Chapitre 17 - Des impôts sur les produits non agricoles



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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Par le même principe qu’un impôt sur le blé en élève le prix, un impôt sur toute autre denrée la fera également renchérir. Si le prix de cette denrée ne haussait pas d’une somme égale à celle de l’impôt, elle ne rapporterait pas au producteur le même profit qu’il retirait auparavant, et il déplacerait son capital pour lui donner un autre emploi.

Les impôts sur toute espèce de choses, qu’elles soient de nécessité ou de luxe, tant que la valeur de la monnaie reste la même, en feront toujours hausser la valeur d’une somme au moins égale à celle de l’impôt[69]. Un impôt sur les objets manufacturés, nécessaires pour


Quand il est question du change et de la valeur comparative de l’argent entre deux pays, il ne faut nullement considérer la valeur relative du numéraire, estimée en denrées. Jamais le taux du change ne peut être déterminé en comparant la valeur de l’argent avec celle du blé, du drap, ou de tout autre produit. L’échange n’est que la valeur de la monnaie d’un pays comparée à la valeur de la monnaie d’un autre pays.

On peut encore connaître le taux du change entre deux pays en comparant la valeur de leur monnaie avec une mesure fixe, et commune aux deux pays. Si, par exemple, avec une traite de 100 l. st. sur l’Angleterre on peut acheter en France ou en Espagne une quantité de mar­chandise égale à celle qu’on achèterait avec une traite de pareille somme sur Hambourg, c’est une preuve que le change entre l’Angleterre et Hambourg est au pair ; mais si avec une traite de 130 l. sur l’Angleterre on n’achète pas plus qu’avec une de 100 l. sur Hambourg, le change sera de 30 pour 100 contre l’Angleterre.

Moyennant 100 l. on peut acheter en Angleterre une lettre de change ou le droit de recevoir 101 l. en Hollande, 102 l. en France, et 105 l. en Espagne. On dit dans ce cas que le change est de 1 pour 100 contre la Hollande, de 2 contre la France, et de 5 contre l’Espa­gne. Cela annonce qu’il y a proportionnellement plus de numéraire dans ce pays qu’il ne devrait y en avoir, et la valeur comparative du numéraire de chaque pays sera bientôt ramenée au pair si l’on retire l’argent qui est en excès dans les autres pays, et si on le fait passer en Angleterre.

Ceux qui ont soutenu que la monnaie anglaise était dépréciée pendant les dernières dix années, quand le cours du change variait de 20 a 30 pour 100 contre ce pays, n’ont jamais prétendu, comme on les en a accusés, que la monnaie ne pût pas être d’une plus grande valeur dans un pays que dans un autre, comparée aux diverses marchandises. Ils ont seulement sou­tenu qu’il était impossible d’expliquer, sans admettre cette dépréciation, comment l’Angle­terre pouvait

Que les intérêts de l’emprunt soient ou ne soient pas payés, la nation ne s’en trouvera ni plus ni moins riche. Le gouvernement aurait pu lever d’un coup les 20 millions par le moyen d’impôts, et dans ce cas, il aurait été inutile de lever pour un million d’impôts annuels. Cela n’aurait cependant pas changé la nature de l’opération. On aurait pu forcer un individu de donner 2000 l. pour une seule fois, au lieu de payer 100 l. tous les ans ; et il pourrait aussi con­venir davantage à cet individu d’emprunter ces 2000 l., et d’en payer 100 l. d’intérêts par an au prêteur, plutôt que de prendre la plus forte de ces deux sommes sur son propre fonds. Dans l’un de ces cas, c’est une transaction privée entre A et B ; dans l’autre, c’est le gouver­nement qui garantit à B le paiement des intérêts qui doivent également être payés par A. Si la négociation eût été entre particuliers, il n’en aurait pas été fait d’acte authentique, et il aurait été à peu près indifférent pour le pays que A exécutât ponctuellement son contrat avec B, ou qu’il retînt injustement les 100 l. par an en sa possession. L’intérêt de la nation, en général, serait que le contrat s’exécutât ponctuellement ; mais quant à la richesse nationale, le seul objet d’intérêt est de savoir lequel de A ou de B rendra ces 100 l. plus productives ; mais à 1’égard de cette question, la nation n’a ni le droit ni les moyens de la décider. Il serait possi­ble que A, gardant cette somme pour son usage, la dissipât d’une manière improductive ; et il serait possible aussi qu’au contraire ce fût B qui la dissipât, tandis que A l’emploierait d’une manière productive. Sous le seul point de vue de l’utilité nationale, il pourrait être plus ou moins à désirer que A payât ou ne payât pas la somme ; mais les principes de la justice et de la bonne foi, qui sont d’une tout autre importance, ne doivent point céder à des considérations d’un intérêt bien moindre ; et par conséquent, si on réclamait l’intervention du gouvernement, les tribunaux obligeraient A à exécuter son contrat. Une dette garantie par la nation ne diffère en rien d’une telle négociation. La justice et la bonne foi exigent que les intérêts de la dette nationale continuent d’être payés, et que ceux qui ont avancé leurs capitaux pour l’avantage général, ne soient pas forcés de renoncer à leurs justes prétentions, sous le prétexte que cela convient à l’État[70].

Mais, cette considération à part, il n’est pas du tout sûr que l’utilité publique gagnât quelque chose au sacrifice de la justice politique ; il n’est nullement certain que ceux qu’on libérerait du paiement des intérêts de la dette nationale, employassent cet argent d’une manière plus productive que ceux à qui il est incontestablement dû. En supprimant la dette nationale, le revenu d’une personne pourrait monter de 1,000 l. à 1,500 l. ; mais celui d’une autre baisserait de 1,500 l. à 1,000 l. Les revenus de ces deux individus, ensemble, montent à présent à 2,500 l. ; et ils ne vaudraient pas davantage après la banque-route. Si l’objet de tout gouvernement est de lever des impôts, il y aurait le même capital et le même revenu imposable dans un cas que dans l’autre.

Ce n’est donc pas le paiement des intérêts de la dette nationale, qui accable une nation, et ce n’est pas en supprimant ce paiement qu’elle peut être soulagée. Ce n’est que par des économies sur le revenu, et en réduisant les dépenses, que le capital national peut s’accroî­tre ; et l’anéantissement de la dette nationale ne contribuerait en rien à augmenter le revenu ni à diminuer les dépenses. C’est la profusion des dépenses du gouvernement et des particuliers, ce sont les emprunts qui appauvrissent un pays ; par conséquent, toute mesure qui pourra tendre à encourager l’économie du gouvernement et des particuliers soulagera la détresse publique, sans doute, mais c’est une erreur et une illusion de croire qu’on peut soulager une nation du poids d’un fardeau qui l’accable, en l’ôtant de dessus une classe de la société qui doit le supporter, pour le faire peser sur une autre qui, suivant tous les principes d‘équité, ne doit supporter que sa part. On aurait tort de conclure de tout ce que je viens de dire que je regarde le système des emprunts comme le meilleur moyen de fournir aux dépenses extraordinaires de l’État. C’est un système qui tend a nous rendre moins industrieux, à nous aveugler sur notre situation. Si les frais d’une guerre montent a 40 millions par an, et que la part d’un particulier, pour subvenir à cette dépense annuelle, soit de 100 l., il tâchera, si l’on exige de lui le paiement total et immédiat de cette somme, d’épargner promptement 100 l. sur son revenu. Par le système des emprunts, on n’exige de lui que l’intérêt de ces 100 l., ou 5 l. par an ; il croit qu’il lui suffit d‘épargner ces 5 l. sur sa dépense, et il se fait illusion, se croyant aussi riche en fonds que par le passé. La nation et son gouvernement, en raisonnant et en agissant de la sorte, n’épargnent que les intérêts de 40 millions, ou de 2 millions ; et ils perdent non-seulement tous les intérêts ou le profit que 40 millions de capital employés productivement auraient rendus, mais ils perdent encore 38 millions, différence entre leur épargne et leur dépense ordinaire.

Si, comme je l’ai observé plus haut, chacun avait à faire un emprunt particulier, afin de contribuer pour toute sa part aux besoins de l’État, dès que la guerre serait terminée, l’impôt cesserait, et toutes les denrées, reviendraient à l’instant à leur taux naturel. A pourrait avoir à payer, sur son fonds particulier, à B, l’intérêt de l’argent que ce dernier lui aurait prêté pendant la guerre, pour lui donner les moyens de payer sa quote-part des dépenses publi­ques ; mais la nation ne s’en mêlerait pas.

Un pays qui a laissé une grande dette s’accumuler, se trouve placé dans une situation artificielle ; et quoique le montant de ses impôts et l’augmentation du prix du travail puissent n’avoir et n’aient probablement d’autre inconvénient, par rapport aux pays étrangers, que l’inconvénient inévitable de payer ces impôts, il est cependant de l’intérêt de tout contri­buable de se soustraire à cette charge, en en rejetant le paiement sur les autres. Le désir de transporter sa personne et son capital dans un autre pays où on soit exempt de pareilles charges, devient à la longue irrésistible, et finit par vaincre la répugnance naturelle que tout le monde éprouve à renoncer à son pays natal et aux objets de ses premières affections. Un pays qui s’est plongé dans les embarras qu’entraîne ce système artificiel, ferait bien de s’en débarrasser par le sacrifice même d’une portion de son capital, suffisante pour racheter sa dette. La conduite qui conviendrait à un particulier convient également à une nation. Un particulier qui a 10,000 l. de fortune, qui lui rapportent 500 l., sur lesquelles il est tenu de payer 100 l. par an, ne possède réellement que 8,000 l., et il serait aussi riche en continuant de payer 100 1. par an ou en sacrifiant une fois pour toutes 2,000 l. Mais qui serait, demandera-t-on, l’acheteur des propriétés qu’il serait obligé de vendre pour se procurer ces 2,000 l. ? La réponse est toute simple. Le créancier national, qui doit recevoir ces 2,000 l., aura besoin de placer son argent ; et il sera disposé à le prêter au propriétaire foncier, ou au manufacturier, ou à leur acheter une partie des propriétés qu’ils ont à vendre. Les capitalistes eux-mêmes contribueraient beaucoup à amener ce résultat.

