Chapitre 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux



Des principes de l’économie politique et de l’impôt

Préface

Avertissement

Ch. 1 - De la valeur

Ch. 2 - De la rente de la terre

Ch. 3 - Du profit foncier des mines

Ch. 4 - Du prix naturel et du prix courant

Ch. 5 - Des salaires

Ch. 6 - Des profits

Ch. 7 - Du commerce extérieur

Ch. 8 - De l’impôt

Ch. 9 - Des impôts sur les produits naturels

Ch. 10 - Des impôts sur les rentes

Ch. 11 - De la dîme

Ch. 12 - De l’impôt foncier

Ch. 13 - Des impôts sur l’or

Ch. 14 - Des impôts sur les maisons

Ch. 15 - Des impôts sur les profits

Ch. 16 - Des impôts sur les salaires

Ch. 17 - Des impôts sur les produits non agricoles

Ch. 18 - De la taxe des pauvres

Ch. 19 - Des changements soudains dans les voies du commerce

Ch. 20 - Des propriétés distinctives de la valeur des richesses

Ch. 21 - Des effets de l’accumulation sur les profits et les intérêts des capitaux

Ch. 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Ch. 23 - Des primes accordées à la production

Ch. 24 - De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre

Ch. 25 - Du commerce colonial

Ch. 26 - Du revenu brut et du revenu net

Ch. 27 - De la monnaie et des banques

Ch. 28 - De la valeur comparative de l’or, du blé, et de la main-d’œuvre, dans les pays riches et dans les pays pauvres

Ch. 29 - Des impôts payés par le producteur

Ch. 30 - De l’influence que l’offre et la demande ont sur les prix

Ch. 31 - Des machines

Ch. 32 - De l’opinion de M. Malthus sur la rente

Notes de bas de page

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D’après la manière dont nous avons considéré les profits des capitaux, il semblerait qu’aucune accumulation de capital ne peut faire baisser les profits d’une manière perma­nente, à moins qu’il n’y ait quelque cause, également permanente, qui détermine la hausse des salaires. Si les fonds pour le paiement du travail étaient doublés, triplés ou quadruplés, il ne serait pas difficile de se procurer bientôt la quantité de bras nécessaires pour l’emploi de ces fonds ; mais en raison de la difficulté croissante d’augmenter constamment la quantité de subsistances, la même valeur en capital ne pourrait probablement pas faire subsister la même quantité d’ouvriers. S’il était possible d’augmenter continuellement, et avec la même facilité, les objets nécessaires à l’ouvrier, il ne pourrait y avoir de changement dans le taux des profits et des salaires, quel que fût le montant du capital accumulé. Cependant Adam Smith attribue toujours la baisse des profits à l’accumulation des capitaux et à la concurrence qui en est la suite, sans jamais faire attention à la difficulté croissante d’obtenir des subsistances pour le nombre croissant d’ouvriers que le capital additionnel emploie. « L’accroissement des capi­taux, dit-il, qui fait hausser les salaires, tend à abaisser les profits[91]. Quand les capitaux d’un grand nombre de riches commerçants sont versés dans la même branche de commerce, leur concurrence mutuelle tend naturellement à en faire baisser les profits ; et quand les capitaux se sont pareillement grossis dans tous les différents commerces établis dans la société, la même concurrence doit produire le même effet dans tous. »

Adam Smith parle ici d’une hausse des salaires, mais c’est d’une hausse momentanée, provenant de l’accroissement des fonds avant qu’il y ait accroissement de population ; et il paraît ne pas s’être aperçu qu’à mesure que le capital grossit, l’ouvrage que ce capital doit faire exécuter augmente dans la même proportion. Cependant M. Say a prouvé de la manière la plus satisfaisante, qu’il n’y a point de capital, quelque considérable qu’il soit, qui ne puisse être employé dans un pays, parce que la demande des produits n’est bornée que par la production. Personne ne produit que dans l’intention de consommer ou de vendre la chose produite, et on ne vend jamais que pour acheter quelque autre produit qui puisse être d’une utilité immédiate, ou contribuer à la production future. Le producteur devient donc consom­ma­teur de ses propres produits, ou acheteur et consommateur des produits de quelque autre personne. Il n’est pas présumable qu’il reste longtemps mal informé sur ce qu’il lui est plus avantageux de produire pour atteindre le but qu’il se propose, c’est-à-dire, pour acquérir d’autres produits. Il n’est donc pas vraisemblable qu’il continue a produire des choses pour lesquelles il n’y aurait pas de demande[92].

Il ne saurait donc y avoir dans un pays de capital accumulé, quel qu’en soit le montant, qui ne puisse être employé productivement, jusqu’au moment où les salaires auront tellement haussé par l’effet du renchérissement des choses de nécessité, qu’il ne reste plus qu’une part très-faible pour les profits du capital, et que, par là, il n’y ait plus de motif pour accumuler[93]. Tant que les profits des capitaux seront élevés, les particuliers auront un motif pour accumuler. Tant qu’un individu éprouvera le désir de satisfaire une certaine jouissance, il aura besoin de plus de marchandises, et la demande sera effective dès qu’il aura une nouvelle valeur quelconque à offrir en échange pour ces marchandises. Si on donnait 10,000 l. st. à un homme qui en possède déjà 100,000 l. de rente, il ne les serrerait pas dans son coffre ; il augmenterait sa dépense de 10,000 l. ; il les emploierait d’une manière productive, ou il prêterait cette somme à quelque autre personne pour cette même fin. Dans tous les cas, la demande s’accroîtrait, mais elle porterait sur des objets divers. S’il augmente sa dépense, il est probable qu’il emploiera son argent à des constructions, à des meubles, ou à tout autre objet d’agrément. S’il emploie ses 10,000 l. d’une manière productive, il consommera plus de subsistances, d’objets d’habillement et de matières premières, qui serviraient à mettre à l’œuvre de nouveaux ouvriers. Ce serait toujours une demande[94].

On n’achète des produits qu’avec des produits, et le numéraire n’est que l’agent au moyen duquel l’échange s’effectue. Il peut être produit une trop grande quantité d’une certaine denrée, et il peut en résulter une surabondance telle dans le marché, qu’on ne puisse en retirer ce qu’elle a coûté ; mais ce trop plein ne saurait avoir lieu pour toutes les denrées. La deman­de de blé est bornée par le nombre de bouches qui doivent le manger ; celle des souliers et des habits, par le nombre des personnes qui doivent les porter ; mais quoique une société, ou partie d’une société, puisse avoir autant de blé et autant de chapeaux et de souliers qu’elle peut ou qu’elle veut en consommer, on ne saurait en dire autant de tout produit de la nature ou de l’art. Bien des personnes consommeraient plus de vin, si elles avaient le moyen de s’en procurer. D’autres, ayant assez de vin pour leur consommation, voudraient augmenter la quantité de leurs meubles, ou en avoir de plus beaux. D’autres pourraient vouloir embellir leurs campagnes, ou donner plus de splendeur à leurs maisons. Le désir de ces jouissances est inné dans l’homme ; il ne faut qu’en avoir les moyens ; et un accroissement de production peut, seul, fournir ces moyens. Avec des subsistances et des denrées de première nécessité à ma disposition, je ne manquerai pas longtemps d’ouvriers dont le travail puisse me procurer les objets qui pourront m’être plus utiles ou plus désirables.

