifs. Que ni le travail ni aucune autre denrée ne peuvent servir de mesure exacte de la valeur réelle d’échange, c’est là un des principes rangés aujourd’hui en Économie politique parmi les mieux établis ; et en effet, il découle de la définition même de la valeur échangeable. »

Si, ni le blé, ni le travail ne sont des mesures exactes de la valeur réelle échangeable, et il est clair qu’ils ne le sont pas, quelle autre chose peut donc servir de mesure ? - Aucune assurément. Dans ce cas, si l’expression de prix réel des choses a un sens, ce doit être celui que lui donne M. Malthus, dans son Essai sur la Rente : ce prix doit se mesurer par la quantité proportionnelle de capital et de travail nécessaire pour la production de ces choses.

Dans ses Recherches sur la nature de la Rente M. Malthus dit : « qu’abstraction faite des variations dans la monnaie d’un pays, et d’autres circonstances temporaires et accidentelles, la cause du prix en argent comparativement haut du blé, est son haut prix réel comparatif, ou la plus grande quantité de capital et de travail qu’il faut employer pour sa production[134]. »

Voilà, je pense, l’explication exacte de toutes les variations permanentes du prix du blé, aussi bien que du prix de tous les autres produits. Une marchandise ne saurait éprouver une hausse permanente de prix que par une de ces deux causes, ou parce qu’il faut plus de capital et de travail pour sa production, ou parce que la monnaie à baissé de valeur ; et, au contraire, une chose ne saurait baisser de prix à moins qu’il ne faille moins de capital et de travail pour la produire, ou que la monnaie n’ait haussé de valeur.

Une variation causée par un changement de valeur dans la monnaie agit à la fois sur toutes les marchandises ; mais une variation causée par le plus ou moins de capital et de travail néces­saires à la production d’une chose, est bornée, dans ses effets, à cette chose même. L’im­por­tation libre du blé, ou des perfectionnements en agriculture, feraient baisser le prix des produits agricoles, mais n’influeraient sur le prix des autres marchandises, qu’en propor­tion de la diminution de valeur réelle ou de fiais de production des produits agricoles qui pour­raient servir à fabriquer ces marchandises.

M. Malthus a admis ce principe, et, pour être convoquent, il ne peut pas, ce me semble, soutenir que la totalité de la valeur en monnaie de toutes les marchandises d’un pays doit diminuer exactement à proportion de la baisse du prix du blé. Si le blé consommé annuelle­ment dans le pays était de la valeur de dix millions, et si les marchandises manufacturées et étrangères consommées pendant le même temps valaient 20 millions, - faisant ainsi un total de 30 millions, - on aurait tort de conclure que la dépense annuelle serait réduite à 15 millions, parce que le blé aurait baissé de 50 pour cent, ou de 10 à 5 millions.

La valeur des produits immédiats de la terre qui entreraient dans la composition de ces marchandises manufacturées, pourrait ne pas excéder 20 pour cent de leur valeur totale, et, par conséquent, la valeur des produits manufacturés, au lieu de baisser de 20 millions à dix, ne tomberait que de 20 millions à 18. Après la baisse de 50 pour cent dans le prix du blé, la somme totale de toute la dépense actuelle, au lieu de tomber de 30 millions à 15, descendrait de 30 millions à 23[135].

Au lieu de considérer sous ce point de vue l’effet d’une baisse dans la valeur des produits agricoles, comme M. Malthus devait le faire d’après le principe qu’il venait d’admettre, il la regarde comme équivalant précisément à une hausse de 100 pour cent dans la valeur de la monnaie, et il raisonne en conséquence comme si toutes les marchandises devaient tomber à la moitié de leur ancien prix.

« Pendant les vingt années qui se sont écoulées depuis 1794, dit-il, jusqu’à 1813, le prix moyen du blé, en Angleterre, était d’environ 83 shillings le quarter ; pendant les dix dernières années de cette période, il a été de 92 shillings, et pendant les cinq dernières de ces vingt aimées, de 108 shillings. Dans le cours de ces vingt ans, le gouvernement emprunta près de 500 millions st. desquels, abstraction faite du fonds d’amortissement, il s’engagea à payer environ 5 pour cent, selon un terme moyen approximatif. Mais si le blé baissait à 50 shillings le quarter, et toutes les autres choses à proportion, le gouvernement, au lieu d’un intérêt de 5 pour cent, se trouvait en payer un de 7, 8, 9, et même de 10 pour les derniers 200 millions.