On a souvent proposé un plan de ce genre ; mais nous ne sommes, je le crains, ni assez sages ni assez vertueux pour l’adopter. On doit cependant admettre que, pendant la paix, nos efforts doivent être dirigés vers le paiement de la portion de dette qui a été contractée pendant la guerre, et qu’aucun désir d‘alléger un fardeau, qui, je l’espère, n’est que temporaire, ne doit nous détourner un instant de ce grand objet. Aucun fonds d‘amortissement ne peut contribuer d’une manière efficace à diminuer la dette de l‘État, s’il n’est tiré de l’excédant du revenu sur la dépense publique. Il est à regretter que le fonds d’amortissement de l’Angle­terre ne le soit que de nom ; car il n’existe pas, chez nous, d‘excédant de la recette sur la dépense. Ce ne sont que les économies qui pourraient le rendre ce qu’il devrait être, un fonds réellement capable d‘éteindre la dette nationale. Si, au moment où une nouvelle guerre écla­tera, nous n’avons pas éteint une grande partie de notre dette, il arrivera de deux choses l’une : ou tous les frais de cette nouvelle guerre seront payés par des impôts levés année par année, ou bien il faudra qu’à la fin de la guerre, et peut-être même avant, nous nous soumettions à une banqueroute nationale. Ce n’est pas qu’il nous soit impossible de supporter encore un surcroît assez considérable de dette, car il est impossible d’assigner des bornes aux ressour­ces d’une grande nation ; mais certes il y a des bornes aux sacrifices d’argent que les particu­liers peuvent consentir à faire continuellement, pour le seul privilège de pouvoir vivre dans leur pays natal[71].

Quand une denrée est à un prix de monopole, elle a atteint le plus haut prix auquel le consommateur puisse consentir à l’acheter. Les denrées n’atteignent ce prix de monopole que lorsqu’il est impossible d’imaginer aucun moyen d’en augmenter la quantité, et lorsque, par conséquent, il n’y a de concurrence que d’un seul côté, c’est-à-dire, parmi les acheteurs. Le prix de monopole peut, à une époque, être beaucoup plus haut ou plus bas qu’à une autre, parce que la concurrence entre les acheteurs doit dépendre de leur fortune et de leurs goûts ou de leurs caprices. Ces vins exquis, qui ne sont produits qu’en très-petite quantité, et ces ouvrages de l’art, qui, par leur excellence ou leur rareté, ont acquis une valeur idéale seront échangés contre des quantités très-différentes des produits du travail ordinaire, selon que la société sera riche ou pauvre, selon que ces produits seront abondants ou rares, et selon qu’elle se trouvera dans un état de barbarie ou de civilisation. La valeur échangeable d’une chose qui est à un prix de monopole n’est donc nulle part réglée par les frais de production.

Les produits immédiats de la terre ne sont pas au prix de monopole ; car le prix courant de l’orge et du blé est aussi bien réglé par les frais que leur production a coûtés, que celui du drap ou de la toile. La seule différence consiste en ce qu’une portion du capital employé en agriculture, c’est-à-dire la portion qui ne paie pas de rente, règle le prix du blé ; tandis que, dans la production des ouvrages manufacturés, chaque portion de capital est employée avec les mêmes résultats ; et comme aucune portion ne paie de loyer, chacune d’elles sert égale­ment de régulateur du prix. D’ailleurs le blé, ainsi que tous les produits agricoles, peut être augmenté en quantité par l’emploi d’un plus gros capital sur la terre, et par conséquent ces denrées ne sauraient jamais être à un prix de monopole. Dans ce cas il y a concurrence parmi les vendeurs ainsi que parmi les acheteurs. Il n’en est pas de même pour ce qui regarde la production de ces vins exquis ou de ces ouvrages précieux des arts dont nous venons de parler ; leur quantité ne saurait être augmentée ; et rien ne met des bornes à leur prix que la fortune et la volonté des acheteurs. La rente de ces vignobles peut augmenter au delà de toute limite raisonnable ; car aucun autre terroir ne pouvant donner de tels vins, aucun ne peut entrer en concurrence.

Le blé et les produits agricoles d’un pays peuvent, à la vérité, se vendre pendant un certain temps à un prix de monopole ; mais cela ne peut avoir de durée que lorsqu’il n’est plus possible d’employer, d’une manière productive, de nouveaux capitaux sur les terres, et que, par conséquent, les produits ne peuvent être augmentés. Alors, toutes les terres cultivées et tous les capitaux employés sur les terres rapporteront une rente qui sera différente selon la différence des produits. Alors aussi, tout impôt qui pourra être mis sur le fermier, tombera sur le propriétaire et non sur le consommateur. Le fermier ne peut élever le prix de son blé ; car, par notre supposition, il est déjà au plus haut prix auquel les acheteurs veuillent ou puissent l’acheter. Il ne se contentera pas d’un moindre taux de profits que celui que retirent de leurs fonds les autres capitalistes, et par conséquent il n’aura d’autre alternative que d’obtenir une réduction de la rente ou de quitter son industrie.

M. Buchanan regarde le blé et les produits agricoles comme étant au prix de monopole, parce que ces produits paient une rente. Selon lui, toutes les denrées qui paient une rente doivent être au prix de monopole, et il en conclut que tout impôt sur les produits agricoles doit tomber sur le propriétaire et non sur le consommateur.

« Le prix du blé, dit-il, qui rapporte toujours une rente, n’étant, sous aucun rapport, modifié par les frais de production, ces frais doivent être pris sur la rente, et par conséquent, lorsque ces frais haussent ou baissent, il n’en résulte pas un prix plus haut ou plus bas, mais une rente plus ou moins élevée. Sous ce point de vue, tout impôt sur les domestiques de ferme, sur les chevaux ou sur les instruments d’agricul­ture, est réellement un impôt foncier, dont le poids tombe sur le fermier pendant la durée de son bail, et sur le propriétaire quand il faut le renouveler. De même tous les instruments d’agriculture perfectionnés, qui épargnent des dépenses au fermier, tels que les machines à battre ou à faucher le blé, tout ce qui lui rend l’accès du marché plus aisé, comme de bonnes routes, des canaux et des ponts, quoique diminuant le coût primitif du blé, n’en élève cependant pas le prix courant. Tout ce qui est donc épargné par ces améliorations appartient au propriétaire et fait partie de sa rente. »

Il est évident que si l’on accorde à M. Buchanan le principe sur lequel se fonde son argument, c’est-à-dire, que le prix du blé rapporte toujours une rente, il faudra admettre toutes les conséquences qu’il en tire et qui en découlent. Des impôts sur le fermier ne tombe­raient donc point, dans ce cas, sur le consommateur, mais sur la rente, et tous les perfection­nements en agriculture augmenteraient celle-ci. J’espère cependant avoir montré, avec assez d’évidence, que tant que toutes les terres d‘un pays ne sont pas cultivées, et cultivées par les méthodes les plus perfectionnées, il y aura toujours une portion de capital employé sur la terre qui ne rapportera point de rente ou de profit, et que c’est cette portion de capital - dont le produit, comme celui des manufactures, se partage entre les profits et les salaires, - qui règle le prix du blé. Le prix du blé qui ne rapporte pas de rente étant donc modifié par les frais de sa production, ces frais ne sauraient être pris sur la rente ; et la suite de l’augmen­tation de ces frais sera donc un surhaussement de prix, et non une diminution de la rente[72].

Il est singulier qu’Adam Smith et M. Buchanan, qui, tous deux, conviennent que les impôts sur les produits agricoles, l’impôt foncier, et la dime, tombent tous sur le profit du propriétaire foncier, et non sur les consommateurs des produits de l’agriculture, admettent néanmoins qu’un impôt sur la drèche tomberait sur le consommateur de bière, et ne porterait pas sur la rente du propriétaire. L’argument d’Adam Smith est un exposé si bien tracé de la manière dont j’envisage l’impôt sur la drêche, ainsi que tout autre impôt sur les produits agricoles, que je ne peux pas m’empêcher de le transcrire, en l’offrant à la méditation du lecteur.