La baisse ou la hausse de profits, que cet accroissement de production et la demande qui en est la suite pourront occasionner, dépend uniquement de la hausse des salaires ; et la hausse des salaires, excepté pendant un temps limité, tient à la facilité de produire les subsistances et les choses nécessaires a l’ouvrier. J’ai dit, pendant un temps limité, car il n’y a rien de mieux établi que ce principe, suivant lequel la quantité des ouvriers doit toujours, en dernière, analyse, se proportionner aux moyens de les payer.

Il n’y a qu’un seul cas, et celui-là n’est que temporaire, dans lequel l’accumulation du capital, accompagnée du bas prix des subsistances, peut amener une baisse des profits ; ce cas est celui où les fonds destinés à faire subsister les ouvriers s’accroissent plus vite que la population. Dans ce cas, les salaires seront forts et les profits faibles. Si tout le monde renonçait à l’usage des objets de luxe, et ne songeait qu’à accumuler, il pourrait être produit une quantité d’objets de nécessité, dont il ne pourrait pas y avoir de consommation immé­diate. Il pourrait sans doute y avoir alors un engorgement général de ces produits, et par conséquent il se pourrait qu’il n’y eût ni demande pour une quantité additionnelle de ces articles, ni profits à espérer par l’emploi d’un nouveau capital. Si on cessait de consommer, on cesserait de produire, et cette concession n’est pas en opposition avec le principe général. Dans un pays tel que l’Angleterre, par exemple, il est difficile de supposer qu’il puisse y avoir de motif qui détermine les habitants à consacrer tout leur capital et leur travail à la production exclusive des choses de première nécessité.

Quand des commerçants placent leurs capitaux dans le commerce étranger ou de transport, c’est toujours par choix, et jamais par nécessité. Ils ne le font que parce que leurs profits, dans ce commerce, sont un peu au-dessus de ceux du commerce intérieur.

Adam Smith a observé, avec raison, que « le besoin de nourriture était, dans chaque indi­vidu, limité par la capacité bornée de l’estomac de l’homme ; mais que le désir des choses commodes ou des objets de décoration et d’ornement pour les édifices, l’habillement, les équipages ou l’ameublement, paraît n’avoir point de bornes ou de limite certaine. La nature a donc nécessairement limité la somme des capitaux qui peut, à une époque quelconque, être consacrée avec profit à l’agriculture ; mais elle n’a point posé de limites à la somme de capita1 qui peut être consacrée à nous procurer les choses utiles à l’existence, et propres à l’embellir. » Nous procurer le plus grand nombre possible de ces jouissances, voilà le but que nous nous proposons, et c’est uniquement parce que le commerce étranger, ou celui de trans­port, parvient mieux à ce but, que les commerçants l’entreprennent de préférence à la fabrication des objets désirés, ou de ceux qui peuvent les remplacer dans le pays même. Si, cependant, des circonstances particulières nous empêchaient de placer nos capitaux dans le commerce étranger ou dans celui de transport, nous serions obligés de les employer, quoique moins avantageusement, chez nous ; et tant qu’il n’y a point de limites au désir de posséder « des choses commodes, des objets d’ornement pour les édifices, l’habillement, les équipages et l’ameublement, » il ne saurait y avoir d’autres limites aux capitaux qui peuvent être employés pour nous procurer ces objets, que celles des subsistances destinées aux ouvriers qui doivent les produire.

Adam Smith dit cependant que le commerce de transport n’est point un commerce de choix, mais de nécessité ; comme si le capital qui y est versé fût resté stérile sans un pareil emploi ; comme si le capital employé au commerce intérieur pouvait regorger s’il n’était con­te­nu dans de certaines limites. « Quand la masse des capitaux d’un pays, dit-il, est parvenue à un tel degré d’accroissement, qu’elle ne peut être toute employée à fournir à la consom­mation de ce pays, et à faire valoir son travail productif, alors le superflu de cette masse se décharge naturellement dans le commerce de transport, et est employé à rendre le même service à des pays étrangers.

« On achète, avec une partie du produit superflu de l’industrie de la Grande-Bretagne, environ quatre-vingt-seize mille quarters de tabac dans la Virginie et le Maryland. Or, la demande de la Grande-Bretagne n’en exige peut-être pas plus de quatorze mille. Ainsi, si les quatre-vingt-deux mille restant ne pouvaient être exportés et échangés contre quelque chose de plus demandé dans le pays, l’importation de cet excédant cesserait aussitôt, et, avec elle, le travail productif de tous ceux des habitants de la Grande-Bretagne qui sont maintenant employés à préparer les marchandises avec lesquelles ces quatre-vingt-deux mille quarters sont achetés tous les ans. » Mais cette portion du travail productif de la Grande-Bretagne ne pourrait-elle pas être employée à préparer des marchandises d’une différente espèce, avec lesquelles on aurait la faculté d’acheter quelque chose qui serait plus demandé dans le pays ? Et quand même cela serait impossible, ne pourrait-on pas, quoique avec moins d’avantage, employer ce travail productif à fabriquer les articles demandés dans le pays, ou du moins à en fournir d’autres qui pussent les remplacer ? Si nous avions besoin de velours, ne pourrait-on pas essayer d’en faire ; et si nous ne pouvions pas y réussir, ne serait-il pas possible de fabriquer plus de drap, ou quelque autre objet qui serait à notre convenance ?

Nous fabriquons des marchandises, et avec ces marchandises nous en achetons d’autres à l’étranger, parce que nous pouvons nous les y procurer à meilleur compte que si nous les fabriquions chez nous. Qu’on nous prive de ce commerce, et à l’instant nous fabriquerons de nouveau ces articles pour notre usage. D’ailleurs cette opinion d’Adam Smith est en contra­diction avec toute sa doctrine générale sur cette matière. « Si un pays étranger peut nous fournir une marchandise à meilleur marché que nous ne sommes en état de le faire nous-mêmes, il vaut bien mieux que nous la lui achetions avec les produits de quelque indus­trie où nous excellions. L’industrie générale du pays étant toujours en proportion du capital qui la met en œuvre, elle ne sera pas diminuée pour cela ; ... seulement ce sera à elle à chercher la manière dont elle peut être employée à son plus grand avantage. »

Et dans une autre endroit : « Par conséquent, ceux qui peuvent dis poser d’une plus grande quantité de vivres qu’ils ne peuvent en consommer, sont toujours prêts à donner ce surplus, ou, ce qui revient au même, sa valeur en échange d’un autre genre de jouissances. Tout ce qui reste après avoir satisfait des besoins nécessairement limités, est donné pour flatter ces désirs que rien ne saurait satisfaire, qui paraissent tout à fait insatiables. Les pauvres, pour avoir de la nourriture, travaillent à satisfaire les fantaisies des riches ; et, pour être plus sûrs d’obtenir cette nourriture, ils enchérissent l’un sur l’autre à qui travaillera à meilleur marché, et à qui mettra plus de perfection à sou ouvrage. Le nombre des ouvriers s’accroît par l’abondance de vivres, ou par les améliorations croissantes dans la culture des terres ; et comme la nature de leurs occupations est susceptible de la plus grande division de travail, la quantité de matières qu’ils peuvent consommer augmente dans une proportion beaucoup plus forte que le nombre des ouvriers. De la naît une demande de toute sorte de matières que l’industrie des hommes peut employer en objets d’utilité ou d’ornement, en habillements, équipages, ameublements, substances fossiles, minéraux renfermés dans le sein de la terre, et métaux précieux. »

Il résulte donc de ces développements qu’il n’est pas de limites pour la demande, pas de limites pour l’emploi du capital, toutes les fois que le capital donne quelques profits et que ces profits ne peuvent baisser que par suite de la hausse des salaires. Enfin rajouterai que la seule cause qui fasse hausser constamment les salaires, c’est la difficulté toujours croissante de se procurer de la nourriture et des objets de première nécessité pour le nombre chaque jour croissant des ouvriers.