« Je ne trouverais peut-être rien à redire à une générosité si extraordinaire envers les rentiers de l’État, s’il ne fallait pas considérer aux dépens de qui elle est faite ; et un moment de réflexion suffira pour nous faire apercevoir que ce ne peut être qu’aux dépens des classes industrieuses de la société et des propriétaires, c’est-à-dire aux dépens de tous ceux dont le revenu nominal est sujet à varier par suite des variations dans la mesure de la valeur. Le revenu nominal de cette partie de la société, comparé avec le terme moyen du prix des cinq dernières années de cette période, se trouvera réduit de moitié, et sur ce revenu, ainsi réduit nominalement, ils auront à payer le même montant nominal d’impôts[136]. »D’abord, que j’ai déjà fait voir que le revenu nominal ne sera pas réduit dans la proportion que M. Malthus cherche à établir ; il ne s’ensuivrait pas de ce que le blé aurait baissé de 50 pour cent, que la valeur du devenu de chaque particulier se trouvât réduite de 50 pour cent[137].

En second lieu, je crois que le lecteur conviendra avec moi que ce fardeau, en admettant qu’il existe, ne pèserait pas exclusivement sur « les propriétaires et les classes industrieuses de la société. » Le créancier de l’État, dans la dépense qu’il fait, paie sa part, pour subvenir aux dépenses de l’État, de la même manière que les autres classes de la société. Dans le cas donc où l’argent augmenterait de valeur réelle, quoiqu’il reçoive une valeur plus forte, il en paiera également une plus grande en impôts. Il ne peut donc être vrai de dire que toute l’addition à la valeur réelle de l’intérêt, doit être payée par les propriétaires et par les classes industrieuses.

Mais tout l’argument de M. Malthus repose sur une base peu solide. Il suppose que, parce que le revenu brut du pays est diminué, il faut, par conséquent, que le revenu net le soit également, et dans la même proportion. Un des objets que j’ai eus envie dans cet ouvrage a été de montrer que, par suite de toute baisse dans la valeur des choses de première nécessité, les salaires du travail doivent baisser, et les profits du capital s’élever, ou, en d’autres mots, que, sur une valeur annuelle déterminée, une moindre portion serait donnée en paiement à la classe ouvrière, et une plus considérable reviendrait à ceux dont les capitaux ont servi à payer le travail de cette classe. Supposons que la valeur des produits d’un genre particulier d’indus­trie soit de 1000 l. st., et qu’elle soit partagée entre le maître et ses ouvriers ; de telle sorte que 800 l. appartiennent aux ouvriers, et 200 livres au maître ; si la valeur de ces produits tombait à 900 livres, et qu’on épargnât 100 l. sur les salaires des ouvriers par suite de la baisse des objets de première nécessité, le retenu net du fabricant n’en souffrirait nullement, et par conséquent il pourrait aussi aisément payer le même montant d’impôts après cette réduction de prix[138]. Il est essentiel d’établir nettement la différence qui existe entre le revenu net et le revenu brut, car c’est au moyen du revenu net de la société que s’acquittent les taxes. Supposons que toutes les marchandises du pays, tout le blé, les produits agricoles les produits manufacturés qui peuvent être jetés sur la marché dans le cours de l’année, aient une valeur de vingt millions ; supposons que le travail d’un certain nombre d’hommes soit nécessaire pour créer cette valeur, et qu’enfin le strict nécessaire de ces ouvriers exige une dépense de 10 millions : je dirai, dans ce cas, que le revenu brut de la société est de vingt millions et son revenu net de dix millions. Il ne résulte pas cependant de cette hypothèse que les ouvriers ne doivent rece­voir que dix millions pour leur travail : ils pourraient recevoir 12, 14 ou même 15 millions et entrer ainsi en partage du revenu net pour une somme de 2, 4 ou 5 millions. Le reste se diviserait entre propriétaires et capitalistes ; mais la totalité du revenu net n’excéderait pas dix millions. En admettant maintenant que la société, dont nous analysons ici les ressources, supporte un impôt de deux millions, son revenu net tomberait à 8 millions.