« D’ailleurs, il faut toujours que la rente et les profits des terres en orge se rapprochent de ceux des autres terres également fertiles et également bien cultivées. S’ils étaient au-dessous, il y aurait bientôt une partie des terres en orge qui serait mise en une autre culture ; et s’ils étaient plus forts, plus de terre serait bientôt employée à produire de l’orge. Quand le prix ordinaire de quelque produit particulier de la terre est monté à ce qu’on peut appeler un prix de monopole, un impôt sur cette production fait baisser nécessairement la rente et le profit de la terre où elle croit[73]. Si l’on mettait un impôt sur le produit de ces vignobles précieux, dont les vins sont trop loin de remplir la demande effective pour que leur prix ne monte pas toujours au delà de la proportion naturelle du prix des productions des autres terres également fertiles et également bien cultivées, cet impôt aurait nécessairement l’effet de faire baisser la rente et le profit de ces vignobles. Le prix de ces vins étant déjà le plus haut qu’on en puisse retirer, relativement à la quantité qui en est communément envoyée au marché, il ne pourrait pas s’élever davantage, à moins qu’on ne diminuât cette quantité. Or, on ne saurait diminuer cette quantité sans qu’il en résultât une perte encore plus grosse, parce que la terre où ils croissent ne pourrait pas être consacré à une autre genre de culture dont le produit fût de valeur égale. Ainsi tout le poids de l’impôt porterait sur la rente et le produit du vignoble ; et à bien dire, il porterait sur la rente. Mais le prix ordinaire de l’orge n’a jamais été un prix de monopole ; la rente et le profit des terres en orge n’ont jamais été au delà de leur proportion naturelle avec ceux des autres terres également fertiles et également bien cultivées. Les diffé­rents impôts qui ont été établis sur la drèche, la bière et l’ale, n’ont jamais fait hisser le prix de l’orge ; ils n’ont jamais réduit la rente et le profit[74] des terres en orge. Le prix de la drèche a monté certainement, pour le brasseur, en proportion des impôts mis sur cette denrée ; et ces impôts, réunis aux droits sur la bière et l’ale, ont cons­tam­ment fait monter le prix de ces denrées pour le consommateur, ou bien, ce qui revient au même, ils en ont fait baisser la qualité. Le paiement définitif de ces impôts est constamment retombé sur le consommateur, et non sur le producteur. »

M. Buchanan fait sur ce passage les remarques suivantes : « Un droit sur la drêche ne peut jamais réduire le prix de l’orge ; car, à moins qu’on ne put vendre aussi cher l’orge convertie en drêche que dans son état naturel, il n’en viendrait pas au marché la quantité nécessaire. Il est donc clair que le prix de la drèche doit monter à proportion du droit mis dessus ; car il serait impossible autre­ment de fournir à la demande. Le prix de l’orge est cependant autant un prix de monopole que celui du sucre ; ils rapportent l’un et l’autre une rente et le prix courant de tous les deux a également perdu tout rapport avec ce qu’ils ont pu coûter dans l’origine. »

Il paraîtrait donc que M. Buchanan est persuadé qu’un droit sur la drèche doit en élever le prix, mais qu’un impôt sur l’orge qui sert à préparer la drèche ne ferait point hausser le prix de l’orge ; et par conséquent, que si la drèche est frappée d’un impôt, il sera payé par le consommateur ; si l’orge est imposée, l’impôt en sera payé par le propriétaire ; car il éprou­vera une diminution dans sa rente. D’après l’opinion de M. Buchanan, l’orge est donc à un prix de monopole, ou au plus haut prix que les acheteurs soient disposés à en donner ; mais la drèche, qui est préparée avec de l’orge, n’est pas au prix de monopole, et par conséquent elle peut renchérir à proportion des impôts dont on pourrait la frapper. L’opinion de M. Buchanan, sur les effets d’un droit sur la drèche, me semble être en contradiction directe avec l’opinion qu’il a émise au sujet d’un impôt semblable, celui sur le pain. « Un droit sur le pain, dit-il, sera acquitté en définitive, non par un surhaussement de prix, mais par une réduction de la rente[75]. » Si un droit sur la drèche fait hausser le prix de la bière, il faut bien qu’un droit sur le pain fasse renchérir le pain.

L’argument suivant, de M. Say, est fondé sur les mêmes considérations que celui de M. Buchanan. « La quantité de vin ou de blé que produit une terre, reste à peu près la même, quel que soit l’impôt dont la terre est grevée ; l’impôt lui enlèverait la moitié, les trois quarts même de son produit net, ou, si l’on veut, de sa rente, que la terre serait néanmoins exploitée pour en retirer la moitié ou le quart que l’impôt n’absorberait pas. Le taux de la rente, c’est-à-dire la part du propriétaire, baisserait ; voilà tout. On en sentira la raison, si l’on considère que, dans le cas supposé, la quantité de denrées produites par la terre, et envoyée au marché, reste néanmoins la même. D’un autre côté, les motifs qui établissent la demande de la denrée restent les mêmes aussi. Or, si la quantité des produits qui est offerte, si la quantité qui est demandée, doivent, malgré l’établissement ou l’extension de la contribution foncière, rester néanmoins les mêmes, les prix ne doivent pas varier non plus ; et si les prix ne varient pas, le consommateur des produits ne paie pas la plus petite portion de cet impôt.

« Dira-t-on que le fermier, celui qui fournit l’industrie et les capitaux, partage avec le propriétaire le fardeau de l’impôt ? On se trompera, car la circonstance de l’impôt n’a pas diminué le nombre des biens à louer, et n’a pas multiplié le nombre des fermiers. Dès qu’en ce genre aussi, les quantités offertes et demandées sont restées les mêmes, le taux des rentes a dû rester le même.

« L’exemple du manufacturier de sel, qui ne peut faire supporter à ses consommateurs qu’une partie de l’impôt, et celui du propriétaire foncier, qui ne peut s’en faire rembourser la plus petite partie, prouvent l’erreur de ceux qui soutiennent, en opposition avec les économistes, que tout impôt retombe définitivement sur les consommateurs. » Liv. III, chap. 8.

Si l’impôt enlevait la moitié, les trois quarts même du produit net de la terre sans que le prix des produits haussât, comment ces fermiers pourraient-ils retirer les profits ordinaires des capitaux qui ne paieraient que des rentes modiques, ayant à exploiter cette sorte de terres qui exige beaucoup plus de travail pour rendre un produit donné que des terres d’une meil­leure qualité ? La rente serait même abandonnée en entier, que ces fermiers retireraient toujours de leur industrie des profits moindres que ceux des autres commerces, et ils ne continueraient par conséquent à cultiver leurs terres qu’autant qu’ils pourraient élever le prix de leurs produits[76]. Si l’impôt tombait sur les fermiers, il y en aurait moins de disposés à affermer des biens fonds ; s’il tombait sur les propriétaires, il y aurait bien des fermes qui ne seraient points louées, car elles ne rapporteraient pas de fermage. Mais sur quels fonds ceux qui produisent du blé sans payer de fermage, prendraient-ils de quoi payer l’impôt ? Il est évident que l’impôt doit tomber sur le consommateur. Comment une telle terre pourrait-elle payer un impôt égal à la moitié ou aux trois quarts de sa production, ainsi que M. Say l’énonce dans le passage suivant ?

« On voit en Écosse de mauvais terrains ainsi cultivés par leurs propriétaires, et qui ne pourraient l’être par aucun autre. C’est ainsi encore que nous voyons dans les provinces reculées des États-Unis des terres vastes et fertiles dont le revenu tout seul ne suffit pas pour nourrir leur propriétaire : elles sont cultivées néanmoins ; mais il faut que le propriétaire les cultive lui-même, c’est-à-dire, qu’il porte le consomma­teur à l’endroit du produit, et qu’il ajoute au profit de son fonds, qui est peu de chose ou rien, les profits de ses capitaux et de son industrie, qui le font vivre dans l’aisance.

« On connaît que la terre, quoique cultivée, ne donne aucun profit, lorsqu’aucun fermier ne veut payer de fermage ; c’est une preuve qu’elle ne permet de retirer que les profits du capital et de l’industrie nécessaires à sa culture. » SAY, liv. II, chap. 9, 3e éd.

Chapitre 18 - De la taxe des pauvres

Nous avons vu que les impôts sur les produits agricoles et sur les profits du fermier retombent sur les consommateurs de ces produits ; car si le fermier n’avait pas le moyen de s’indemniser de l’impôt par le renchérissement de ces denrées, ses profits se trouvant réduits par là au-dessous du niveau général des profits, il se trouverait forcé de détourner son capital vers un autre genre de commerce. Nous avons vu ainsi qu’il ne pouvait rejeter l’impôt sur son propriétaire en en déduisant la valeur sur le prix de la rente ; car le fermier qui ne paierait pas de rente, aussi bien que celui qui cultiverait une meilleure terre, serait sujet à l’impôt, soit qu’il fût assis sur les produits immédiats de la terre ou sur les profits du fermier. J’ai aussi tâché de faire voir que, si un impôt était général, et qu’il affectât également tous les profits, ceux du manufacturier comme ceux de l’agriculteur, il n’opérerait ni sur le prix des mar­chandises ni sur celui des produits immédiats de la terre, mais il serait immédiatement ou définitivement payé par les producteurs. Un impôt sur les rentes, ainsi qu’il a déjà été observé, ne tomberait donc que sur le propriétaire, et ne saurait par aucun moyen être rejeté sur le fermier,

L’impôt pour les pauvres[77] tient de la nature de tous ces impôts, et selon les circonstances différentes, il tombe sur le consommateur des produits agricoles et des marchandises, sur les profits du capital ou sur la rente. C’est un impôt qui pèse d’une manière accablante sur les profits du fermier, et qui peut, par conséquent, être regardé comme affectant le prix des produits agricoles. Selon le degré dans lequel il frappe à la fois les profits du manufacturier et ceux du cultivateur, il deviendra un impôt général sur les profits du capital, et il n’occa­sionnera point de changement dans le prix des produits agricoles ni dans celui des ouvrages manufacturés ; et à proportion de l’impossibilité où se trouvera le fermier de se dédommager, en élevant le prix de ses denrées, de la portion de l’impôt qui pèse particulièrement sur lui, ce sera un impôt sur le fermage, et il sera payé par le propriétaire. Pour connaître donc l’action qu’exerce la taxe des pauvres à une époque déterminée quelconque, l’on doit s’assurer si elle affecte alors, dans un degré égal ou inégal, les profits du fermier et du manufacturier, et, en même temps, si les circonstances sont telles qu’elles permettent au fermier d’élever le prix des produits de sa terre.