Adam Smith a observé, avec raison, qu’il est extrêmement difficile de fixer le taux des profits des capitaux. « Le profit est sujet à des variations telles, dit-il, que même dans un commerce particulier, et à plus forte raison dans les différentes branches de commerce en général, il serait difficile d’en déterminer le terme moyen ..... Et quant à prétendre juger avec une certaine précision de ce qu’il peut avoir été à des époques antérieures, c’est ce qui doit être absolument impossible. » Cependant, puisqu’il est évident qu’on paie cher la faculté de se servir de l’argent, toutes les fois que par son moyen on peut gagner beaucoup, il croit que « le taux ordinaire de l’intérêt sur la place peut nous conduire à nous former quelque idée du taux des profits, et que l’histoire des progrès de l’intérêt peut nous donner celle du progrès des profits. » Certes, si le taux de l’intérêt pouvait être connu avec précision pendant une époque un peu considérable, il pourrait nous fournir une mesure assez exacte pour estimer le progrès des profits.

Mais dans tous les pays, par suite de fausses notions en économie politique, les gouverne­ments sont intervenus, pour empêcher que le taux de l’intérêt ne s’établît d’une manière libre et équitable, en imposant de grosses et excessives amendes sur tous ceux qui prendraient un intérêt au-dessus de celui fixé par la loi. On élude probablement partout de semblables lois ; mais l’histoire nous apprend peu de choses à ce sujet, et les écrivains nous indiquent plutôt l’intérêt fixé par les lois, que son taux courant.

Pendant la dernière guerre, les billets de l’échiquier et de la marine, en Angleterre, ont éprouvé une perte telle, qu’en les achetant on a pu retirer 7 et 8 pour cent, ou même un plus fort intérêt de son argent. Le gouvernement a négocié des emprunts à un intérêt au-dessus de 6 pour cent, et des particuliers se sont souvent vus forcés de payer, par des voies indirectes, plus de 10 pour cent pour l’intérêt de l’argent ; et néanmoins, pendant tout ce temps, l’intérêt légal était toujours au taux de 5 pour cent. Il y a donc fort peu de fond à faire sur ce que les historiens peuvent dire de l’intérêt fixe et légal, puisque nous voyons jusqu’à quel point il peut être différent du taux courant. Adam Smith nous apprend que, depuis la trente-septième année du règne de Henri VIII jusqu’à la vingtième année de Jacques Ier, le taux légal de l’intérêt demeura à 10 pour cent. Peu de temps après la restauration, il fut réduit à 6 pour cent ; et, par le statut de la douzième année de la reine Anne, à 5 pour cent. Il croit que l’inté­rêt légal a suivi, et non précédé le taux courant de l’intérêt. Avant la guerre d’Amérique, le gouvernement anglais empruntait à 3 pour cent, et dans la capitale, ainsi que dans beaucoup d’autres endroits du royaume, les gens qui avaient bon crédit empruntaient à 3 ½, 4 et 4 ½ pour cent.

Le taux de l’intérêt, quoiqu’il soit en dernière analyse, et d’une manière stable, déterminé par le taux des profits, est cependant sujet à éprouver des variations temporaires par d’autres causes. À la suite de chaque fluctuation dans la quantité et la valeur de l’argent, le prix des denrées doit naturellement varier. Il varie encore, ainsi que nous l’avons déjà fait voir, par le changement dans les rapports entre l’offre et la demande, quoique la production ne soit ni plus ni moins aisée. Quand le prix courant des marchandises baisse par l’effet d’un approvi­sionnement abondant, d’une moindre demande ou d’une hausse dans la valeur de l’argent, un manufacturier garde en magasin une quantité extraordinaire de marchandises prêtes pour la vente, plutôt que de les livrer à vil prix. Et pour faire face à ses engagements, pour le paiement desquels il comptait auparavant sur la vente de ses articles, il est obligé d’emprunter à crédit, et souvent à un taux d’intérêt plus élevé. Cela, cependant, n’a qu’une courte durée ; car, ou l’espoir du manufacturier est fondé, et le prix courant de ses marchandises montera; ou bien il s’aperçoit que la diminution de la demande est permanente, et alors il ne cherche plus à résister à la direction que le commerce a prise ; les prix baissent, et l’argent ainsi que l’intérêt reprennent leur ancien taux. Si, par la découverte d’une nouvelle mine, par l’abus des banques ou par toute autre cause, la quantité de la monnaie augmente considérablement, son effet définitif est d’élever le prix des choses en proportion de l’accroissement de la monnaie ; mais il y a probablement toujours un intervalle pendant lequel le taux de l’intérêt subit quelque variation.

Le prix des fonds publics n’est pas un indice certain pour estimer le taux de l’intérêt. En temps de guerre, le marché est si surchargé de rentes sur l’État, par suite des emprunts continuels que fait le gouvernement, qu’avant que le prix de la rente ait eu le temps de prendre son juste niveau, une nouvelle opération financière ou des événements politiques changent toute la situation. En temps de paix, au contraire, l’action du fonds d’amortissement, la répugnance qu’éprouve une certaine classe de gens à donner à leurs fonds un emploi autre que celui auquel ils sont habitués, qu’ils regardent comme très-sûr, et dans lequel les dividendes leur sont payés avec la plus grande régularité ; toutes ces causes font monter les rentes sur l’État, et abaissent par conséquent le taux de l’intérêt sur ces valeurs au-dessous du prix courant sur la place. Il faut observer encore que le gouvernement paie des intérêts différents, selon la solidité de ses rentes. Pendant que le capital placé dans les 5 pour cent se vend 95 l. st., un billet de l’échiquier de 100 liv. vaudra quelquefois 100 l. 5 sh., quoiqu’il ne porte que 4 l. 11 sh. 3 d. d’intérêt annuel. L’un de ces effets rapporte à l’acheteur, aux prix mentionnés, un intérêt de 5 ¼ pour cent ; l’autre ne rapporte que 4 ¼. Les banquiers ont besoin d’une certaine quantité de ces billets d’échiquier, comme offrant un placement sûr et négociable. Si leur quantité dépassait de beaucoup cette demande, ils se trouveraient aussi bas que les 5 pour cent. La rente à 3 pour cent par au aura toujours, comparativement, un prix plus haut que celle à 5 pour cent ; car le principal de l’une comme de l’autre ne peut être remboursé qu’au pair, c’est-à-dire, en donnant 100 l. st. en argent pour 100 l. st. de capital en rentes. Le prix courant de l’intérêt sur la place peut tomber à 4 pour cent, et, dans ce cas, le gouvernement rembourserait au possesseur des 5 pour cent son capital au pair, à moins qu’il ne consentît à recevoir 4 pour cent, ou un intérêt au-dessous de 5 pour cent. Le gouvernement ne retirerait aucun avantage de rembourser ainsi le possesseur des 3 pour cent, tant que le taux courant de l’intérêt ne serait pas descendu au-dessous de 3 pour cent par an.