Supposons maintenant que la valeur de la monnaie hausse d’un dixième, toutes les mar­chandises baisseraient à la fois, entraînant avec elles le salaire. En effet, comme les objets nécessaires à l’ouvrier forment une portion intégrante de ces marchandises, le revenu brut descendrait à 18 millions et le revenu net à 9 millions. Si les taxes diminuaient dans la même proportion, et qu’au lieu de 2 millions on ne prélevât plus que 1,800,000 l. le revenu net descendrait à 7 millions 200,000 l. qui auraient une valeur égale à celle des 8 millions primi­tifs, et la société n’aurait ni perdu ni gagné à ces événements. Mais supposons que, malgré la hausse de la monnaie, on maintint les taxes à deux millions, la société serait évidemment plus pauvre de 200,000 l. par an, car en réalité les contributions se seraient accrues d’un neu­vième. Et en effet, altérer la valeur pécuniaire des marchandises en altérant la valeur de la monnaie et en continuant de lever la même somme d’impôts, n’est-ce pas accroître incontes­tablement les charges de la société ? Mais supposons que, sur ces dix millions de revenu net, les propriétaires reçoivent cinq millions à titre de rente, et que par la facilité de la production, ou par l’importation du blé, le prix naturel de cet article descendit d’un million, la rente baisserait immédiatement d’un million, et les prix de l’ensemble des marchandises subiraient une dépression pareille ; mais le revenu net resterait invariable. Le revenu brut serait, il est vrai, de 19 millions seulement, et les frais nécessaires pour l’obtenir de 9 millions, mais le revenu net se maintiendrait à 10 millions. Maintenant supposons qu’on prélève deux millions comme taxes sur ce revenu amoindri, la société en serait-elle plus riche ou plus pauvre ? Plus riche, dirons-nous sans hésiter : car après le paiement de leurs taxes, elle aurait comme toujours un revenu libre de 8 millions à dépenser en marchandises, dont la quantité se sera accrue et dont la valeur aura fléchi dans la proportion de 20 à 19. Et on pourrait non-seulement conserver alors la même taxe, mais encore l’aggraver tout en voyant s’accroître le bien-être de la classe ouvrière.

Si le revenu net de la société, après qu’on aura payé les mêmes taxes en argent, est aussi grand qu’auparavant, et si la classe des propriétaires perd un million par l’abaissement de la rente, les autres classes productives, en dépit de la chute des prix, devront avoir des revenus en argent plus considérables. Le capitaliste jouira alors d’un double bénéfice : le blé et la viande de boucherie que lui et sa famille consomment baissera de prix, et d’un autre côte, il pourra diminuer le salaire de ses domestiques, jardiniers, ouvriers de tout genre. Ses chevaux et ses bestiaux lui coûteront aussi beaucoup moins à acheter et à nourrir ; et il en sera de même pour toutes les marchandises où les produits naturels entrent comme partie principale. On le voit donc : cette série d’économies faites sur ses dépenses, jointe à l’accroissement de valeur de son revenu, doit lui profiter doublement et lui permettre non-seulement d’augmen­ter la somme de ses jouissances, mais encore de supporter, s’il le fallait, des taxes supplé­mentaires. Ces mêmes observations s’appliquent aux fermiers et à toutes les classes de com­merçants.

« Mais, dira-t-on, le revenu du capitaliste ne se trouve nullement accru et le million enlevé à la rente du propriétaire sera payé aux ouvriers sous forme d’un excédant de salaires. Soit, je l’admets ; mais cela même ne change rien à mon argument. La situation de la société se sera améliorée et elle pourra supporter avec bien plus de facilité les mêmes taxes en argent. Seulement, - ce qui est infiniment désirable et heureux,- la situation de la classe la plus importante, la plus utile de la société, sera précisément celle qui s’améliorera le plus sous l’influence de cette nouvelle distribution. Tout ce qu’elle reçoit au-dessus de 9 millions, forme une partie du revenu net du pays et ne peut être dépensé sans ajouter à son revenu, son bonheur ou sa puissance. Distribuez donc sans soucis le revenu net. Donnez-en un peu plus à une classe, un peu moins à une autre, et vous ne l’aurez cependant pas diminué : car la même somme de travail n’en aura pas moins produit une plus grande somme de marchandises, parce que la valeur en argent de ces marchandises aura fléchi. Mais le revenu net du pays, ce fonds qui défraie les budgets et les jouissances du pays ; le revendu net, dis-je, sera bien plus apte que jamais à entretenir la population actuelle, à supporter les taxes nationales, à répandre de toutes parts le bien-être et le luxe.