On prétend que la taxe des pauvres est levée sur le fermier, à proportion de sa rente, et que, par conséquent, celui qui ne paie que peu ou point de rente, ne devrait payer qu’un faible impôt, ou n’en point payer du tout. Si cela était vrai, l’impôt des pauvres, en tant qu’il porte sur la classe des cultivateurs, tomberait entièrement sur les propriétaires, sans pouvoir être rejeté sur le consommateur des produits de la terre. Mais je ne crois pas que cela soit vrai. La taxe des pauvres n’est pas calculée d’après la rente que le fermier paie au propriétaire ; elle est proportionnée a la valeur annuelle de sa terre, soit que cette valeur annuelle provienne du capital du propriétaire ou du capital du fermier.

Deux fermiers qui affermeraient des terres de deux qualités différentes dans une même paroisse, et dont l’un paierait une rente de 100 l. par an pour cinquante acres de la terre la plus fertile, et l’autre la même somme de 100 l. pour mille acres de la terre la moins fertile, paieraient une somme pareille pour la taxe des pauvres, si aucun de ces fermiers ne cherchait à améliorer sa terre ; mais si le fermier de la mauvaise terre, comptant sur un très-long bail, se décidait à améliorer à grand frais les facultés productives de sa terre, au moyen d’engrais, de dessèchements, de clôtures, etc., il contribuerait, dans ce cas, à l’impôt des pauvres, non à proportion de la rente payée au propriétaire, mais du produit annuel qu’aurait la terre. La valeur de l’impôt pourrait être égale ou plus forte que la rente ; mais que cela fût ou non, il est certain qu’aucune partie de cet impôt ne serait payée par le propriétaire. Le fermier l’aurait calculé d’avance ; et si le prix des produits ne suffisait pas pour le rembourser de tous ses frais, en y joignant ce surcroît de charge pour les pauvres, il n’entreprendrait point ces bonifications. Il est donc évident que, dans ce cas, l’impôt est payé par le consommateur ; car, s’il n’eût pas existé de pareil impôt, les mêmes bonifications auraient été entreprises, et on aurait retiré du capital employé le taux ordinaire et général des profits, avec une dimi­nution dans le prix du blé.

Il n’y aurait rien de changé à l’état de la question, si le propriétaire, ayant fait ces boni­fications, eût augmenté la rente de sa terre de 100 l. à 500 l. Dans ce cas, l’impôt pèserait également sur le consommateur ; car, si le propriétaire se décide à dépenser une forte somme sur sa terre, c’est dans l’espoir d’en retirer une rente qui pût l’indemniser de ses déboursés ; et cette rente dépendrait à son tour d’une hausse dans le prix du blé, non-seulement suffisante pour payer l’excédant de rente, mais encore pour acquitter l’impôt dont la terre se trouverait grevée. Mais si, en même temps, tout le capital du manufacturier contribuait, pour sa part, à la taxe des pauvres, dans la même proportion que le capital dépensé par le fermier ou le propriétaire en améliorations agricoles, alors ce ne serait plus un impôt partiel sur les profits du capital du fermier ou du propriétaire, ce serait un impôt sur le capital de tous les producteurs, et, par conséquent, il ne pourrait plus être rejeté ni sur le consommateur des produits immédiats de la terre, ni sur le propriétaire. Les profits du fermier ne se ressenti­raient pas plus de l’impôt que ceux du manufacturier, et le premier ne pourrait pas plus que le second prendre ce prétexte pour élever le prix de sa denrée. Ce n’est point la baisse absolue des profits, c’est leur baisse relative qui détourne les capitaux d’un commerce quelconque ; c’est la différence entre les profits qui attire le capital d’un emploi vers un autre.

Il faut cependant convenir que dans l’état actuel de la taxe des pauvres en Angleterre, une plus grande partie de cette contribution tombe sur le fermier que sur le manufacturier, eu égard aux profits respectifs de chacun, le fermier étant imposé d’après les productions qu’il retire de la terre, et le manufacturier ne l’étant que d’après la valeur des bâtiments dans lesquels il travaille, sans aucun égard à la valeur des machines, du travail industriel, ni du capital qu’il peut employer. Il s’ensuit que le fermier peut élever le prix de ses produits de la totalité de cette différence ; car, puisque l’impôt est inégal dans sa répartition, et qu’il atteint surtout ses profits, le fermier aurait moins d’avantage à consacrer son capital à l’agriculture, qu’a l’employer dans un autre commerce, si les produits de la terre ne montaient pas de prix. Si, au contraire, l’impôt eût pesé avec plus de force sur le manufacturier que sur le fermier, le premier aurait pu élever le prix de ses marchandises de tout le montant de la différence, par la raison même qui, en de pareilles circonstances, aurait déterminé le fermier à élever le prix des produits de la terre. Dans un pays dont l’agriculture acquiert tous les jours une nouvelle extension, si les impôts pour les pauvres pèsent particulièrement sur l’agriculture, ils seront payés, partie par ceux qui emploient les capitaux et qui en retireront moins de profits, et partie par le consommateur des produits de la terre, qui les paiera plus cher. Dans un tel état de choses, l’impôt peut, dans certaines circonstances, devenir même avantageux aux proprié­taires, au lieu de leur être nuisible ; car, si l’impôt payé par les cultivateurs des terres de la plus mauvaise qualité, est plus fort, relativement a la quantité du produit obtenu, que l’impôt payé par les fermiers des terres les plus fertiles, la hausse dans le prix du blé, qui doit s’étendre à tous les blés, fera plus qu’indemniser ces derniers fermiers du montant de l’impôt. Ils conserveront cet avantage pendant tout le temps que dureront leurs baux ; mais, à leur expiration, il passera aux propriétaires.

Voilà quel serait l’effet de la taxe des pauvres dans un état de prospérité croissante de la société ; mais dans un état stationnaire ou rétrograde, s’il était impossible de retirer les capitaux employés à la culture des terres, dans le cas où l’on augmenterait le taux de l’impôt, la partie qui tomberait sur l’agriculture serait payée, penpendant la durée des baux, par les fer­miers ; mais à l’expiration des baux, elle tomberait presque en entier sur les propriétaires. Le fermier qui, pendant la durée de son précédent bail, aurait consacré son capital à des amélio­rations agricoles, serait imposé, par cette nouvelle taxe, d’après la nouvelle valeur que la terre aurait acquise par ses améliorations, et serait forcé de payer sur ce pied pendant son bail, quoique par là ses profits pussent se trouver réduits au-dessous du taux général ; car le capital qu’il a déboursé peut se trouver tellement identifié avec la terre, qu’il soit impossible de l’en séparer.

Si en effet, le fermier ou son propriétaire (en supposant que ce fût ce dernier qui eût fait les avances) pouvaient retirer ce capital en réduisant ainsi la valeur annuelle de la terre, la part de l’impôt diminuerait à proportion. Et comme les produits diminueraient en même temps, ils hausseraient de prix ; ce qui servirait de compensation à l’impôt, dont la charge serait reportée sur le consommateur, sans qu’aucune partie en tombât sur la rente. Mais cela est impossible, au moins pour ce qui regarde une certaine partie du capital, sur laquelle par conséquent l’impôt sera payé par les fermiers pendant le cours de leurs baux, et par les propriétaires, à leur expiration. Cette contribution additionnelle, en tant qu’elle tomberait d’une manière inégale sur les manufacturiers, serait dans un pareil cas, ajoutée au prix de leurs marchandises ; car il ne peut y avoir de raison pour que leurs profits soient réduits au-dessous du taux général des profits, quand il leur serait si aisé de détourner leurs capitaux vers l’agriculture[78].

Chapitre 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Un pays très-riche en manufactures est particulièrement exposé à des revers et a des accidents temporaires, provenant du transport des capitaux d’un emploi dans un autre. Les demandes des produits de l’agriculture sont uniformes ; et elles ne sont pas sous l’influence de la mode, du préjugé ou du caprice. Pour la conservation de la vie, il faut de la nourriture, et dès lors la demande de subsistances doit se soutenir dans tous les temps et dans tous les pays. Il n’en est pas de même pour ce qui regarde les objets manufacturés, dont la demande dépend, non-seulement des besoins, mais encore du goût et du caprice des acheteurs. De plus, un nouvel impôt peut détruire les avantages comparatifs qu’un pays retirait auparavant de la fabrication d’une certaine marchandise, ou bien la guerre peut faire tellement hausser le fret et l’assurance, que ces produits manufacturés ne puissent plus soutenir la concurrence avec les ouvrages fabriqués dans les différents pays où ces produits étaient exportés auparavant. Dans tous ces cas, ceux qui se trouvent engagés dans la fabrication de ces articles, éprou­veront une grande crise, et feront sans doute quelques pertes. Ces maux seront sentis, non-seulement au moment du changement, mais encore pendant tout l’intervalle qui s’écoulera avant que les industriels donnent une nouvelle direction à leurs capitaux et aux bras dont ils disposent, en les dirigeant vers un autre genre d’industrie.