Pour payer les intérêts de la dette nationale, l’on retire quatre fois par an, et pendant peu de jours, de grandes sommes de monnaie de la circulation. Ces demandes de monnaie, n’étant que temporaires, ont rarement de l’effet sur les prix ; elles sont, en général, remplies moyennant le paiement d’un taux plus élevé d’intérêt[95].

Chapitre 22 - Des primes à l’exportation et des prohibitions à l’importation

Une prime accordée à l’exportation du blé tend à en abaisser le prix pour le consommateur étranger, mais n’a point d’effet permanent sur son prix dans les marchés de l’intérieur.

Supposons que, pour retirer des capitaux les profits ordinaires, il soit nécessaire que le blé se vende en Angleterre 4 l. st. le quarter ; dans ce cas, il mie pourrait être exporté dans les pays étrangers où il ne se vendrait que 3 l. 15 sh. Mais si l’on donnait 10 sh. par quarter de prime d’exportation, on pourrait le vendre, dans le marché étranger, 3 l. 10 sh., et par consé­quent il en résulterait le même profit pour le cultivateur de blé, soit qu’il le vendit 3 l. 10 sh. dans le marché étranger, ou 4 l. dans le pays même.

Une prime qui ferait donc baisser le prix du blé anglais, dans un pays étranger, au-dessous de ce qu’y coûte la production du blé, aurait naturellement pour effet d’augmenter la deman­de de blé anglais, en diminuant celle des blés du pays. Ce surcroît de demande de blé anglais ne saurait manquer d’en faire hausser le prix en Angleterre, et de l’empêcher de baisser, sur le marché étranger, jusqu’au taux où la prime tend à le faire descendre. Mais les causes qui pourraient agir de la sorte sur le prix courant du blé en Angleterre, n’auraient pas le moindre effet sur son prix naturel, ou sur les frais réels de production. Pour récolter du blé, il n’y aurait besoin ni de plus de bras ni de plus de fonds, et par conséquent, si les profits du capital du fermier n’étaient auparavant qu’en égalité avec ceux des capitaux des autres commerçants, après la hausse des prix ils les surpasseraient considérablement. En grossissant les profits du fermier, la prime agira comme un encouragement à l’agriculture, et le capital employé en manufactures en sera retiré pour être employé sur les terres jusqu’à ce qu’on ait fait face à l’accroissement des demandes extérieures. Quand cela sera arrivé, le prix du blé tombera de nouveau, dans le marché de l’intérieur, à son prix naturel et forcé, et les profits reviendront à leur niveau accoutumé. Un approvisionnement plus abondant, agissant de même dans le marché étranger, fera aussi baisser le prix du grain dans le pays où il est exporté, et, par là, les profits du négociant qui l’exporte se trouveront réduits au taux le plus bas auquel il puisse faire ce commerce.

L’effet d’une prime d’exportation sur le blé n’est donc, en dernier résultat, ni d’en élever ni d’en abaisser le prix dans le marché intérieur, mais bien de faire baisser le prix du blé, pour le consommateur étranger, de tout le montant de la prime, dans le cas où le blé n’aurait pas été à plus bas prix dans le marché étranger que dans celui de l’intérieur ; et de le faire baisser dans une proportion moindre, dans le cas où le prix dans l’intérieur aurait été plus élevé que celui du marché étranger.

Un écrivain, en traitant, dans le cinquième volume de la Revue d’Édimbourg, des primes pour l’exportation du blé, a très-clairement fait voir quels en étaient les effets sur la demande de l’étranger et de l’intérieur. Il a aussi observé avec raison que ces primes ne pouvaient manquer d’encourager l’agriculture du pays qui exporte ; mais il parait imbu de la même erreur qui a égaré le docteur Smith, et, je crois, la plupart des autres auteurs qui ont traité de cette matière. Il suppose que, parce que c’est le prix du blé qui règle, en dernier résultat, les salaires, c’est aussi ce même prix qui doit régler celui de toutes les autres choses. Il dit que la prime, « en augmentant les profits du fermier, servira d’encouragement à l’agriculture; en faisant monter le prix du blé pour les consommateurs nationaux, elle diminuera pendant ce temps leurs facultés d’acheter cet objet de première nécessité, et réduira ainsi leur richesse réelle. Il est cependant évident que ce dernier effet ne peut être que temporaire ; car les salaires des consommateurs industrieux ayant été auparavant réglés par la concurrence, ce même principe les ramènera encore aux mêmes proportions, en faisant hausser le prix en argent du travail, et, par ce moyen, celui des autres denrées jusqu’au niveau du prix en argent du blé. La prime d’exportation fera donc, en dernier résultat, hausser le prix en argent du blé dans le marché du pays, non pas directement, mais au moyen de l’accroissement de demande dans le marché étranger, et du renchérissement qui s’ensuit dans la prix réel du pays ; et cette hausse du prix en argent, quand une fois elle se sera étendue aux autres denrées, deviendra par conséquent permanente. »

Si j’ai cependant réussi à faire voir que le surhaussement des salaires en argent ne fait pas monter le prix des produits, mais qu’un tel surhaussement affecte toujours les profits, il doit s’ensuivre que le prix des produits ne montera pas par l’effet de la prime.

Mais une hausse temporaire dans le prix du blé, occasionnée par une plus forte demande de l’étranger, ne produirait aucun effet sur le prix en argent des salaires. Le renchérissement du blé est causé par une concurrence de demande pour cet article, dont l’approvisionnement était auparavant exclusivement destiné au marché national. Par l’effet de la hausse des profits, il y a plus de capitaux employés dans l’agriculture, et l’on obtient par là un surcroît d’approvisionnement ; mais tant qu’il n’est pas obtenu, le haut prix en est absolument néces­saire pour régler la consommation sur l’approvisionnement, ce que la hausse des salaires empêcherait. Le renchérissement du blé est la suite de sa rareté, et c’est ce qui en fait diminuer la demande par les acheteurs nationaux. Si les salaires montaient, la concurrence augmenterait, et un nouveau surhaussement du prix du blé deviendrait nécessaire.

Dans cet exposé des effets produits par les primes d’exportation, nous n’avons point supposé d’événement qui fit hausser le prix naturel du blé, lequel prix règle, en dernière analyse, son prix courant ; car nous n’avons point supposé qu’il fallût un surcroît de travail pour forcer la terre à donner une quantité déterminée de produits, et il n’y a que cela qui puisse faire monter le prix naturel. Si le prix naturel du drap était de 20 sh. par verge, une grande augmentation de demandes du dehors pourrait en faire monter le prix à 25 sh., ou au delà ; mais les profits que ferait alors le fabricant de drap ne manqueraient pas d’attirer les capitaux vers cette fabrication ; et quoiqu’elle pût doubler, tripler ou quadrupler, elle finirait par être satisfaite ; et le drap baisserait de nouveau à son prix naturel de 20 sh. Il en arriverait autant pour ce qui concerne l’approvisionnement du blé. Quoique nous en exportions deux, trois ou huit cent mille quarters par an, il finirait par être produit à son prix naturel, lequel ne varie jamais, à moins qu’une différente quantité de travail ne devienne nécessaire à la production.