Il est hors de doute que le rentier de l’État gagne beaucoup à une forte baisse du blé ; mais si personne ne soufre de cette baisse, ce n’est pas une raisons qui puisse engager à prendre des mesures pour faire renchérir le blé ; car le gain du rentier est un gain national, et, ainsi que tout autre gain, il augmente la richesse et la puissance réelles du pays. S’il fait un profit indu, il faut examiner exactement jusqu’à quel point cela est, et c’est alors à la législature à en chercher le remède ; mais rien ne peut être plus impolitique que de nous priver entièrement de tous les avantages qui résultent du bas prix du blé et d’une grande abondance de produits, par le seul motif que le rentier de l’État en tire un avantage qui ne lui serait pas dû.

Jusqu’à ce jour on n’a jamais essayé de régler les dividendes des fonds publics d’après la valeur en argent du blé. Si l’équité et la bonne foi exigeaient un pareil règlement, les possesseurs des vieilles rentes auraient une grande somme à réclamer ; car ils ont, depuis un siècle, reçu toujours les mêmes dividendes en argent, quoique pendant cette époque le blé ait peut-être doublé ou triplé de prix[139].

M. Malthus dit : « Il est vrai que les dernières additions que l’on fait aux produits agri­coles d’un pays dont la prospérité est croissante, ne sont pas accompagnées d’une grande augmentation de rente ; et c’est précisément cela qui doit décider un pays riche à importer une partie du blé qu’il consomme, s’il peut être assuré d’en obtenir un approvisionnement uniforme. Mais dans tous les cas, l’importation du blé étranger ne peut convenir à une nation, à moins qu’il ne soit moins cher que le blé récolté dans le pays, d’une valeur égale à celle des profits et de la rente que rapporte le blé du cru, qui est ainsi remplacé. » Voyez Grounds, etc. page 36.

De même que la rente est l’effet de la cherté du blé, l’extinction de la rente est la suite d’un prix très-bas. Le blé étranger n’entre jamais en concurrence avec le blé du cru qui ne paie aucun fermage ; la baisse du prix est toujours supportée par le propriétaire, jusqu’à ce que tout son fermage soit absorbé ; si le prix baisse encore davantage, le capital ne rapportera plus les profits ordinaires, il sera détourné de la culture de la terre pour être employé autrement, et le blé qui était récolté sur cette terre, sera alors, et pas avant, remplacé par du blé importé. L’extinction du fermage occasionnera une perte de valeur estimée en argent, mais il y aura augmentation de richesse. La somme totale des produits de l’agriculture et au­tres se trouvera augmentée par la plus grande facilité de leur production : et, quoique augmen­tés en quantité, ils auront diminué de valeur.

Deux hommes emploient des capitaux égaux, l’un à l’agriculture, l’autre aux manufactures. Le premier capital rapporte un revenu annuel net de 1200 l. st., dont 1000 l. restent pour les profits, et 200 sont payées pour la rente : le capital employé dans l’industrie ne rapporte qu’une valeur de 1000 l. par an. Supposons qu’au moyen de l’importation l’on puisse obtenir la même quantité de blé en échange de marchandises lui coûtent 950 l., et qu’en conséquence le capital de l’agriculteur soit détourné vers les manufactures, où il peut produire une valeur de 1000 l. ; dans ce cas, le revenu net de la nation aura perdu en valeur, se trouvant réduit de 2200 l. à 2000 l. ; mais il y aura non-seulement la même quantité de produits et de blé pour la consommation du pays, mais encore un surcroît égal à la quantité de produits qu’on pourra acheter avec 50 l., montant de la différence entre la valeur que les produits manufacturés rapportaient de l’étranger, et la valeur du blé qu’on y achetait[140].

M. Malthus dit : « Adam Smith a observé avec raison, que jamais des quantités égales de travail employées en industrie ne sauraient reproduire autant qu’en agriculture. » Si Adam Smith veut parler de valeurs, il à raison ; mais s’il parle de richesse, ce qui est le point important, il se trompe ; car il a lui-même défini la richesse en disant qu’elle consistait dans les choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie. Des choses nécessaires ou utiles d’une espèce ne peuvent pas être comparées avec celles d’une autre espèce ; la valeur d’utilité ne peut être estimée d’après aucune mesure connue ; chacun l’estime à sa manière.




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