Le mal ne se fera pas sentir seulement dans le pays où ces difficultés ont pris naissance : il s’étendra également à ceux où ce pays exportait auparavant ses marchandises. Nul pays ne peut longtemps importer, sans exporter en même temps, comme il ne saurait ex porter longtemps sans importer. S’il arrive donc quelque circonstance qui empêche un pays d’im­porter la quantité ordinaire de marchandises étrangères, la fabrication de quelques-uns des objets que l’on exportait ordinairement diminuera nécessairement ; et quoique la valeur totale des productions du pays n’en souffre que peu de variation, - le capital employé restant le même, - ces produits ne seront plus ni aussi abondants ni à si bon marché, et le changement dans l’emploi des capitaux entraînera une grande détresse.

Si, par l’emploi de 10,000 l. st. dans la fabrication des tissus de coton destinés à l’ex­portation, nous importions chaque année trois mille paires de bas de soie de la valeur de 2,000 l., et que, par l’interruption du commerce, nous fussions obligés de détourner ce capital de la fabrication des tissus de coton, pour l’employer dans celle des bas, nous conti­nuerions toujours à obtenir des bas pour la valeur de 2,000 l., pourvu qu’aucune partie du capital n’eût été détruite ; mais au lieu d’avoir trois mille paires de bas, nous pourrions n’en avoir que deux mille cinq cents. Dans le passage des capitaux de l’industrie du coton à celle des bas de soie, les particuliers pourraient éprouver une grande gêne, sans que néanmoins la valeur du capital national en souffrit beaucoup, et sans que la quantité de la production annuelle se trouvât diminuée[79].

Une guerre qui éclate après une longue paix, ou une paix qui succède à une longue guerre, occasionne en général une grande détresse dans le commerce. Ces événements changent considérablement la nature des emplois auxquels les capitaux étaient consacrés auparavant dans chaque pays ; et pendant que s’en opère le nouveau classement, le capital fixe dort, s’anéantit même parfois, et les ouvriers n’ont plus assez de travail. La durée de cette crise sera plus ou moins longue, selon le degré de répugnance que la plupart des hommes éprou­vent à quitter le genre d’industrie dans lequel ils ont pendant longtemps été dans l’habitude d’employer leur capital. La détresse est souvent aussi prolongée par les restrictions et prohibitions auxquelles donnent naissance les jalousies absurdes qui existent entre les diffé­rents états de la république commerciale.

La détresse qui provient d’un changement dans les voies du commerce est souvent confondue avec celle qui accompagne une diminution du capital national et un état rétrograde de la société ; et il serait difficile d’indiquer des signes certains au moyen desquels on pût distinguer l’une de l’autre.

Cependant, lorsque cette détresse se fait sentir immédiatement à la suite du passage de la guerre à la paix, la connaissance que nous avons de l’existence d’une pareille cause rend très-probable cette opinion que les fonds pour l’entretien des travailleurs ont plutôt été détournés de leurs canaux ordinaires que notablement entamés, et fait espérer qu’après quelques souf­frances passagères, la nation reprendra de nouveau sa prospérité. Il faut aussi se rappeler que l’état rétrograde d’une nation est toujours un état anormal. L’homme parvient de l’en­fance à l’âge viril, et alors il décline jusqu’à la mort ; mais cette marche n’est pas celle des nations. Une fois qu’elles sont parvenues à leur plus grande force, il se peut qu’elles ne puissent plus avancer au delà de ce terme ; mais leur tendance naturelle est de continuer pendant des siècles à maintenir leur richesse et leur population dans le même état de pros­périté.

Dans les pays riches et puissants, où il y a de grands capitaux placés en machines, la détresse provenant d’un changement de direction dans le commerce sera plus sensible que dans des pays plus pauvres, où il y a proportionnellement une moindre valeur en capital fixe, et une plus grande en capital circulant, et où par conséquent il se fait plus d’ouvrage par la main des hommes. Il n’est pas aussi difficile de retirer un capital circulant qu’un capital fixe, de l’emploi dans lequel il peut être engagé. Il est souvent impossible de faire servir à un genre de manufacture les machines construites pour un autre ; mais l’habillement, la nourri­ture et le logement d’un ouvrier quelconque, peuvent lui servir également dans toute branche de travail ; - en d’autres termes, le même ouvrier peut recevoir la même nourriture, le même habillement, le même logement, quoiqu’il soit employé à un autre genre d’occupation. Ce mal est cependant un de ceux auxquels une nation riche doit se soumettre, et il ne serait pas plus raisonnable de s’en plaindre, qu’à un riche négociant de s’affliger que son navire soit exposé aux dangers de la mer, pendant que la chaumière de son pauvre voisin se trouve à l’abri de tout risque. L’agriculture même n’est pas à l’abri de ces accidents, quoique à un moindre degré. La guerre, qui interrompt les relations d’un pays commercial avec les autres États, empêche souvent l’exportation du blé, des pays où il peut être produit à peu de frais, dans d’autres pays qui, sous ce rapport, sont moins favorisés de la nature. Dans de pareilles circonstances, une quantité extraordinaire de capital est dirigée vers l’agriculture dans le pays qui importait auparavant du blé, et qui devient par là indépendant des secours de l’étranger. À la fin de la guerre, les obstacles à l’importation cessent, et une concurrence funeste au producteur natio­nal commence ; il ne peut s’y soustraire sans faire le sacrifice d’une partie de son capital. Le meilleur expédient pour un État, serait de mettre un impôt dont la valeur décroî­trait de temps en temps, sur l’importation des blés étrangers, pendant un nombre limité d’années, afin d’offrir au cultivateur national l’opportunité de retirer graduellement son capital de l’agri­culture[80]. En adoptant une pareille mesure, le pays pourrait ne pas faire de son capital, la distribution la plus avantageuse, mais l’impôt temporaire auquel il se trouverait assujetti serait avantageux à une classe particulière de la société, à celle dont le capital aurait été con­sacré à faire croître les subsistances nécessaires au pays pendant la suspension de l’im­por­tation. Si de pareils efforts, faits dans un moment critique, entraînaient le risque de se trouver ruiné au moment où les besoins cesseraient, personne ne voudrait exposer son capital dans un pareil emploi. Outre les profits ordinaires des capitaux, le fermier s’attendrait à être indem­nisé du risque auquel il serait exposé par une affluence subite de blé, et par conséquent le prix pour le consommateur, dans la saison où celui-ci aurait le plus besoin d’approvision­nement, éprouverait une hausse due non-seulement, au renchérissement de la culture du blé dans le pays, mais encore à la prime d’assurance qu’il serait obligé de payer, pour le risque particulier auquel cet emploi expose le capital. Et quoiqu’il résultât un plus grand avantage pour le pays de l’importation du blé à bon marché, il serait peut-être convenable de mettre, pendant quelques années, un droit sur l’importation de cette denrée.

En traitant de la rente nous avons vu qu’à chaque augmentation de l’approvisionnement du blé, et à chaque diminution de son prix, qui en est la suite, on dégagera les capitaux employés sur les mauvaises terres ; et les terrains d’une qualité supérieure qui, dans ce cas, ne paieraient pas de rente, deviendraient la mesure commune par laquelle se réglerait le prix naturel du blé. Quand il serait à 4 l. le quarter, des terres inférieures, que l’on peut désigner par le n° 6, pourraient être cultivées ; on s’arrêterait au n° 5 à 3 l. au n° 4 et ainsi de suite. Si le blé, par l’effet d’une abondance permanente, tombait à 3 l. 10 sch., le capital employé dans le n° 6 cesserait son emploi ; car ce n’est que quand le blé vaut 4 l., que ce capital peut rapporter les profits ordinaires, même étant exempt de rente. Il serait donc déplacé pour être employé à fabriquer les produits avec lesquels on achèterait et l’on importerait tout le blé que l’on récoltait sur le n° 6. Dans ce nouvel emploi, il deviendrait nécessairement plus lucratif pour le capitaliste ; car, s’il pouvait obtenir plus de blé par la culture de la terre dont il ne paie pas de rente, que par la fabrication d’un produit quelconque avec lequel il peut acheter du blé, son prix ne pourrait pas être au-dessous de 4 l.

On a pourtant prétendu que l’on ne pouvait pas retirer le capital engagé dans la terre, parce qu’il se convertit en dépenses qu’on ne peut plus recouvrer, telles que celles des engrais, des clôtures, des desséchements, etc., qui s’incorporent à la terre, et en deviennent inséparables. Cela est vrai jusqu’à un certain point ; mais le capital qui se compose de bétail, de moutons, de meules de foin ou de blé, de charrettes, etc., peut être retiré ; et il reste à calculer, si ces objets doivent continuer à être employés sur la terre, malgré le bas prix du blé, ou s’il ne vaut pas mieux les vendre, et employer leur valeur à autre chose.