Il n’y a peut-être pas, dans tout l’ouvrage si justement célèbre d’Adam Smith, de conclu­sions plus susceptibles d’être contestées que celles qu’on lit dans le chapitre des primes d’exportation. Il parle d’abord du blé comme d’une denrée dont la production ne saurait s’accroître par l’effet d’une prime d’exportation ; il suppose invariablement que la prime n’influe que sur la quantité déjà produite, et qu’elle n’encourage point une nouvelle produc­tion. « Dans les années d’abondance, dit-il, la gratification, en occasionnant une exportation extraordinaire, tient nécessairement le prix du blé, dans le marché intérieur, au-dessus du taux auquel il descendrait naturellement…Quoique la gratification soit souvent suspendue pendant les années de cherté, la grande exportation qu’elle occasionne dans les années d’abondance doit avoir souvent pour effet d’empêcher plus ou moins que l’abondance d’une année ne soulage la disette d’une autre. Ainsi, dans les années de cherté, tout aussi bien que dans celles d’abondance, la prime d’exportation tend de même, nécessairement, à faire monter le prix en argent du blé de quelque chose plus haut qu’il n’aurait été sans cela dans le marché intérieur[96]. »

Adam Smith paraît avoir senti parfaitement que la justesse de son raisonnement dépendait uniquement de la question de savoir si « l’augmentation du prix en argent du blé, en rendant sa culture plus profitable au fermier, ne doit pas nécessairement en encourager la production.


« Je réponds, dit-il, que cela pourrait arriver si l’effet de la prime était de faire monter le prix réel du blé, ou de mettre le fermier en état d’entretenir, avec la même quantité de blé, un plus grand nombre d’ouvriers de la même manière que sont communément entretenus les autres ouvriers du voisinage, largement, médiocrement ou petitement. »

Si l’ouvrier ne consommait que du blé, et s’il n’en recevait que ce qui suffirait strictement pour sa nourriture, il pourrait y avoir quelque raison de supposer que la part de l’ouvrier ne peut en aucun cas être réduite ; mais les salaires en argent ne montent quelque fois pas, et jamais ils ne montent proportionnellement aux prix en argent du blé, parce que le blé ne forme qu’une partie de la consommation de l’ouvrier, - quoique ce soit la partie la plus importante. Si l’ouvrier dépense la moitié de son salaire en blé, et l’autre moitié en savon, en chandelle, en bois à brûler, en thé, en sucre, en habillement, etc., tous objets que l’on suppose ne pas avoir éprouvé de hausse, il est clair qu’il serait aussi bien payé avec un boisseau et demi de blé, lorsqu’il vaut 16 sch. le boisseau, qu’avec deux boisseaux, dont chacun ne vaudrait que 8 sch., ou avec 24 sch. en argent, qui équivaudraient à 16 sch., qu’il recevait auparavant. Son salaire ne monterait que de 50 pour cent, tandis que le blé hausserait de 100 pour cent, et par conséquent il y aurait un motif suffisant pour consacrer plus de capitaux à l’agriculture, si les profits des autres commerces continuaient à être les mêmes qu’aupa­ravant.

Mais une telle hausse des salaires engagerait en même temps les manufacturiers à retirer leurs capitaux des manufactures, pour les consacrer à l’agriculture ; car tandis que le fermier augmenterait le prix de ses denrées de 100 pour cent, les salaires de ses ouvriers n’ayant haussé que de 50 pour 100, le manufacturier se verrait aussi dans la nécessité de payer 50 pour cent de plus à ses ouvriers, n’ayant en même temps aucune compensation, pour ce surcroît de dépense, dans le renchérissement de ses produits. Les capitaux se porteraient donc, des manufactures vers l’agriculture, jusqu’à ce que l’approvisionnement du blé fît de nouveau descendre les prix à 8 sch. Le boisseau, et fît baisser les salaires à 16 sch. par semaine. Alors le manufacturier obtiendrait les mêmes profits que le fermier, et les capitaux, dans chaque emploi, se trouveraient balancés. Voilà, dans le fait, la manière dont la culture du blé acquiert toujours plus d’étendue, et fournit aux besoins croissants du marché. Les fonds pour l’entretien des ouvriers augmentent, et les salaires haussent. L’état d’aisance de l’ouvrier l’engage à se marier, la population s’accroît, et la demande de blé en élève le prix relativement aux autres choses. Plus de capitaux sont employés profitablement dans l’agri­culture et continuent à y affluer, tant que l’approvisionnement n’égale pas la demande ; car alors le prix baisse de nouveau, et les profits de l’agriculteur et du manufacturier reviennent au même niveau.

Il n’est d’aucune importance pour la question qui nous occupe, que les salaires restent stationnaires après le renchérissement du blé, ou qu’ils montent modérément ou excessi­vement ; car le manufacturier aussi bien que le fermier paient des salaires, et ils doivent à cet égard être également affectés par la hausse du prix du blé. Mais leurs profits respectifs sont atteints d’une manière inégale, puisque le fermier vend ses denrées plus cher, tandis que le manufacturier donne ses produits au même prix qu’auparavant. C’est pourtant l’inégalité des profits qui engage les capitalistes à détourner leurs capitaux d’un emploi vers un autre ; il y aura par conséquent une plus forte production de blé, et une moindre d’objets manufacturés. Les objets manufacturés ne monteraient pas de prix en raison de la moindre quantité qui en serait fabriquée ; car on en obtiendrait un approvisionnement de l’étranger, en échange du blé exporté.

Lorsqu’une prime fait monter le prix du blé, ce prix peut être ou ne pas être élevé, relativement à celui des autres marchandises. Dans le cas où le prix relatif du blé hausse, il est hors de doute que le fermier fera de plus torts profits, et qu’il y aura un appât pour le déplacement des capitaux, tant que le prix du blé ne tombera pas de nouveau par l’effet d’un approvisionnement abondant. Si la prime ne fait point hausser le prix du blé relativement à celui des autres marchandises, quel tort cela peut-il faire au consommateur national, à part l’inconvénient de payer l’impôt ? Si le manufacturier paie son blé plus cher, il en est indemnisé par le plus haut prix auquel il vend les produits avec lesquels il achète en défi­nitive le blé dont il a besoin.

L’erreur d’Adam Smith provient de la même source que celle de l’auteur de l’article de la Revue d’Édimbourg, car ils croient tous deux que « le prix en argent du blé règle celui de tous les autres produits nationaux[97]. » « Il détermine, dit Adam Smith, le prix en argent du travail, qui doit toujours nécessairement être tel qu’il mette l’ouvrier en état d’acheter une quantité de blé suffisante pour l’entretien de sa personne et de sa famille, selon que le maître qui le met en œuvre se trouve obligé par l’état progressif, stationnaire ou décroissant de la société, de lui fournir cet entretien abondant, médiocre ou chétif…

« En déterminant le prix en argent de toutes les autres parties du produit brut de la terre, il détermine celui des matières premières de toutes les manufactures. En déterminant le prix en argent du travail, il détermine celui de la main-d’œuvre et de toutes les applications de l’industrie ; et en déterminant l’un et l’autre de ces prix, il détermine le prix total de l’ouvrage manufacturé. Il faut donc nécessairement que le prix en argent du travail, et de toute chose qui est le produit de la terre ou du travail, monte ou baisse en proportion du prix en argent du blé. »

J’ai déjà essayé de réfuter cette opinion d’Adam Smith. En considérant la hausse du prix des choses comme une conséquence nécessaire du renchérissement du blé, il raisonne comme s’il n’existait pas d’autre fonds qui pût fournir à ce surcroît de dépense. Il a entièrement négligé les profits qui créent ce fonds par leur diminution sans élever le prix des produits. Si cette opinion du docteur Smith était fondée, les profits ne pourraient jamais tomber réelle­ment, quelle que fût l’accumulation des capitaux. Si, lorsque les salaires haussent, le fermier pouvait renchérir son blé, et si le marchand de drap, le chapelier, le cordonnier, et tout autre fabricant pouvaient également augmenter le prix de leurs marchandises en propor­tion du surhaussement des salaires, le prix de tous les produits de ces différents commerçants pour­rait bien hausser, si on l’estimait en argent ; mais relativement, il resterait le même. Chacun de ces fabricants pourrait acheter la même quantité de marchandises aux autres fabricants ; et puisque ce sont les marchandises, et non l’argent, qui constituent la richesse, le reste leur importerait fort peu. Tout le renchérissement des matières premières et des marchandises ne ferait de tort qu’aux seules personnes dont les fonds consisteraient en or ou en argent, ou dont le revenu annuel serait payé dans une quantité fixe de ces métaux, sous la forme de lingots ou de numéraire.

Supposons l’usage des monnaies entièrement abandonné, et tout commerce borné à des échanges. Je demanderai si, dans un cas semblable, la valeur échangeable du blé monterait par rapport aux autres produits ? Si l’on répond affirmativement, il n’est donc pas vrai que ce soit la valeur du blé qui règle la valeur des autres produits ; car, pour pouvoir en régler la valeur, il faudrait que le blé ne changeât pas de valeur relative par rapport à ces produits. Si l’on répond négativement, il faudra alors soutenir que le blé, qu’on le récolte sur un sol fertile ou ingrat, avec beaucoup ou peu de travail, à l’aide de machines ou sans leur secours, s’échan­gera toujours contre une quantité égale de tous les autres produits.

Je dois cependant avouer que, quoique la teneur générale des doctrines d’Adam Smith se rapporte à l’opinion que je viens de citer, il paraît pourtant, dans le passage suivant de son livre, avoir eu une idée exacte de la nature de la valeur. « La proportion entre la valeur de l’or et de l’argent, et la valeur des marchandises d’une autre espèce quelconque, dépend dans tous les cas, dit-il, de la proportion qu’il y a entre la quantité de travail nécessaire pour amener au marché une quantité déterminée d’or et d’argent, et celle qui est nécessaire pour y faire arri­ver une quantité déterminée de toute autre sorte de marchandises. » N’avoue-t-il pas ici pleinement que, si une quantité de travail plus considérable devient indispensable pour faire arriver au marché une certaine marchandise, pendant qu’une autre peut y arriver sans augmentation de frais, la première haussera de valeur relative ? S’il fallait autant de travail pour porter du drap et de l’or au marché, la valeur relative de chacun de ces objets ne varie­rait pas ; mais s’il fallait plus de travail pour faire arriver au marché du blé ou des souliers, le blé et les souliers ne monteraient-ils pas relativement au drap et à l’or monnayé ?

Adam Smith regarde aussi les primes comme ayant pour effet de causer une dégradation dans la valeur de l’argent. « Une dégradation de la valeur de l’argent, dit-il, qui est l’effet de la fécondité des mines, et qui se fait sentir également ou presque également dans la totalité, ou peu s’en faut, du monde commerçant, est de très-peu d’importance pour un pays en particulier. La hausse qui en résulte dans tous les prix en argent ne rend pas plus riches ceux qui les reçoivent, mais du moins elle ne les rend pas plus pauvres. Un service en argenterie devient réellement à meilleur marché ; mais toutes les autres choses, généralement, restent exactement comme elles étaient auparavant, quant à leur valeur réelle. » Cette observation est on ne peut pas plus correcte.

« Mais cette dégradation de la valeur de l’argent, qui, étant le résultat ou de la situation particulière d’un pays, ou de ses institutions politiques, n’a lieu que pour ce pays seulement, entraîne des conséquences tout autres ; et bien loin qu’elle tende à rendre personne plus riche, elle tend à rendre chacun plus pauvre. La hausse du prix en argent de toutes les denrées et marchandises, qui, dans ce cas, est un fait particulier à ce pays, tend à y décourager plus ou moins toute espèce d’industrie au dedans, et à mettre les nations étrangères à portée de livrer presque toutes les diverses sortes de marchandises pour moins d’argent que ne le pourraient faire les ouvriers du pays, et, par là, de les supplanter, non-seulement dans les marchés étrangers, mais même dans leur propre marché intérieur. »

J’ai essayé de faire voir ailleurs qu’une diminution partielle de la valeur de l’argent, capable d’affecter à la fois les produits de l’agriculture et ceux des manufactures, ne peut jamais être permanente. Dire, dans ce sens, que l’argent éprouve une dépréciation partielle, c’est comme si l’on disait que tous les produits ont renchéri ; mais tant qu’on aura la liberté de les acheter avec de l’or et de l’argent dans le marché le moins cher, on les exportera en échange des produits des autres pays qui sont à meilleur marché, et la diminution de la quantité de ces métaux augmentera leur valeur dans l’intérieur ; les marchandises reprendront leur niveau ordinaire, et celles qui conviennent aux marchés étrangers seront exportées comme .par le passé.

Ce n’est donc pas là, je pense, une raison qu’on puisse alléguer contre les prime.

Si donc la prime faisait hausser le prix du blé comparativement aux autres choses, le fermier y trouverait du profit, et il y aurait plus de terres mises en culture ; mais si la prime ne changeait pas la valeur du blé relativement aux autres choses, dans ce cas, la prime ne pourrait avoir d’autre inconvénient que celui consistant à la payer, et cet inconvénient, je suis loin de chercher à en dissimuler les effets ou à en diminuer l’importance.

« Il semble, dit le docteur Smith, que nos propriétaires ruraux, en imposant sur l’importation des blés étrangers de gros droits qui, dans les temps d’une abondance moyenne, équivalent à une prohibition, et en établissant les primes d’exportation, aient pris exemple sur la conduite de nos manufacturiers. Par ces moyens, les uns comme les autres ont cherché à faire monter la valeur de leurs produits. Peut-être n’ont-ils pas fait attention à la grande et essentielle différence établie par la nature entre le blé et presque toutes les autres sortes de marchandises. Lorsqu’au moyen d’un monopole dans le marché intérieur, ou d’une prime accordée à l’exportation, on met nos fabricants de toiles ou de lainages à même de vendre leurs marchandises à un prix un peu meilleur que celui auquel ils les auraient données sans cela, on élève non-seulement le prix nominal, mais le prix réel de leurs marchandises ; on les rend équivalentes à plus de travail et à plus de subsistances ; on augmente non-seulement le profit nominal de ces fabricants, mais leur profit réel, leur richesse et leur revenu réels… On encourage réellement ces manufactures… Mais quand, à l’aide de mesures semblables, vous faites hausser le prix nominal du blé et son prix en argent, vous n’élevez pas sa valeur réelle, le revenu réel de nos fermiers ni de nos propriétaires ruraux ; vous n’encouragez pas la production du blé…. La nature des choses a imprimé au blé une valeur réelle, qui ne saurait changer par l’effet d’une simple variation de son prix en argent…. Dans le monde entier, cette valeur sera égale à la quantité de bras qu’elle peut faire subsister. »