Supposons, cependant, que le fait soit tel qu’on l’énonce, et qu’aucune partie du capital ne puisse être retirée[81], le fermier, dans ce cas, continuerait à cultiver du blé, et à en récolter précisément la même quantité, quel qu’en fût le prix ; car il ne serait pas de son intérêt d’en récolter moins, puisque, s’il n’employait pas son capital de cette manière, il n’en obtiendrait aucun profit. Il n’y aurait aucune importation de blé, car on le vendrait au-dessous de 3 l. 10 sch., plutôt que de ne pas le vendre ; et, dans le cas supposé, le négociant qui en importerait de l’étranger ne pourrait point le donner au-dessous de ce prix. À la vérité, les fermiers qui cultiveraient des terres de cette qualité inférieure, souffriraient de la baisse dans la valeur échan­geable de leurs denrées ; mais quel effet en éprouverait le pays ? Nous aurions pré­cisément la même quantité de toutes sortes de produits ; mais les produits immédiats de la terre, et le blé, se vendraient à bien meilleur marché. Le capital d’un pays se compose de ses produits ; et comme ils seraient les mêmes qu’auparavant, la reproduction s’en ferait toujours dans la même proportion. Le bas prix du blé ne rapporterait cependant les profits ordinaires des capitaux que sur les terres n° 5, qui, dans ce cas, ne paieraient pas de rente, et celle de toutes les terres d’une qualité supérieure baisserait ; les salaires baisseraient en même temps, tandis que les profits monteraient.

À quelque bas prix que tombât le blé, si le capital ne pouvait être retiré de la terre, et si la demande n’augmentait pas, l’importation du blé serait impossible, car le pays en produirait la même quantité qu’auparavant. Bien qu’il y eût un partage différent du produit, bien que quelques classes de la société y gagnassent, et que d’autres y perdissent, la somme totale de la production serait exactement la même, et la nation, prise collectivement, ne se trouverait ni plus riche ni plus pauvre.

Mais une baisse relative dans le prix du blé a toujours cet heureux résultat d’accroître le fonds destiné à payer le travail ; car, sous le nom de profits, une part plus considérable re­vien­dra à la classe productive, et une moindre part, sous le titre de rente, à la classe impro­ductive.

Cela est vrai, même en admettant que le capital ne peut pas être retiré de la terre, et qu’il doit y être employé ou rester sans emploi. Si pourtant une grande partie de ce capital pouvait être retirée, comme il est évident que cela est possible, elle ne le sera cependant que lors­qu’elle rapportera davantage au propriétaire dans un autre emploi. Cette portion de capital ne sera donc retirée que lorsqu’elle pourra être employée d’une manière plus productive et pour le propriétaire et pour le public. Le propriétaire consent à perdre la portion de capital qu’il ne peut dégager de la terre ; car avec la portion qu’il lui est possible d’en retirer, il peut obtenir une plus grande valeur et une plus grande quantité de produits agricoles, que s’il voulait tirer parti de la portion de capital qu’il laisse dans la terre. Il se trouve précisément dans la posi­tion d’une personne qui aurait construit à grands frais des machines dans une manufacture, machines qui auraient été tellement perfectionnées par de récentes découvertes, qu’il en serait résulté une diminution dans le prix de ses produits. Ce serait un sujet bien digne de calcul pour lui, de savoir s’il doit abandonner ses vieilles machines, et les remplacer par d’autres plus parfaites, en perdant toute la valeur des anciennes, ou continuer à tirer parti de leur puissance, comparativement faible. Quel serait l’homme qui, dans de telles circonstances, s’aviserait de lui conseiller de ne point adopter les nouvelles machines, par la raison que cela diminuerait ou détruirait même la valeur des anciennes ?

Tel est cependant le raisonnement de ceux qui voudraient que l’on défendit l’importation du blé, raisonnement fondé sur ce qu’elle tend diminuer ou même à anéantir cette partie du capital du fermier qui est pour jamais identifiée avec la terre. Ils ne voient pas que tout commerce tend à augmenter la production, et que, par cet accroissement, le bien-être général est augmenté, quoiqu’il puisse en résulter quelque perte partielle. Pour être d’accord avec eux-mêmes, ils devraient chercher à arrêter tout perfectionnement en agriculture et en manu­factures, et toutes les inventions de machines ; car, quoique tous ces perfectionnements contribuent à l’abondance générale, et par conséquent au bonheur de toute la société, ils ne manquent pourtant jamais, au moment où ils sont introduits, de détériorer ou d’anéantir une partie du capital existant des cultivateurs et des manufacturiers.

La culture des terres, ainsi que tous les autres commerces, surtout dans un pays commer­çant, est sujette à une réaction, qui, dans un sens opposé, succède à l’action produite par une forte cause excitante. C’est ainsi que, si une guerre interrompt l’importation du blé, la hausse de prix qui s’ensuivra attirera les capitaux vers l’agriculture, par l’appât des gros profits qu’un tel emploi présente. Il en résultera probablement qu’il y aura plus de capital employé, et qu’il sera apporté au marché plus de denrées du sol qu’il n’en faut pour la demande du pays. Dans ce cas, le prix du blé tombera par l’effet de la surabondance, et jusqu’à ce que le terme moyen de l’offre se trouve de niveau avec celui de la demande, les cultivateurs seront sous le coup d’une crise douloureuse.

Chapitre 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

« Un homme est pauvre ou riche, dit Adam Smith, selon le plus ou moins de choses nécessaires, utiles ou agréables, dont il peut se procurer la jouissance. »

La valeur diffère donc essentiellement de la richesse ; car la valeur ne dépend pas de l’abondance, mais bien de la difficulté ou de la facilité de production. Le travail d’un million d’hommes produira toujours la même valeur industrielle, sans produire toujours la même richesse. Par l’invention de machines, par plus d’habileté, par une division mieux entendue du travail, ou par la découverte de nouveaux marchés où l’on peut faire des échanges plus avantageux, un million d’hommes peut, dans un état donné de la société, doubler ou tripler les richesses, les choses nécessaires, utiles ou agréables, que produisait auparavant le même nombre d’ouvriers ; mais on n’ajouterait rien par là à la valeur des produits. En effet, tout augmente ou baisse de valeur à proportion de la facilité ou de la difficulté de production, ou, en d’autres mots, à proportion de la quantité de travail employée dans la production.

Supposons qu’avec un capital donné, le travail d’un certain nombre d’ouvriers puisse produire mille paires de bas ; et que, par des inventions de machines, le même nombre d’hom­mes puisse en produire deux mille paires, ou qu’en continuant à produire mille paires, il puisse, de plus, fabriquer cinq cents chapeaux. Dans ce cas, la valeur des deux mille paires de bas, ou celle des mille paires de bas jointe à celle des cinq cents chapeaux, sera exacte­ment la même qu’avaient les mille paires de bas avant l’introduction des machines, parce que ces différents produits seront le résultat de la même quantité de travail. Mais la valeur de la masse générale des denrées se trouvera cependant diminuée ; car, quoique la valeur des produits, augmentés par suite des procédés perfectionnés, soit exactement égale en valeur à la quantité produite avant ce perfectionnement, il y a aussi un effet produit sur la portion de marchandises non encore consommées, et qui ont été fabriquées avant l’introduc­tion des procédés perfectionnés. La valeur de ces marchandises se trouvera réduite ; car il faut qu’elle tombe, à quantités égales, au niveau de celle des marchandises produites sous l’influence des procédés perfectionnés ; et la société, malgré la quantité augmentée de ses produits et le surcroît de richesse et de moyens de jouissance, aura, somme totale, moins de valeurs. En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites auparavant, quoique, par ce même moyen, nous accrois­sions non-seulement la richesse nationale, mais encore la faculté de produire pour l’avenir.

Grand nombre d’erreurs, en économie politique, ont pris leur source dans cette manière fausse de regarder l’augmentation de la richesse et l’augmentation de la valeur comme des expressions synonymes, et dans les fausses notions sur ce qui constitue la mesure commune de la valeur. L’un, regardant le numéraire comme la mesure de la valeur, croit qu’une nation devient riche ou pauvre, selon que ses produits, de quelque nature qu’ils soient, peuvent s’échan­ger contre plus ou moins de numéraire. D’autres regardent le numéraire comme un agent très-commode d’échange, mais non comme une mesure convenable, par laquelle on puisse estimer la valeur des choses ; d’après eux, la véritable mesure de la valeur, c’est le blé[82], et un pays est riche ou pauvre, selon que ses produits peuvent lui procurer en échange plus ou moins de blé. Il en est encore d’autres qui regardent un pays comme pauvre ou riche, selon la quantité de travail qu’il peut payer[83]. Mais pourquoi l’or, le blé ou le travail, seraient-ils la mesure commune de la valeur plutôt que le charbon ou le fer, que le drap, le savon, la chandelle, ou tout autre objet nécessaire à l’ouvrier ? Comment, en un mot, une denrée quelconque, ou toutes les denrées ensemble, pourraient-elles constituer une mesure com­mune, lorsque la mesure elle-même se trouve être sujette à éprouver des variations dans sa valeur ? Le blé, ainsi que l’or, peut, par la difficulté ou la facilité de sa production, varier de 10, 20 ou 30 pour 100, relativement aux autres choses ; pourquoi donc dire toujours que ce sont ces autres choses qui ont varié, et non le blé ? Il n’y a de denrée invariable que celle qui, dans tous les temps, exige pour sa production le même sacrifice de travail et de peines. Nous n’en connaissons point de semblables, mais nous pouvons en parler et en raisonner, par hypothèse, comme si elle existait ; et nous pouvons perfectionner la théorie de la science en faisant voir clairement que toutes les mesures adoptées jusqu’à présent pour apprécier la valeur sont absolument inapplicables[84].