J’ai déjà tâché de faire voir que le prix courant du blé doit, en raison de l’augmentation de la demande par l’effet d’une prime d’exportation, excéder son prix naturel jusqu’à ce que l’on obtienne le surcroît d’approvisionnement ; et, dans ce cas, il doit revenir à son prix naturel. Mais le prix naturel du blé n’est pas aussi stable que celui des autres marchandises, parce que, dès que la demande de blé augmente considérablement, il faut livrer à la culture des terres d’une qualité inférieure, qui, pour produire une quantité déterminée de blé, exige­ront plus de travail, ce qui fera hausser le prix du blé. L’effet d’une prime permanente sur l’exportation du blé serait donc de le faire tendre constamment à la hausse ; ce qui, comme je l’ai fait voir ailleurs, ne manque jamais de faire hausser la rente[98]. Les propriétaires ruraux ont donc un intérêt non-seulement temporaire, mais permanent, aux prohibitions d’importa­tion du blé, et aux primes accordées à son exportation ; mais les manufacturiers n’ont point d’intérêt permanent aux primes d’exportation de leurs produits manufacturés : leur intérêt, à cet égard, n’est que temporaire.

Des primes accordées à l’exportation des objets manufacturés ne peuvent manquer, ainsi que le docteur Smith le dit, de faire hausser le prix courant des objets manufacturés ; mais elles ne feront pas monter le prix naturel de ces objets. Le travail de deux cents hommes produira une quantité de marchandises double de celle que cent hommes pouvaient fabriquer auparavant ; et par conséquent, aussitôt que la somme nécessaire de capital aura été consa­crée à fournir la quantité requise d’objets fabriqués, ils reviendront leur prix naturel. Ce n’est donc que pendant cet intervalle qui suit la hausse du prix courant des denrées, et qui précède l’accroissement de la production, que les manufacturiers peuvent faire de gros profits; car aussitôt que les prix seront descendus, leurs profits devront baisser au niveau des autres profits.

Loin donc d’accorder à Adam Smith que les propriétaires ruraux n’ont pas un intérêt aussi grand à la prohibition de l’importation du blé, que les industriels en ont à la prohibition des produits manufacturés, je soutiens, au contraire, que les propriétaires ruraux y ont un intérêt bien plus fort ; les avantages qu’ils tirent de cette prohibition étant permanents, tandis que le manufacturier n’en profite que pour un temps donné. Le docteur Smith observe que la nature a établi une grande et essentielle différence entre le blé et les autres marchandises ; mais la conséquence qu’il faut en tirer est précisément l’opposé de celle qu’en tire Adam Smith ; car c’est précisément cette différence qui crée la rente, et qui fait que les propriétaires ruraux trouvent un intérêt à la hausse du prix naturel du blé. Au lieu d’avoir mis en parallèle les intérêts du manufacturier avec ceux du propriétaire foncier le docteur Smith aurait dû comparer les intérêts du premier avec ceux du fermier, qui sont très-distincts des intérêts du propriétaire. Le manufacturier n’a pas d’intérêt à la hausse du prix naturel de ses produits, pas plus que le fermier n’en a à la hausse du prix naturel du blé ou de tout autre produit immédiat du sol, quoique l’un et l’autre soient intéressés à ce que le prix courant de leurs produits s’élève au-dessus de leur prix naturel. Le propriétaire foncier, au contraire, a l’inté­rêt le plus marqué à la hausse du prix naturel du blé, puisque le surhaussement de la rente est la suite inévitable de la difficulté qu’il y a à produire des denrées de première nécessité, difficulté qui peut seule faire hausser leur prix naturel. Or, puisque des primes d’exportation et des prohibitions à l’importation du blé en augmentent la demande, et forcent à livrer à la culture des terrains plus ingrats, elles occasionnent nécessairement une augmen­ta­tion des frais de production.

Le seul effet qu’occasionne une prime accordée à l’exportation des objets manufacturés ou à celle du blé, est de porter une portion de capital vers un emploi qu’on n’aurait pas cherche sans cela. Il en résulte une distribution nuisible du capital national ; c’est un leurre qui séduit le manufacturier, et qui l’engage à commencer ou à continuer un genre de commerce comparativement moins profitable. C’est le plus mauvais des impôts ; car il ne rend pas aux étrangers tout ce qu’il ôte aux nationaux, la balance en perte étant supportée par une distribu­tion moins avantageuse du capital national. Si, par exemple, le prix du blé en Angleterre était de 4 l. st., tandis qu’il serait en France de 3 l. 15 sh., une prime de 10 sh. finirait par le réduire en France à 3 l. 10 sh. en le maintenant en Angleterre au prix de 4 l. L’Angleterre paierait un impôt de 10 sh. sur chaque quarter de blé qu’elle exporterait, et la France ne gagnerait que 5 sh. sur chaque quarter qu’elle importerait d’Angleterre. Voilà donc une va­leur de 5 sh. par quarter absolument perdue pour la société, en raison d’une mauvaise distri­bution de son capital, qui tend à diminuer la masse totale, non pas probablement du blé, mais bien de quelque autre objet de nécessité ou d’agrément.

M. Buchanan paraît avoir senti le vice du raisonnement du docteur Smith, au sujet des primes, et il fait sur le dernier passage de cet auteur, que j’ai cité plus haut, des réflexions très-judicieuses. « En soutenant, dit M. Buchanan, que la nature a conféré au blé une valeur réelle que les simples variations de son prix en argent ne sauraient faire varier, le docteur Smith confond la valeur d’utilité avec la valeur échangeable du blé. Un boisseau de blé ne peut pas nourrir plus de monde pendant la disette que pendant les époques d’abondance ; mais un boisseau de blé s’échangera contre une plus grande quantité d’objets de luxe ou d’utilité, quand il est rare, que lorsqu’il est abondant ; et les propriétaires fonciers, qui ont un surplus de subsistances à leur disposition, deviendront par conséquent plus riches dans des temps de disette, et ils échangeront ce surplus contre une plus grande somme de jouissances. C’est donc à tort que l’on prétend que si la prime occasionne une exportation forcée de blé, elle ne produira pas de même une hausse réelle de son prix. » L’ensemble du raisonnement de M. Buchanan, sur cet effet particulier des primes, me paraît parfaitement clair et con­cluant.

Cependant M. Buchanan, pas plus que le docteur Smith et l’auteur de l’article de la Revue d’Édimbourg, ne me paraissent avoir des idées exactes sur l’influence que le renchérissement de la main-d’œuvre doit avoir sur les objets manufacturés. D’après la manière de voir qui lui est particulière, et que j’ai déjà rapportée ailleurs, M. Buchanan pense que le prix du travail n’a aucun rapport avec le prix du blé, et par conséquent il croit que la valeur réelle du blé pourrait monter et monte en effet sans influer sur le prix du travail. Pour le cas, cependant, où le prix du travail se ressentirait de cette hausse, il soutient, avec Adam Smith et l’auteur de l’article de la Revue d’Édimbourg, que le prix des objets manufactures devrait monter en même temps ; hors ce cas, je ne conçois pas comment il pourrait distinguer une telle hausse du blé d’avec une baisse dans la valeur de l’argent, ou comment il pourrait arriver un résultat différent de celui du docteur Smith.