Et en supposant même qu’une de ces mesures fût une mesure exacte de la valeur, elle ne le serait cependant pas de la richesse ; car la richesse ne dépend pas de la valeur. Un homme est riche ou pauvre, selon l’abondance des choses nécessaires ou d’agrément dont il peut disposer, et elles contribuent également aux jouissances du possesseur, que leur valeur échangeable contre de l’argent, du blé ou du travail, soit forte ou faible. C’est en confondant les idées de valeur et de richesse qu’on a prétendu qu’en diminuant la quantité des marchan­dises, c’est-à-dire des choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, on pouvait augmenter les richesses. Si la valeur était la mesure de la richesse, on ne pourrait pas nier cette propo­sition, car la rareté des choses en augmente la valeur. Mais si Adam Smith a raison, si la richesse se compose des choses de nécessité et d’agrément ; dans ce cas elle ne saurait augmenter par la diminution de ces choses.

Il est vrai qu’une personne qui possède un objet rare, est plus riche, si, au moyen de cet objet, elle peut se procurer une plus grande quantité de choses nécessaires et agréables à la vie ; mais le fonds général duquel est tirée la richesse des autres personnes s’en trouve nécessairement diminué.

« Que l’eau devienne rare, dit lord Lauderdale, et qu’elle soit le partage exclusif d’un seul individu, sa richesse personnelle croîtra ; car l’eau, dans ce cas, aura une valeur ; et si la richesse nationale se compose de la somme des fortunes indivi­duelles, par ce moyen la richesse générale se trouvera aussi augmentée. »

La richesse de cet individu augmentera, nul doute ; mais comme il faudra que le fermier vende une partie de son blé, le cordonnier une partie de ses souliers, et que tout le monde se prive d’une partie de son avoir dans l’unique but de se procurer de l’eau qu’ils avaient auparavant pour rien, ils seront tous appauvris de toute la quantité de denrées qu’ils sont forcés de consacrer à cet objet, et le propriétaire de l’eau aura un profit précisément égal à leur perte. La société jouira toujours de la même quantité d’eau et de la même quantité de denrées; mais la distribution en sera différente. C’est cependant dans la supposition qu’il y a seulement monopole d’eau, et non disette ; car si l’eau manquait, la richesse nationale et individuelle se trouverait réellement réduite, en tant qu’elle serait privée d’une portion d’un des objets qui servaient aux jouissances générales. Non-seulement le fermier avait moins de blé à donner en échange pour les autres denrées qui pourraient lui être nécessaires ou agréa­bles ; mais il éprouverait, comme tout autre individu, une diminution dans la jouissance d’un objet aussi essentiel à son bien-être. Il y aurait donc, non-seulement une répartition différente des richesses, mais il y aurait encore perte réelle de richesse.

C’est pourquoi l’on pourrait dire de deux pays qui posséderaient une quantité égale de toutes les choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, qu’ils sont également riches ; mais la valeur de leurs richesses respectives dépendra de la facilité ou difficulté comparative avec laquelle ces richesses sont produites. Si une machine perfectionnée nous donnait le moyen de faire deux paires de bas, au lieu d’une, sans employer plus de travail, on donnerait double quantité de bas en échange d’une aune de drap. Si une pareille amélioration avait lieu dans la fabrication du drap, les bas et le drap s’échangeraient dans les mêmes proportions qu’aupara­vant ; mais ils auraient tous les deux baissé de valeur, puisqu’il faudrait en donner double quantité en les échangeant contre des chapeaux, de l’or ou d’autres marchandises en général, pour obtenir une quantité déterminée de ces objets. Que l’amélioration s’étende à la produc­tion de l’or et de toute autre denrée, et les anciennes proportions seront de nouveau rétablies. Il y aura double quantité de produits annuels, et par conséquent la richesse nationale sera doublée ; mais elle n’aura point augmenté de valeur[85].

Quoique Adam Smith ait donné de la richesse une idée exacte et dont j’ai déjà plus d’une fois fait mention, il en donne ensuite une explication différente, en disant « qu’un homme doit être riche ou pauvre, selon qu’il peut disposer de plus ou moins de travail. » Cette ma­nière de voir est essentiellement différente de la première, et est certainement inexacte ; car, supposons que les mines fussent devenues plus productives, en sorte que l’or et l’argent eussent baissé de valeur, par la plus grande facilité de leur production ; ou que le velours étant fabriqué avec beaucoup moins de travail qu’auparavant, la valeur en tombât de moitié ; la richesse de tous les consommateurs de ces articles se trouverait augmentée. Un particulier pourrait, dans ce cas, augmenter la quantité de sa vaisselle ; un autre pourrait acheter une quantité double de velours ; mais, quoique possesseurs de cette quantité additionnelle de vais­selle et de velours, ils ne pourraient pas employer plus d’ouvriers que par le passé ; car la valeur échangeable du velours et de la vaisselle ayant baissé, ils seraient obligés de sacrifier une plus grande portion de cette sorte de richesse au paiement de la journée de l’ouvrier. La richesse ne saurait donc être estimée par la quantité de travail qu’elle peut payer.

De tout ce qu’on vient de dire, il résulte que la richesse d’un pays peut s’accroître de deux manières : par l’emploi d’une portion plus considérable de revenu consacré à l’entretien des travailleurs, - ce qui non-seulement augmentera la quantité, mais encore la valeur de la masse des produits : ou encore, par l’augmentation des forces productives du même travail, - ce qui ajoutera à l’abondance, mais n’augmentera point la valeur des produits.

Dans le premier cas, non-seulement un pays deviendra riche, mais encore la valeur de ses richesses s’accroîtra. Il s’enrichira par l’économie, en réduisant ses dépenses en objets de luxe et d’agrément, et en employant le fruit de ses épargnes à la reproduction.

Dans le second cas, il se peut qu’il n’y ait ni réduction dans les dépenses de luxe et d’agré­ment, ni augmentation de travail productif employé ; mais avec la même quantité de travail, les produits seront plus considérables : la richesse s’accroîtra, mais non la valeur[86].

De ces deux manières d’augmenter la richesse, on doit préférer la seconde, puisqu’elle produit le même effet sans nous priver de nos jouissances ni les diminuer, ce qui est inévita­ble dans la première.

Le capital d’un pays est cette portion de sa richesse qui est employée dans le but d’une production à venir. Il peut s’accroître de même que la richesse. Un surcroît de capital contri­buera aussi effectivement à la production de la richesse future, qu’il provienne des amé­lio­rations dans les connaissances pratiques et dans les machines, ou de l’emploi d’une plus grande partie du revenu dans la reproduction ; car la richesse tient toujours à la quantité des produits, sans égard pour la facilité avec laquelle on peut s’être procuré les instruments qui servent à la production. Une certaine quantité de vêtements et de vivres suffira aux besoins et à l’entretien d’un même nombre d’hommes, et fera faire la même quantité d’ouvrage, que ces objets soient le fruit du travail de cent hommes ou de deux cents ; - mais ces vêtements et ces subsistances auront double valeur si les deux cents hommes ont été employés à les produire.

Malgré les modifications qu’il a introduites dans la quatrième et dernière édition de son Traité d’Économie politique, M. Say me paraît avoir été très-malheureux dans sa définition de la valeur et des richesses. Il considère ces deux termes comme synonymes et déclare que tout homme est riche en proportion de l’accroissement de valeur que reçoivent ses propriétés et de l’abondance des marchandises qu’il peut acheter. « La valeur des revenus s’accroît, dit-il, dès que, par des causes quelconques, ils peuvent nous donner une plus grande quantité de produits. » D’après M. Say, si donc la difficulté de produire du drap venait à doubler, et si, par conséquent, le drap s’échangeait contre une quantité de marchandises deux fois plus grande, il doublerait de valeur : cela est incontestable. Mais dans le cas où la production de ces marchandises se trouverait facilitée sans que celle du drap devînt plus coûteuse, et où, par conséquent, le drap s’échangerait encore contre une quantité de marchandises double, M. Say soutiendrait encore que la valeur du drap a doublé ; tandis que, d’après mes propres vues sur la matière, il devrait dire que le drap a conservé sa valeur première, et que ces marchandises ont baissé de moitié. M. Say ne manque-t-il pas de logique lorsqu’il dit que les progrès de la production peuvent faire qu’on crée, avec les mêmes procédés, deux sacs de blé au lieu d’un, que la valeur de ces sacs baisse conséquemment de moitié, et que, néanmoins, le drapier, qui échange ses étoffes contre deux sacs de blé, obtiendra une valeur double de celle qu’il recevait, alors qu’il recevait un seul sac de blé pour son drap. Si deux sacs ont maintenant la valeur qu’un seul sac avait précédemment, il recevra exactement la même valeur, et rien de plus : il obtient, sans doute, une somme de richesse et d’utilité double, il reçoit deux fois plus de ce qu’Adam Smith appelle valeur en usage, mais non de ce qu’on entend par valeur en échange, ou valeur proprement dite. C’est pourquoi M. Say a tort quand il considère comme synonymes les termes de valeur, d’utilité ; de richesse. Je pourrais même en appeler à M. Say, et emprunter, au bénéfice de ma cause et de la différence essentielle qui existe entre la valeur et les richesses, plusieurs chapitres de ses ouvrages ; tout en reconnaissant, cependant, que dans d’autres passages il combat mes idées. Il m’est, on le pense bien, impossible de concilier ces pages contradictoires, et je les désigne à M. Say lui-même, pour qu’il me fasse l’honneur de discuter mes observations dans une édition future de son ouvrage, et qu’il y introduise les explications que tout le monde, comme moi, juge nécessaires pour la parfaite entente de ses doctrines.

  1. Dans l’échange de deux produits, ce que nous échangeons réellement ce sont les ser­vices productifs qui ont servi à les créer. Traité d’Économie politique, édit. GUILLAUMIN, p. 346.
  2. Il n’y a cherté véritable que celle provenant des frais de production : et une chose réellement chère est celle qui coûte beaucoup à produire.
  3. La valeur de tous les services productifs nécessaires pour la création d’un produit, constitue les frais de production de cet article.
  4. C’est l’utilité qui détermine la demande d’une marchandise : mais ce sont les frais de production qui servent de limite à cette demande. Quand son utilité ne suffit même pas pour élever la valeur au niveau des frais de production, cette chose ne vaut pas ce qu’elle a coûté ; et il y faut voir la preuve que les mêmes services productifs auraient pu être employés plus avantageusement dans une autre branche d’industrie. Les propriétaires des fonds productifs, ceux qui disposent de capital, de terre ou de travail, sont constamment occupés à comparer les frais de production avec la valeur d’échange, ou, ce qui retient au même, la valeur des différentes marchandises entre elles. En effet, les frais de production ne sont autre chose que la valeur des services productifs consacrés à la création d’une marchandise ; et la valeur d’un service productif n’est autre chose que celle de la marchandise produite. D’où il suit que la valeur d’une marchandise, la valeur d’un service productif, la valeur des frais de production sont des valeurs équivalentes, toutes les fois qu’on laisse prendre aux choses leur cours naturel.
  5. La valeur des revenus s’accroît donc du moment où ils nous procurent - n’importe par quels moyens - une plus grande somme de produits.
  6. Le prix sert de mesure à la valeur des choses, et leur valeur sert à mesurer leur utilité.
  7. L’échange fait librement montre pour le temps, le lieu, la situation sociale où l’on se trouve, le prix que nous attachons aux choses échangées.
  8. Produire, c’est créer de la valeur en donnant de l’utilité aux choses qui n’en ont pas, ou en augmentant celle qu’elles ont déjà, et par conséquent en faisant naître des demandes.
  9. L’utilité créée constitue un produit. La valeur échangeable qui en résulte est seulement la mesure de cette utilité et de la production qui vient d’avoir lieu.
  10. L’utilité que les habitants de certaines contrées reconnaissent à une chose, ne peut être appréciée que par le prix qu’ils consentent à en donner.
  11. Le prix est la mesure de l’utilité que notre jugement attache a un produit, et de la satis­faction que nous éprouvons en le consommant : en effet personne ne se livrerait à cette consommation si, pour le même prix, on pouvait se procurer une utilité, une jouissance plus grande.
  12. Une valeur incontestable est la quantité de toute autre chose qu’on peut obtenir, du, moment qu’on le désire, en échange de la chose dont on veut se défaire, p. 314, édit. Guillaumin.

S’il n’y a réellement de cherté que celle qui naît des frais de production, comment dire qu’une marchandise peut hausser de valeur sans que les frais de production augmentent, et par cela seul qu’elle s’échangera contre une quantité plus grande de certaines denrées dont le coût aura diminué ? Quand je donne deux mille fois plus de drap pour une livre d’or que pour une livre de fer, cela prouve-t-il que j’accorde à l’or une utilité deux mille fois plus grande qu’au fer ? Certainement non : cela prouve simplement - comme l’a reconnu M. Say au para­graphe 2, - que la production de l’or est deux mille fois plus difficile, plus coûteuse que celle du fer. Si les frais de production de ces deux métaux étaient les mêmes, j’en donnerais le même prix ; mais si l’utilité était réellement le fondement de la valeur des choses, il est probable que je donnerais davantage pour le fer. C’est la concurrence des producteurs « per­pé­tuellement occupés, dit l’auteur, à comparer les frais de production avec la valeur de la chose créée, » qui règle la valeur des différentes marchandises. Si donc je donne un shilling pour un pain et 21 shillings pour une guinée, il ne faut pas y voir la mesure de l’utilité que j’attribue à chacune de ces denrées.

Dans le numéro 4 M. Say défend, presque sans modification, la doctrine que j’ai émise relativement à la valeur. Au rang des services productifs il place ceux qu’on retire de la terre, du capital, du travail : je n’admets, moi, à l’exclusion complète de la terre, que le capital et le travail. La différence provient ici de la diversité de nos vues sur la rente territoriale. Je la considère, moi, comme le résultat d’un monopole partiel qui, loin de régler les prix, en subit au contraire l’influence. Je crois que si tous les propriétaires renonçaient, par un généreux effort, à toutes leurs rentes, le prix des produits agricoles ne baisserait pas : car il y aurait toujours une certaine proportion de ces produits créés sur des terres qui ne paient pas et ne peuvent pas payer de rentes, - l’excédant du produit sur les frais suffisant à peine pour couvrir les profits du capital.

Pour conclure, et quoique personne n’estime plus haut que moi les avantages qui peuvent résulter pour toutes les classes de consommateurs de l’abondance et du bas prix réel des marchandises, je ne puis tomber d’accord avec M. Say quand il évalue le prix d’une mar­chandise par l’abondance des autres marchandises contre lesquelles elle s’échange. Je suis, à cet égard, de l’avis d’un écrivain distingué, M. Destutt de Tracy, qui dit que « mesurer une chose, c’est la comparer avec une quantité donnée de cette autre chose qui nous sert de terme de comparaison, d’étalon, d’unité. Mesurer, déterminer une longueur, une valeur, un poids, c’est donc rechercher combien ils contiennent de mètres, de francs, de grammes, en un mot, d’unités d’une même nature[87]. » Le franc n’est une mesure de valeur, que pour une certaine quantité du métal dont sont faits les francs, à moins que les francs et la chose qu’on doit mesurer ne puissent être rapportés à quelqu’autre mesure commune aux deux. Or, je crois qu’on peut effectivement trouver ce terme de comparaison, car les francs et la marchandise déterminée étant le résultat de la même somme de travail, le travail peut être considéré comme une mesure commune servant à déterminer leur valeur réelle et relative. Ceci, je suis heureux de le dire, me paraît être aussi l’avis de M. Destutt de Tracy. Il dit : « Comme il est certain que nos facultés physiques et morales sont nos seules richesses primitives, l’emploi de ces facultés constitue aussi notre seul trésor à l’origine des sociétés ; et c’est par consé quent de notre activité, de notre intelligence, que découlent les choses que nous nommons richesses, aussi bien celles qui sont le plus nécessaires que celles qui sont simplement une valeur d’agrément. Il est évident, aussi, que toutes ces choses représentent uniquement le travail qui les a créées ; et si elles ont une valeur, ou deux valeurs différentes, elles les reçoivent de la somme de travail dont elles émanent[88]. »

M. Say, en parlant du mérite et des imperfections du bel ouvrage d’Adam Smith, l’accuse d’avoir commis une erreur, en attribuant au seul travail de l’homme le pouvoir de produire des valeurs. « Une analyse plus exacte, dit M. Say, prouve que ces valeurs sont dues à l’action du travail, ou plutôt de l’industrie de l’homme combinée avec l’action des agents que lui fournit la nature, et avec celle des capitaux…. Ce principe méconnu l’empêche d’établir la vraie théorie des machines, par rapport à la production des richesses. »

En contradiction avec l’opinion d’Adam Smith, M. Say, dans le quatrième chapitre du premier livre de son Traité d’Économie politique, parle de la valeur que les agents naturels, tels que la lumière du soleil, l’air, la pression de l’atmosphère, donnent aux choses, en rempla­çant souvent le travail de l’homme, et quelquefois en travaillant à la production en commu­nauté avec lui[89]. Mais ces agents naturels, quoiqu’ils ajoutent beaucoup à la valeur d’utilité n’augmentent jamais la valeur échangeable d’une chose, et c’est celle dont parle ici M. Say. Aussitôt qu’au moyen de machines, ou par nos connaissances en physique, nous forçons les agents naturels à faire l’ouvrage que l’homme faisait auparavant, la valeur échangeable de cet ouvrage tombe en conséquence. S’il fallait dix hommes pour faire tourner un moulin à blé, et qu’on découvrît que, par le moyen du vent ou de l’eau, le travail de ces dix hommes pourrait être épargné, la farine qui serait le produit de l’action du moulin tomberait dès ce moment de valeur, en proportion de la somme de travail épargné ; et la société se trouverait enrichie de toute la valeur des choses que le travail de ces dix hommes pourrait produire, - les fonds destinés à l’entretien des travailleurs n’ayant pas éprouvé par là la moindre diminution M. Say méconnaît toujours la différence qui existe entre la valeur en échange et la valeur d’utilité.

M. Say accuse le docteur Smith de n’avoir pas fait attention à la valeur donnée aux choses par les agents naturels et par les machines, en raison de ce qu’il considérait la valeur de toutes choses comme étant dérivée du seul travail de l’homme ; mais il ne me paraît pas que cette accusation soit prouvée ; car, dans aucun endroit de son ouvrage, Adam Smith ne déprécie les services que ces agents naturels et les machines nous rendent, mais il caractérise avec beaucoup de justesse la nature de valeur qu’ils ajoutent aux choses. Ils sont utiles, en ce qu’ils augmentent l’abondance des produits, et qu’ils ajoutent à notre richesse en augmentant la valeur d’utilité ; mais, comme ils travaillent gratuitement, comme on ne paie rien pour l’usage de l’air, de la chaleur du soleil, ni de l’eau, les secours qu’ils nous prêtent n’ajoutent rien à la valeur échangeable[90].



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