Dans une note, à la page 276[99] du premier volume de la richesse des Nations, M. Bucha­nan s’exprime ainsi : « Mais le prix du blé ne règle pas le prix en argent de tous les autres produits bruts de la terre. Il ne règle ni le prix des métaux ni celui de beaucoup d’autres matières utiles, telles que la houille, le bois, les pierres, etc.; et comme il ne règle pas le prix du travail, il ne règle pas non plus celui des objets manufacturés ; en sorte que la prime, en tant qu’elle élève le prix du blé, forme incontestablement un avantage réel pour le fermier. Ce n’est donc pas sous ce rapport que l’on peut en contester l’utilité. Il est hors de doute que ces primes offrent un encouragement à l’agriculture, par la hausse qu’elles opèrent dans le prix du blé. La question se réduit donc à savoir s’il convient d’encourager l’agriculture par un tel moyen. » Les primes sont avantageuses au fermier, en ce qu’elles ne font point hausser le prix du travail ; car, si elles produisaient un tel effet, elles feraient hausser le prix de toutes les autres choses à proportion, et ne présenteraient alors aucun encouragement à l’agriculture.

Il faut cependant convenir que la tendance d’une prime accordée à l’exportation d’une marchandise quelconque, est de faire baisser un peu la valeur de l’argent. Tout ce qui facilite l’exportation tend à augmenter la quantité de l’argent dans le pays qui exporte ; et au con­traire, tout ce qui s’oppose à l’exportation tend à diminuer la quantité de l’argent, L’effet général de l’impôt est de diminuer l’exportation par la hausse qu’il occasionne dans les prix des produits imposés, et de s’opposer par conséquent à l’introduction de l’argent. Nous avons expliqué cela plus en détail dans nos observations générales sur l’impôt.

Le docteur Smith a parfaitement développé les effets nuisibles du système mercantile, qui n’avait pour but que de faire hausser le prix des marchandises dans le pays, en repoussant la concurrence des produits étrangers ; mais ce système n’était pas plus funeste aux cultivateurs qu’aux autres classes de la société. En forçant les capitaux à prendre une direction qu’ils n’auraient pas autrement suivie, ce système diminuait la somme totale des produits. Le prix, qui se maintenait constamment plus haut, n’était pas dû à la rareté des produits, mais à la seule difficulté de la production ; et par conséquent, quoique les possesseurs de ces produits les vendissent plus cher, cependant, considérant la quantité de capital qu’il leur avait fallu employer pour les obtenir, ils n’en tiraient réellement pas de plus gros profits[100]. Les manufacturiers eux-mêmes, en leur qualité de consommateurs, auraient payé ces produits plus cher, et par conséquent il n’est pas exact de dire que « le surhaussement de prix occasionné, par les règlements des maîtrises et par de forts droits sur l’importation des produits étrangers, est partout, et en dernier résultat, payé par les propriétaires, les fermiers et les ouvriers du pays. »

Il est d’autant plus nécessaire d’insister sur ce point, que les propriétaires fonciers allè­guent à présent l’autorité d’Adam Smith pour prouver qu’il faut mettre de pareils et de forts droits sur l’introduction des blés étrangers. C’est ainsi que les frais de production, et, par conséquent, le prix de plusieurs objets manufacturés, ayant augmenté pour les consomma­teurs par suite d’une faute de législation, on a, sous prétexte de justice, exigé de la nation qu’elle consentît à endurer de nouvelles extorsions. Parce que nous payons tous plus cher le linge, la mousseline et les tissus de coton, on croit qu’il est juste que nous payions le blé également plus cher. Parce que, dans la distribution générale du travail sur notre globe, nous avons empêché que le travail, chez nous, fournit la plus grande quantité possible de produits manufacturés, on voudrait nous en punir encore en diminuant les facultés productives du travail employé à la création des fruits de la terre. Il serait bien plus sage d’avouer les fautes qu’un faux calcul nous a fait commettre, en commençant dès ce moment à revenir graduelle­ment aux principes salutaires d’un commerce libre entre tous les peuples[101].

« J’ai déjà eu occasion, observe M. Say, de remarquer, en parlant de ce qu’on nomme improprement balance du commerce, que s’il convient mieux, au négociant du pays, d’envoyer des métaux précieux à l’étranger, plutôt que toute autre marchandise, il est aussi de l’intérêt de l’État que ce négociant en envoie ; car l’État ne gagne et ne perd que par le canal de ses citoyens ; et, par rapport à l’étranger, ce qui convient le mieux aux citoyens, convient le mieux à l’État : ainsi, quand on met des entraves à l’exportation que les particuliers seraient tentés de faire de métaux précieux, on ne fait autre chose que les forcer à remplacer cet envoi par un autre moins profitable pour eux et pour l’État.

« Qu’on fasse bien attention que je dis seulement, dans ce qui a rapport au commerce avec l’étranger ; car les gains que font les négociants sur leurs compa­triotes, comme ceux qu’ils font dans le commerce exclusif des colonies, ne sont pas, en totalité, des gains pour l’État. Dans le commerce entre compatriotes, il n’y a de gain pour tout le monde que la valeur d’une utilité produite[102]. » Liv. I, chap. 22, § I.

Je ne comprends pas cette différence entre les profits du commerce intérieur et ceux du commerce étranger. L’objet de tout commerce est d’augmenter la production. Si, pour acheter une pipe de vin, je peux exporter des lingots qui ont été achetés moyennant le produit du travail de cent jours, et que le gouvernement, en défendant l’exportation des lingots, me force à acheter mon vin au moyen d’une denrée qui me coûte la valeur produite par le travail de cent cinq jours, je perds le fruit de ces cinq jours de travail, et l’État le perd aussi bien que moi. Mais si ces transactions avaient lieu entre particuliers, dans différentes provinces d’un même pays, les individus et l’État en tireraient les mêmes avantages si les acheteurs étaient libres dans le choix des marchandises qu’ils donneraient en paiement ; et les mêmes désavantages, si le gouvernement forçait les particuliers à acheter avec des marchandises qui offriraient moins d’avantages. Si un fabricant peut, avec le même capital, travailler une plus grande quantité de fer là où le charbon abonde, que là où il est rare, le pays gagnera dans le premier cas. Mais si nulle part dans le pays le charbon ne se trouvait en abondance, et qu’il importât cette quantité additionnelle de fer en donnant en échange un produit créé au moyen du même capital et du même travail, il enrichirait également le pays de toute cette quantité additionnelle de fer qu’il y introduirait.

Dans le sixième chapitre de cet ouvrage, j’ai tâché de faire voir que tout commerce étran­ger ou intérieur est utile, parce qu’il augmente la quantité des produits, et non parce qu’il en augmente la valeur. Nous le posséderons pas une valeur plus forte, soit que nous fassions un commerce intérieur et étranger profitable, soit que, par les entraves des lois prohibitives, nous soyons obligés de nous contenter du commerce le moins avantageux. Les profits et la valeur produite seront les mêmes. Les avantages reviennent toujours, en dernier résultat, à ceux que M. Say paraît n’accorder qu’au commerce intérieur. Dans ces deux cas, il n’y a d’autre gain que celui de la valeur d’une utilité produite[103].


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